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Soyez parfaits ! Ne nous trompons pas de perfection

A quelques jours d’intervalles, le pape François utilise un même mot de façon apparemment contradictoire. D’un côté, prenant la défense des handicapés, il affirme « Le monde ne devient pas meilleur uniquement avec des personnes “parfaites” » et de l’autre, commentant le célèbre Évangile selon saint Matthieu, 5.48, « soyez parfaits comme le père céleste est parfait », il invite à prendre ce chemin de guérison pour ressembler au Père qui est parfait. En fait, c’est une seule et même dynamique, pour peu que nous donnions aux mots leur véritable sens.

La question de la perfection n’est pas sans poser de nombreux problèmes de vocabulaire, surtout si nous la mettons en perspective, comme le fait le Christ, avec la perfection divine. Notons cependant d’emblée que si Jésus nous invite à être parfait comme l’est son Père céleste, c’est que cela nous est accessible. Le Christ ne nous demanderait pas l’impossible. Notons également qu’il ne dit pas que nous serons parfait par la vision béatifique lorsque nous serons ad Patrem. C’est une injonction pour maintenant. Nous avons l’ordre d’être parfaits. Ce qui semble en soit inaccessible, même au juste dont la Bible nous apprend qu’il pêche sept fois par jour. Mais cette perfection est d’emblée qualifiée. La perfection qui nous est demandée n’est pas une perfection humaine, non, ce n’est rien moins que la perfection divine. Toutefois, rappelons-nous que ce « comme » votre Père est parfait, nous renvoie à l’image divine. Nous sommes image de Dieu et non Dieu. C’est bien comme image que nous devons être parfaits et non comme un dieu, ce qui est un miroir déformant de la tentation originelle.

Sur quoi porte donc cette injonction ? Si nous lisons cette phrase célèbre avec attention, l’appel à la perfection est compris entre la ressemblance divine (comme) et la suite d’exemples qui précède (vous donc). Cette invitation appuyée à la perfection vient en effet conclure un appel à aller plus loin dans l’amour, à un dépassement qui conduit à la miséricorde débordante. La perfection de l’homme, image et ressemblance de Dieu, se trouve dans cette vocation à l’amour.

Nous avons en général tendance à comprendre « parfait » comme immaculé, sans tâche. Le parfait serait une sorte de surhomme, doté de toutes les qualités, qu’elles soient morales, intellectuelles, spirituelles ou physiques. Et c’est ce sens, du reste que reprend le pape François lorsqu’il dit que « le monde ne devient pas meilleur uniquement avec des personnes “parfaites” ». Nous pourrions dire ni uniquement, ni même tout simplement. Cette vision de la perfection, partagée par l’inconscient collectif, est erronée. Le pape emploie ici un vocabulaire entendu avec son substrat inexact pour être compris, et selon son style, pour « choquer » et provoquer les réactions des consciences. Il n’en demeure pas moins qu’une personne handicapée ou moins ceci ou cela qu’une autre n’en est pas plus ou moins imparfaite.

La perfection ne signifie en aucun cas demi-dieu. Perfection tire son étymologie de perfectum qui caractérise, en latin, les temps qui désignent une action accomplie. Est parfait ce qui est accompli. La perfection n’est rien d’autre qu’accomplir ce pour quoi nous sommes faits, nous personnellement et non notre voisin. Nous bien entendu avec ce que nous avons en commun avec toute l’humanité, mais spécifiquement avec ce que nous sommes, nos dons, nos talents, mais aussi nos limites. Une personne handicapée sera parfaite en accomplissant ce qu’elle est, y compris dans son handicap. Une personne bien portante pourra manquer tout à fait son accomplissement.

Aussi, le monde sera meilleur à mesure que chacun accomplira sa propre perfection, celle qui fait que nous apportons au monde notre propre part. Cette part qui précisément fait défaut à l’harmonie du monde si nous ne la lui donnons pas.

C’est ainsi que nous comprenons cette injonction du Christ, cet appel à la perfection. Nous devons accomplir ce que nous sommes, comme le Père accomplit ce qu’il est. Or, en la matière, qu’est le Père sinon l’amour accompli et surabondant ? Quelle est la vocation de l’Homme sinon de tendre toujours plus vers cet amour, d’en vivre et de le donner au monde ?

 

Alors la perfection n’est pas de ce monde ? Bien sûr que si ! Elle l’est à chaque fois que nous nous accomplissons dans l’amour surabondant et miséricordieux. Parler de perfection ne signifie pas un regard nombriliste ou misérabiliste sur soi. Au contraire, la perfection est l’appel au dépassement dans le don et l’amour, pour un accomplissement de soi et, comme tout est bien pensé par Dieu, des autres qui trouvent dans la perfection que j’apporte (progressivement certes) au monde ce qui leur manque pour avancer eux-mêmes sur ce chemin, et réciproquement.

Voir aussi des limites de la perfection aux perfections des limites

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Homélie de saint Pierre Chrysologue – Jeûne partage et prière ne portent de fruits durables qu’ensemble

Il y a trois actes, mes frères, trois actes en lesquels la foi se tient, la piété consiste, la vertu se maintient : la prière, le jeûne, la miséricorde. La prière frappe à la porte, le jeûne obtient, la miséricorde reçoit. Prière, miséricorde, jeûne, les trois ne font qu’un et se donnent mutuellement la vie.

En effet, le jeûne est l’âme de la prière, la miséricorde est la vie du jeûne. Que personne ne les divise : les trois ne peuvent se séparer. Celui qui en pratique seulement un ou deux, celui-là n’a rien. Donc, celui qui prie doit jeûner ; celui qui jeûne doit avoir pitié ; qu’il écoute l’homme qui demande, et qui en demandant souhaite être écouté ; il se fait entendre de Dieu, celui qui ne refuse pas d’entendre lorsqu’on le supplie.

Celui qui pratique le jeûne doit comprendre le jeûne : il doit sympathiser avec l’homme qui a faim, s’il veut que Dieu sympathise avec sa propre faim ; il doit faire miséricorde, celui qui espère obtenir miséricorde ; celui qui veut bénéficier de la bonté doit la pratiquer ; celui qui veut j’on lui donne doit donner. C’est être un solliciteur insolent, que demander pour soi-même ce qu’on refuse à autrui.

Sois la norme de la miséricorde à ton égard : si tu veux qu’on te fasse miséricorde de telle façon, selon telle mesure, avec telle promptitude, fais toi-même miséricorde aux autres, avec la même promptitude, la même mesure, la même façon.

Donc la prière, la miséricorde, le jeûne doivent former un patronage pour nous recommander à Dieu, doivent former un seul plaidoyer en notre faveur, une seule prière en notre faveur sous cette triple forme.

Ce que nous avons perdu par le mépris, nous devons le conquérir par le jeûne ; immolons nos vies par le jeûne parce qu’il n’est rien que nous puissions offrir à Dieu de plus important, comme le prouve le Prophète lorsqu’il dit : Le sacrifice qui plaît à Dieu, c’est un esprit brisé ; le cœur qui est broyé et abaissé, Dieu ne le méprise pas. 

Offre à Dieu ta vie, offre l’oblation du jeûne pour qu’il y ait là une offrande pure, un sacrifice saint, une victime vivante qui insiste en ta faveur et qui soit donnée à Dieu. Celui qui ne lui donnera pas cela n’aura pas d’excuse, parce qu’on a toujours soi-même à offrir.

Mais pour que ces dons soient agréés, il faut que vienne ensuite la miséricorde. Le jeûne ne porte pas de fruit s’il n’est pas arrosé par la miséricorde ; le jeûne se dessèche par la sécheresse de la miséricorde ; ce que la pluie est pour la terre, la miséricorde l’est pour le jeûne. Celui qui jeûne peut bien cultiver son cœur, purifier sa chair, arracher les vices, semer les vertus : s’il n’y verse pas les flots de la miséricorde, il ne recueille pas de fruit.

 

Toi qui jeûnes, ton champ jeûne aussi, s’il est privé de miséricorde ; toi qui jeûnes, ce que tu répands par ta miséricorde rejaillira dans ta grange. Pour ne pas gaspiller par ton avarice, recueille par tes largesses. En donnant au pauvre, donne à toi-même ; car ce que tu n’abandonnes pas à autrui, tu ne l’auras pas.

Saint Pierre Chrysologue, Homélie

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Message de carême 1998 de Jean-Paul II – Les différents visages de la pauvreté

Venez, les bénis de mon Père, parce que j’étais pauvre, exclu, et que vous m’avez reçu !

1. Chers frères et sœurs,

Chaque année, le Carême nous fait revivre le mystère du Christ « conduit par l’Esprit à travers le désert » (Lc 4, 1). Par cette expérience unique, Jésus témoigna de sa confiance totale en la volonté du Père. L’Église offre aux fidèles ce temps liturgique, pour qu’ils se renouvellent intérieurement par la Parole de Dieu et qu’ils puissent exprimer dans leur vie l’amour que le Christ dépose dans le cœur de celui qui croit en lui.

Cette année, l’Église, qui se prépare au grand Jubilé de l’An 2000, contemple le mystère de l’Esprit Saint. Elle se laisse guider par lui « à travers le désert », pour faire avec Jésus l’expérience de la fragilité de la créature, mais aussi de la proximité de Dieu qui sauve. Le prophète Osée écrit : « Je vais la séduire, je vais l’entraîner jusqu’au désert, et je lui parlerai cœur à cœur » (Os 2, 16). Le Carême est donc un chemin de conversion dans l’Esprit Saint, pour rencontrer Dieu dans notre vie. En effet, le désert est un lieu de sécheresse et de mort ; il est synonyme de solitude, mais aussi de dépendance de Dieu, de recueillement et de retour à l’essentiel. Pour le chrétien, l’expérience du désert veut dire éprouver personnellement sa petitesse devant Dieu et devenir ainsi plus sensible à la présence de ses frères pauvres.

2. Cette année, je compte proposer à la réflexion de tous les fidèles les paroles inspirées par l’Évangile selon saint Matthieu : « Venez, les bénis de mon Père, parce que j’étais pauvre, exclu, et que vous m’avez reçu ! » (cf. Mt 25, 34-36).

La pauvreté a plusieurs significations. La première, c’est le manque de moyens matériels suffisants. Cette pauvreté, qui confine à la misère pour beaucoup de nos frères, constitue un scandale. Elle prend des formes multiples et se trouve liée à des phénomènes douloureux et variés : la privation des moyens de subsistance nécessaires et des soins médicaux indispensables ; le manque d’une maison à habiter ou son inadaptation, avec les situations de promiscuité qui en découlent ; pour les plus faibles, la mise à l’écart de la société et, pour les chômeurs, l’exclusion des cycles de production ; la solitude de celui qui ne peut compter sur personne ; la condition d’exilé loin de sa patrie ou de victime de la guerre ou de ses blessures ; la mauvaise répartition des salaires ; l’absence de famille avec les graves conséquences qui en résultent, comme la drogue et la violence. L’homme qui est privé du nécessaire pour vivre est humilié : il y a là un drame face auquel la conscience de celui qui a la possibilité d’intervenir ne peut rester indifférente.

Il existe une autre pauvreté, tout aussi grave ; elle consiste dans le manque non de moyens matériels, mais de nourriture spirituelle, de réponse aux questions essentielles, d’espérance pour l’existence. Cette pauvreté qui affecte l’esprit provoque de très vives souffrances. Nous avons sous les yeux les conséquences, souvent tragiques, d’une existence vidée de son sens. Cette forme de misère se manifeste surtout dans les milieux où l’homme vit dans le bien-être, où il est matériellement rassasié mais spirituellement privé de finalité. Cela confirme la parole du Seigneur dans le désert : « Ce n’est pas seulement de pain que vit l’homme, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu » (Mt 4, 4). Au fond de son cœur, l’homme demande un sens, il demande un amour.

La réponse à cette pauvreté, c’est l’annonce, traduite par les actes, de l’Évangile qui sauve, qui illumine même les ténèbres de la souffrance, parce qu’il répand l’amour et la miséricorde de Dieu. C’est, en dernière analyse, la faim de Dieu qui dévore l’homme : sans le réconfort qui vient de Lui, l’être humain se trouve abandonné à lui-même, dans le besoin parce que privé de la source d’une vie véritable.

Depuis toujours, l’Église combat toutes les formes de pauvreté, parce qu’elle est Mère et qu’elle veut que chaque homme puisse vivre pleinement sa dignité de fils de Dieu. Le temps du Carême est particulièrement indiqué pour rappeler aux membres de l’Église leur engagement en faveur de leurs frères.

3. La sainte Écriture contient des rappels fréquents de la sollicitude à l’égard du pauvre, car Dieu même est présent en lui : « Celui qui fait la charité au pauvre prête au Seigneur qui paiera le bienfait de retour » (Pr 19, 17). La révélation du Nouveau Testament nous enseigne à ne pas mépriser le pauvre, parce que le Christ s’identifie à lui. Dans les sociétés de l’opulence et dans un monde toujours plus marqué par un matérialisme pratique qui envahit tous les domaines de la vie, nous ne pouvons oublier les paroles fortes par lesquelles le Christ admoneste les riches (cf. Mt 19, 23-24 ; Lc 6, 24-25 ; 16, 19-31). En particulier, nous ne pouvons oublier qu’il s’est lui-même « fait pauvre », pour que nous devenions « riches par sa pauvreté » (2 Co 8, 9). Le Fils de Dieu « se dépouilla lui-même en prenant la condition d’un esclave […] ; il s’abaissa lui-même en devenant obéissant jusqu’à mourir, et à mourir sur une croix » (Ph 2, 7-8). Le Christ ayant pris sur lui la réalité humaine dans tous ses aspects, y compris ceux de la pauvreté, de la souffrance et de la mort, toute personne peut se retrouver en lui.

Le Christ qui s’est fait pauvre a voulu s’identifier à tout pauvre. Ainsi, le jugement dernier, dont les paroles inspirent le thème de ce message, voit le Christ bénir celui qui a reconnu son visage dans le pauvre : « Chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces petits qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait » (Mt 25, 40). C’est pourquoi celui qui aime Dieu en vérité reçoit le pauvre. Il sait en effet que Dieu a pris cette condition et cela pour être jusqu’au bout solidaire des hommes. L’accueil du pauvre est le signe de la vérité de l’amour pour le Christ, comme le montre saint François qui embrasse le lépreux, parce qu’il a reconnu en lui le Christ souffrant.

4. Tout chrétien se sent appelé à partager la peine et la difficulté de l’autre, en qui Dieu lui-même se cache. Mais s’ouvrir aux nécessités du frère implique un accueil sincère, qui n’est possible que par une attitude personnelle de pauvreté en esprit. En effet, la pauvreté n’est pas seulement négative. Il existe aussi une pauvreté bénie de Dieu. C’est celle que l’Évangile appelle « bienheureuse » (Mt 5, 3). Grâce à elle, le chrétien reconnaît que son salut ne vient que de Dieu et il se rend disponible pour accueillir et servir son frère, le jugeant « supérieur à lui-même » (Ph 2, 3). L’attitude de pauvreté spirituelle est le fruit du cœur nouveau donné par Dieu et, pendant le temps du Carême, ce fruit doit mûrir par des attitudes concrètes, telles que l’esprit de service, la disponibilité à chercher le bien de l’autre, la volonté de communion avec le frère, l’engagement à combattre l’orgueil qui nous referme sur nous-mêmes face à notre prochain.

Ce climat d’accueil est devenu d’autant plus nécessaire que nous assistons à notre époque à diverses formes de refus de l’autre. Elles se manifestent gravement dans le problème des millions de réfugiés et d’exilés, dans le phénomène de l’intolérance raciale à l’égard de personnes dont la seule « faute » est de chercher du travail et de meilleures conditions de vie hors de leur patrie, dans la peur de tout ce qui est différent et donc perçu comme une menace. La Parole du Seigneur prend ainsi une nouvelle actualité face aux nécessités de tant de personnes qui demandent un logement, qui luttent pour avoir un emploi, qui cherchent à donner une éducation à leurs enfants. Les accueillir reste un défi pour la communauté chrétienne, qui ne peut que se sentir engagée à faire en sorte que chaque homme puisse trouver des conditions de vie correspondant à sa dignité de fils de Dieu.

En ce temps du Carême, j’exhorte tout chrétien à rendre visible sa conversion personnelle par un signe concret d’amour à l’égard de ceux qui sont dans le besoin, reconnaissant en eux le visage du Christ qui lui répète, dans un dialogue personnel : « J’étais pauvre, j’étais exclu… et tu m’as reçu ».

5. C’est aussi grâce à cet engagement que la lumière de l’espérance se rallumera en de nombreuses personnes. Quand l’Église se met avec le Christ au service de l’homme qui est dans le besoin, elle ouvre les cœurs pour entrevoir une nouvelle espérance, au-delà du mal et de la souffrance, au-delà du péché et de la mort. En effet, les maux qui nous affligent, l’étendue des problèmes, le nombre immense de ceux qui souffrent représentent des limites humainement infranchissables. L’Église offre son aide, notamment matérielle, pour lever ces difficultés, mais elle sait qu’elle peut et qu’elle doit donner bien davantage : ce qu’on attend d’elle, c’est surtout une parole d’espérance. Là où les moyens matériels ne peuvent pas soulager la misère, par exemple dans le cas de maladies du corps ou de l’esprit, l’Église annonce au pauvre l’espérance qui vient du Christ. En ce temps de préparation à Pâques, je veux reprendre cette annonce. Au cours de l’année que l’Église consacre à la vertu d’espérance, dans la perspective du Jubilé de l’An 2000, je redis à tous les hommes, mais spécialement à ceux qui se sentent pauvres, seuls, souffrants, exclus, les paroles de la séquence pascale : « Le Christ, mon espérance, est ressuscité ». Il a vaincu le mal qui réduit l’homme à l’abrutissement, le péché qui lui ferme le cœur par l’égoïsme, la peur de la mort qui le menace.

Dans le mystère de la mort et de la résurrection du Christ, nous entrevoyons une lumière pour tout homme. Ce message de Carême est une invitation à ouvrir les yeux sur la pauvreté d’un grand nombre. Il veut aussi indiquer le chemin pour rencontrer à Pâques le Christ qui, donné en nourriture, inspire à nos cœurs confiance et espérance. C’est pourquoi je souhaite que le Carême de cette année 1998 devienne pour tout chrétien l’occasion de se faire pauvre avec le Fils de Dieu, pour être un instrument de son amour au service de nos frères qui sont dans le besoin.

Du Vatican, le 9 septembre 1997

 

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Adorer le même Dieu unique….

 

Il semble que l’affirmation de l’unicité de Dieu soit équivoque et laisse prise à de nombreuses interprétations. Mais avant tout autre chose pouvons-nous affirmer, en dehors de la révélation divine et de l’apport de la foi que Dieu est unique ? Aristote l’a fait il y a déjà fort longtemps. Son fameux premier moteur immobile est unique parce qu’il existe un être, non limité et infini. Deux infinis ne pouvant se trouver côte à côte, si Dieu est, il est forcément unique. L’objet ici n’étant pas de démontrer l’existence de Dieu, ni son unicité, je n’entrerai pas dans les arcanes de cette question. L’intérêt de cette unicité démontrée par le Philosophe est de poser un Dieu sans contraire, sans rival, si l’on veut et sans vis-à-vis. Dieu est et par ce fait même, il englobe la plénitude de l’être. S’il est unique, il n’a pas plusieurs visages qui correspondraient aux différentes religions.

De cette vérité fondamentale, se réclament tous les monothéismes, c’est-à-dire, toutes les religions qui croient en l’existence d’un seul Dieu.  Toutes ces religions, qui ne sont pas si nombreuses que cela, reconnaissent donc non pas un même Dieu, mais le fait qu’il n’y ait qu’un seul Dieu, ce qui est évidemment fort différent. Croire qu’il n’y a qu’un seul Dieu, ne nous dit pas tout ce qu’est Dieu. Et à partir de cette vérité première et fondamentale, les religions monothéistes diffèrent quant à ce qu’elles comprennent être Dieu.

Toutefois, si Dieu est unique, il ne peut y avoir plusieurs dieux différents. Ce qui signifie que parmi ceux qui croient en l’unicité de Dieu certains se tournent vers Dieu et d’autres vers des images recomposées et erronées de Dieu. Autrement dit ce n’est pas parce que nous croyons que Dieu est unique que nous croyons en Dieu. Nous ne croyons qu’en un aspect de sa divinité. Pour pouvoir parler de Dieu à bon escient, c’est-à-dire mettre les bonnes « définitions » sous le mot Dieu, encore faut-il véritablement parler de Lui.

De sorte que deux voies se présentent à celui qui reconnait qu’il n’y a qu’un seul Dieu. Ou il se tourne vers Dieu, ou il se tourne vers une image recomposée, mais qui n’est pas Dieu. Au mieux c’est une idole, au pire c’est Satan. Une idole est, de façon métonymique, un dieu. Car Dieu est celui vers qui nous allons, celui qui guide et commande notre vie par adhésion, attrait, amour. En ce sens étroit, certains font de mille choses secondaires leur dieu. En ce sens, une vision erronée de Dieu tourne des âmes et des cœurs, vers un faux dieu, une idole.

En définitive, il n’y a guère que deux choix, Dieu ou le néant. On ne peut donc dire que partager la foi en un Dieu unique signifie avoir le même Dieu. Partager la foi en l’unicité de Dieu est avoir un point commun avec les autres religions monothéistes, mais en aucune façon, il ne s’agit du même Dieu, puisque d’un côté l’adhésion à Dieu suppose d’être effectivement tourné vers Dieu, de l’autre l’adhésion à une image erronée de Dieu, conduit à regarder dans une autre direction que celle où Dieu se trouve effectivement.

A partir du moment où Dieu est unique, il n’y a pas ici ou là des bouts de Dieu. Ceux qui professent Dieu dans sa vérité croient en Dieu, ceux qui prêtent à Dieu d’autres attributs que les siens, ne parlent pas de Dieu, mais de leurs idoles. C’est exactement le processus du peuple hébreux et du veau d’or. Et ce petit « écart » n’a guère plût à Yahvé.

Ainsi donc, l’Islam affirme que Dieu est unique, mais ce que les Musulmans vénèrent n’est pas Dieu, mais une idole, un faux dieu, quelque chose qu’ils croient être « comme un dieu ». N’est-ce pas sans nous rappeler la tentation d’Eve : Vous serez comme des dieux ? Car qui se cache derrière l’illusion ? Qui tente de tromper sur l’image divine ? Qui propose à Jésus de déplacer son amour pour Dieu vers des réalités idolâtrées, et plus explicitement vers lui-même ? Satan prince du mensonge est derrière cette confusion. Fidèle à son habitude, il part du vrai, pour détourner vers le faux. Il part de l’unicité de Dieu, pour proposer ses idoles à la vénération.

Dieu est unique signifie qu’il n’y a pas plusieurs dieux, mais aussi qu’Il n’a pas plusieurs visages. Croire au Dieu unique n’est pas simplement croire Dieu unique, c’est adhérer à Dieu lui-même. Adhérer, même en toute bonne foi, à une autre image, fut-elle unique, c’est adorer des idoles, inertes, nous rappelle le prophète Elie. En définitive, celui qui donne une illusion de vie à ces idoles, est celui qui manie l’illusion à la perfection, Satan. C’est du reste l’ultime avertissement du Christ par la bouche du Père Hamel, alors qu’il allait être égorgé.

De sorte que nous pouvons poser l’alternative suivante entre Dieu et Satan. Non pas un monde bipolaire où Satan serait le pendant mauvais de Dieu. Satan n’est pas Dieu, ni même un dieu. Il est une créature qui veut détourner l’Homme de Dieu et pour se faire se met, via l’idolâtrie, entre eux et Dieu.

La confusion relativiste actuelle, favorisée par l’amalgame, porte atteinte à l’intégrité même de la vérité divine, voile Dieu et fait passer devant Lui nombre d’idoles. Celui que vénèrent les musulmans n’est pas Dieu, mais une idole quoiqu’il en soit de la sincérité des fidèles. De même, le visage du Christ que suivent les Protestants est une défiguration de la vérité même du Fils de Dieu.

On me trouvera extrémiste, mais regardons les choses de plus près. Pourquoi serais-je catholique si je croyais que le Christ est autre que ce que l’Eglise enseigne ? Comment montrer le Christ, chemin vérité et vie, si je laissais croire qu’un visage déformé de Jésus est le chemin, la vérité, la vie ? Dénoncer une erreur n’est pas stigmatiser une personne. Cette conviction affective est un véritable frein au dévoilement du visage réel du Christ. On ne peut montrer le chemin vers Dieu qu’en étant tourné vers Dieu lui-même. Défendre l’intégrité de la Révélation divine, c’est présenter le chemin véritable en même temps le but ultime qui motive d’emprunter la route ardue : Dieu.

Telle est la véritable charité qui ne peut reposer que sur la vérité. Mentir à nos frères, à nos contemporains, sous prétexte de les respecter dans leur différence est fondamentalement contraire à la charité. Il ne s’agit pas d’asséner des vérités à coups de massues, mais il ne faudrait pas non plus diluer la vérité dans un acide relativiste et par nature corrosif pour la vérité, comme pour la charité.

 

Synthèse Hebdo

Edito #20 : Faire du bien n’est pas forcément faire le Bien

tableau-la-charite-de-saint-martin-follainville-dennemontLe carême bat son plein et les sollicitations caritatives pleuvent, espérant toutes profiter de ce temps du partage comme d’une manne. Pourtant, tout don n’est pas nécessaire bon, s’il n’est pas ordonné au vrai bien. Dans les nombreuses propositions quadragésimales, InfoCatho en a retenu quelques-unes, bien entendu sans prétendre à l’exhaustivité, mais à la lumière de Caritas in veritate de Benoît XVI.

L’homme n’est pas fait pour souffrir. Non seulement Dieu ne l’a pas créé pour cela, mais il l’a fait pour le bonheur. C’est du reste le moteur même de sa vie. La quête du bonheur est ce qui met les hommes en mouvement, les faire sortir d’eux-mêmes pour trouver hors d’eux ce qu’ils n’ont pas en eux. Ce désir est tellement viscéral, tellement existentiel que la quête du bonheur se prend souvent les pieds dans la fuite de la douleur. Quand le bonheur n’est pas identifié, quand il semble inaccessible ou lorsque la douleur est trop vive, l’horizon du bonheur se réduit bien souvent à limiter, éviter ou fuir la douleur.

C’est à cet endroit que se déchire l’unité si fragile et pourtant essentielle (au sens philosophique) entre vérité et charité. En voulant soulager la peine, il arrive alors qu’on renonce au bonheur. Entendons par là que pour faire du bien, nous renonçons à faire le Bien. Benoît XVI le rappelait dans son encyclique Caritas in veritate, au sujet de certaines organisations humanitaires catholiques devenues des coquilles vides, à partir du moment où pour soulager une blessure immédiate, elles renonçaient à ouvrir au bonheur absolu qu’est la vie en Dieu.

Avec la plus pure et la plus belle intention du monde nous voyons des cœurs généreux se donner sans compter pour éradiquer la douleur, soulager les peines les plus lourdes de la vie. Mais ce faisant, parce qu’elles sont accaparées par le désir de faire du bien, elles ne voient plus où est le bien.
Telle est la logique de l’avortement, de l’euthanasie, du mariage dit pour tous, mais aussi de l’assistanat, de la contraception, bref de tout ce qui relativise le bien absolu. Faire du bien ne peut être contraire à faire le bien. Une action transitoire qui n’a pas pour finalité le bien n’est pas davantage un moindre mal. C’est tout simplement un mal.

Tous les élans du cœur sont justes, parce qu’ils tiennent quelque chose de la compassion divine. Mais pour s’inscrire dans la miséricorde divine encore faut-il que la réponse à l’élan du cœur ne ferme pas la maison du Père. Là est la grande difficulté que souligne Benoît XVI, la charité ne se trouve que dans la vérité. Or la vérité est également un chemin qui conduit à la vie, c’est-à-dire au bien réel qu’est l’union à Dieu. Le Christ nous le dit lui-même. Mieux vaut entrer borgne au royaume des cieux que de conserver la vue dans la géhenne.

Si les chrétiens, en toutes leurs actions, caritatives ou autres, gardaient sans cesse à l’esprit l’ordre des priorités et maintenaient leur regard sur ce bien ultime qu’est la vie intime avec Dieu, le bien qu’ils feraient serait non une illusion de bien mais le bien lui-même. Pour faire le bien, il nous faut projeter notre regard au loin et illuminer notre quotidien, et donc notre agir, de cette contemplation.

Ainsi peut-être se réduirait cette tension entre les intégristes de la charité et les intégristes de la vérité, car Benoît XVI nous rappelle qu’en fait, pour être disciple de l’un il faut être fils de l’autre.

Retrouver notre lettre d’actualité complète à partir de ce lien : 
Edito #20 : « Faire du bien n’est pas forcément faire le Bien »

Voir les archives de nos synthèses hebdomadaire :

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Message de carême 1974 de Paul VI – L’esprit du carême exige la rupture avec l’attachement trop excessif de notre avoir matériel

Chers Fils et Filles,

Voilà dix mois environ, Nous annoncions l’Année Sainte. « Renouvellement » et « réconciliation » demeurent les mots clefs de cette célébration ; il désignent les espoirs que Nous mettons en elle. Mais ils n’iront pas, avons-nous dit, sans que s’opère en nous une rupture (cf. Allocution du 9 mai 1973).

Or, voici le temps du Carême, le temps par excellence du renouveau de nous-mêmes dans le Christ, de la réconciliation avec Dieu et avec nos frères. Nous y sommes associés à la mort et à la résurrection du Christ, moyennant une rupture avec les situations de péché, d’injustice, d’égoïsme.

Permettez-Nous donc d’insister aujourd’hui sur une rupture exigée par l’esprit du Carême, celle d’un attachement trop exclusif à notre avoir matériel, qu’il soit abondant comme chez le riche Zachée (cf. Lc 19, 8), ou maigre comme chez la pauvre veuve louée par Jésus (cf. Mc 12, 43). Dans le langage imagé de son époque, saint Basile prêchait déjà à ceux qui sont dans l’aisance : « Le pain qui demeure inutile chez vous, c’est le pain de celui qui a faim ; la tunique suspendue dans votre garde-robe, c’est la tunique de celui qui est nu ; la chaussure qui demeure inutile chez vous est celle du pauvre qui va nu-pieds ; l’argent que vous tenez enfoui, c’est l’argent du pauvre : vous commettez autant d’injustices que vous pourriez répandre de bienfaits » (Hom. VI in Lc, XII, 18, PG XXXI, col. 275).

De telles paroles donnent à réfléchir en un temps où haine et conflits sont provoqués par l’injustice de celui qui accapare quand l’autre n’a rien, de celui qui préfère le souci de son propre lendemain à l’aujourd’hui de son prochain, de celui qui, par ignorance ou par égoïsme, refuse de se priver du superflu en faveur de ceux qui manquent du nécessaire (cf. Mater et Magistra).

Et comment ne pas évoquer ici le renouvellement et la réconciliation exigés et assurés par la plénitude de notre unique repas eucharistique ? Pour communiquer ensemble au Corps du Seigneur, il faut sincèrement vouloir que nul ne manque du nécessaire, fut-ce au prix de sacrifices personnels. Autrement, nous ferions affront à l’Église, Corps Mystique du Christ, dont nous sommes les membres. Saint Paul, admonestant les Corinthiens, nous met tous en garde contre le danger d’un comportement déplorable à cet égard (cf. 1 Cor 11, 17 ss.).

Ce serait pécher contre cette unanimité que de refuser aujourd’hui à des millions de nos frères ce que comportent les exigences de leur promotion humaine. De plus en plus, en ce temps du Carême, l’Église et ses institutions caritatives sollicitent les chrétiens pour cette immense entreprise. Prêcher le Jubilé, c’est prêcher le dépouillement à la fois joyeux et profond qui nous restitue à la vérité de nous-mêmes et à la vérité de la famille humaine telle que Dieu la veut. C’est alors que le présent Carême peut apporter dès ici-bas, outre le gage de la récompense céleste, le centuple promis par la Christ à celui qui donne à cœur ouvert.

Sachez tous écouter dans notre appel un double écho : celui de la voix du Seigneur qui vous parle et vous exhorte, et celui du gémissement de l’humanité qui pleure et qui vous prie. Tous, évêques et prêtres, religieuses et religieux, laïcs adultes et enfants, à titre individuel et en communauté, nous sommes appelés à faire œuvre de partage, dans l’amour, car c’est un commandement du Seigneur.

À chacun de vous, Nous donnons notre Bénédiction Apostolique, au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit. Amen.

 

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Message de Carême 2013 – Croire dans la charité suscite la charité – Benoit XVI

Croire dans la charité suscite la charité
« Nous avons reconnu et nous avons cru que l’amour de Dieu est
parmi nous » (1 Jn 4, 16)

Chers frères et sœurs,

la célébration du Carême, dans le contexte de l’Année de la foi, nous offre une occasion précieuse pour méditer sur le rapport entre foi et charité : entre le fait de croire en Dieu, dans le Dieu de Jésus Christ, et l’amour qui est le fruit de l’action de l’Esprit Saint et qui nous guide sur un chemin de consécration à Dieu et aux autres.

1. La foi comme réponse à l’amour de Dieu.

Dans ma première encyclique, j’ai déjà offert certains éléments pour saisir le lien étroit entre ces deux vertus théologales, la foi et la charité. En partant de l’affirmation fondamentale de l’apôtre Jean : « Nous avons reconnu et nous avons cru que l’amour de Dieu est parmi nous » (1 Jn 4, 16), je rappelais qu’« à l’origine du fait d’être chrétien, il n’y a pas une décision éthique ou une grande idée, mais la rencontre avec un événement, avec une Personne, qui donne à la vie un nouvel horizon et par là son orientation décisive… Comme Dieu nous a aimés le premier (cf. 1 Jn 4, 10), l’amour n’est plus seulement « un commandement », mais il est la réponse au don de l’amour par lequel Dieu vient à notre rencontre » (Deus caritas estn. 1). La foi constitue l’adhésion personnelle – qui inclut toutes nos facultés – à la révélation de l’amour gratuit et « passionné » que Dieu a pour nous et qui se manifeste pleinement en Jésus Christ ; la rencontre avec Dieu Amour qui interpelle non seulement le cœur, mais également l’esprit : « La reconnaissance du Dieu vivant est une route vers l’amour, et le oui de notre volonté à la sienne unit intelligence, volonté et sentiment dans l’acte totalisant de l’amour. Ce processus demeure cependant constamment en mouvement : l’amour n’est jamais « achevé » ni complet » (ibid., n. 17). De là découle pour tous les chrétiens, et en particulier, pour les « personnes engagées dans les services de charité », la nécessité de la foi, de la « rencontre avec Dieu dans le Christ, qui suscite en eux l’amour et qui ouvre leur esprit à l’autre, en sorte que leur amour du prochain ne soit plus imposé pour ainsi dire de l’extérieur, mais qu’il soit une conséquence découlant de leur foi qui devient agissante dans l’amour » (ibid. n. 31a). Le chrétien est une personne conquise par l’amour du Christ et donc, mû par cette amour – « caritas Christi urget nos » (2 Co 5, 14) –, il est ouvert de façon concrète et profonde à l’amour pour le prochain (cf. ibid., n. 33). Cette attitude naît avant tout de la conscience d’être aimés, pardonnés, et même servis par le Seigneur, qui se penche pour laver les pieds des Apôtres et s’offre lui-même sur la croix pour attirer l’humanité dans l’amour de Dieu.

« La foi nous montre le Dieu qui a donné son Fils pour nous et suscite ainsi en nous la certitude victorieuse qu’est bien vraie l’affirmation : Dieu est Amour… La foi, qui prend conscience de l’amour de Dieu qui s’est révélé dans le cœur transpercé de Jésus sur la croix, suscite à son tour l’amour. Il est la lumière – en réalité l’unique – qui illumine sans cesse à nouveau un monde dans l’obscurité et qui nous donne le courage de vivre et d’agir » (ibid., n. 39). Tout cela nous fait comprendre que l’attitude principale qui distingue les chrétiens est précisément « l’amour fondé sur la foi et modelé par elle » (ibid., n. 7).

2. La charité comme vie dans la foi

Toute la vie chrétienne est une réponse à l’amour de Dieu. La première réponse est précisément la foi comme accueil, plein d’émerveillement et de gratitude, d’une initiative divine inouïe qui nous précède et nous interpelle. Et le « oui » de la foi marque le début d’une histoire lumineuse d’amitié avec le Seigneur, qui remplit et donne son sens plénier à toute notre existence. Mais Dieu ne se contente pas que nous accueillions son amour gratuit. Il ne se limite pas à nous aimer, mais il veut nous attirer à lui, nous transformer de manière profonde au point que nous puissions dire avec saint Paul : ce n’est plus moi qui vis, mais le Christ qui vit en moi (cf. Ga 2, 20).

Quand nous laissons place à l’amour de Dieu, nous devenons semblables à lui, nous participons de sa charité même. Nous ouvrir à son amour signifie le laisser vivre en nous, et nous conduire à aimer avec lui, en lui et comme lui ; ce n’est qu’alors que notre foi devient vraiment opérante par la charité (cf. Ga 5, 6) et qu’il prend demeure en nous (cf. 1 Jn 4, 12).

La foi, c’est connaître la vérité et y adhérer (cf. 1 Tm 2, 4) ; la charité, c’est « cheminer » dans la vérité (cf. Ep 4, 15). Avec la foi, on entre dans l’amitié avec le Seigneur ; avec la charité, on vit et on cultive cette amitié (cf. Jn 15, 14s). La foi nous fait accueillir le commandement du Seigneur et Maître ; la charité nous donne la béatitude de le mettre en pratique (cf. Jn 13, 13-17). Dans la foi, nous sommes engendrés comme fils de Dieu (cf. Jn 1, 12s) ; la charité nous fait persévérer concrètement dans la filiation divine en apportant le fruit de l’Esprit Saint (cf. Ga 5, 22). La foi nous fait reconnaître les dons que le Dieu bon et généreux nous confie ; la charité les fait fructifier (cf. Mt 25, 14-30).

3. Le lien indissoluble entre foi et charité

A la lumière de ce qui a été dit, il apparaît clairement que nous ne pouvons jamais séparer, voire opposer, foi et charité. Ces deux vertus théologales sont intimement liées et il est erroné de voir entre celles-ci une opposition ou une « dialectique ». En effet, d’un côté, l’attitude de celui qui place d’une manière aussi forte l’accent sur la priorité et le caractère décisif de la foi au point d’en sous-évaluer et de presque en mépriser les œuvres concrètes de la charité et de la réduire à un acte humanitaire générique, est limitante. Mais, de l’autre, il est tout aussi limitant de soutenir une suprématie exagérée de la charité et de son activité, en pensant que les œuvres remplacent la foi. Pour une vie spirituelle saine, il est nécessaire de fuir aussi bien le fidéisme que l’activisme moraliste.

L’existence chrétienne consiste en une ascension continue du mont de la rencontre avec Dieu pour ensuite redescendre, en portant l’amour et la force qui en dérivent, de manière à servir nos frères et sœurs avec le même amour que Dieu. Dans l’Ecriture Sainte nous voyons que le zèle des Apôtres pour l’annonce de l’Évangile que suscite la foi est étroitement lié à l’attention charitable du service envers les pauvres (cf. Ac 6, 1-4). Dans l’Église, contemplation et action, symbolisées d’une certaine manière par les figures évangéliques des sœurs Marie et Marthe, doivent coexister et s’intégrer (cf. Lc 10, 38-42). La priorité va toujours au rapport avec Dieu et le vrai partage évangélique doit s’enraciner dans la foi (cf. Catéchèse lors de l’Audience générale du 25 avril 2012). Parfois, on tend en effet à circonscrire le terme de « charité » à la solidarité ou à la simple aide humanitaire. Il est important, en revanche, de rappeler que la plus grande œuvre de charité est justement l’évangélisation, c’est-à-dire le « service de la Parole ». Il n’y a pas d’action plus bénéfique, et donc charitable, envers le prochain que rompre le pain de la Parole de Dieu, le faire participer de la Bonne Nouvelle de l’Évangile, l’introduire dans la relation avec Dieu : l’évangélisation est la promotion la plus élevée et la plus complète de la personne humaine. Comme l’écrit le Serviteur de Dieu le Pape Paul VI dans l’Encyclique Populorum progressio, le premier et principal facteur de développement est l’annonce du Christ (cf. n. 16). C’est la vérité originelle de l’amour de Dieu pour nous, vécue et annoncée, qui ouvre notre existence à accueillir cet amour et rend possible le développement intégral de l’humanité et de tout homme (cf. Enc. Caritas in veritate, n. 8).

En somme, tout part de l’Amour et tend à l’Amour. L’amour gratuit de Dieu nous est communiqué à travers l’annonce de l’Évangile. Si nous l’accueillons avec foi, nous recevons ce premier et indispensable contact avec le divin en mesure de nous faire « aimer l’Amour », pour ensuite demeurer et croître dans cet Amour et le communiquer avec joie aux autres.

A propos du rapport entre foi et œuvres de charité, une expression de la Lettre de saint Paul aux Ephésiens résume peut-être leur corrélation de la meilleure des manières : « C’est bien par la grâce que vous êtes sauvés, à cause de votre foi. Cela ne vient pas de vous, c’est le don de Dieu. Cela ne vient pas de vos œuvres, il n’y a pas à en tirer orgueil. C’est Dieu qui nous a faits, il nous a créés en Jésus-Christ, pour que nos œuvres soient vraiment bonnes, conformes à la voie que Dieu a tracée pour nous et que nous devons suivre » (2, 8-10). On perçoit ici que toute l’initiative salvifique vient de Dieu, de sa Grâce, de son pardon accueilli dans la foi ; mais cette initiative, loin de limiter notre liberté et notre responsabilité, les rend plutôt authentiques et les orientent vers les œuvres de charité. Celles-ci ne sont pas principalement le fruit de l’effort humain, dont tirer gloire, mais naissent de la foi elle-même, elles jaillissent de la Grâce que Dieu offre en abondance. Une foi sans œuvres est comme un arbre sans fruits : ces deux vertus s’impliquent réciproquement. Le Carême nous invite précisément, avec les indications traditionnelles pour la vie chrétienne, à alimenter la foi à travers une écoute plus attentive et prolongée de la Parole de Dieu et la participation aux Sacrements, et, dans le même temps, à croître dans la charité, dans l’amour de Dieu et envers le prochain, également à travers les indications concrètes du jeûne, de la pénitence et de l’aumône.

4. Priorité de la foi, primat de la charité

Comme tout don de Dieu, foi et charité reconduisent à l’action de l’unique et même Esprit Saint (cf. 1 Co 13), cet Esprit qui s’écrie en nous « Abbà ! Père » (Gal 4, 6), et qui nous fait dire : « Jésus est Seigneur » (1 Co 12, 3) et « Maranatha ! » (1 Co 16, 22 ; Ap 22, 20).

La foi, don et réponse, nous fait connaître la vérité du Christ comme Amour incarné et crucifié, adhésion pleine et parfaite à la volonté du Père et miséricorde divine infinie envers le prochain ; la foi enracine dans le cœur et dans l’esprit la ferme conviction que précisément cet Amour est l’unique réalité victorieuse sur le mal et sur la mort. La foi nous invite a regarder vers l’avenir avec la vertu de l’espérance, dans l’attente confiante que la victoire de l’amour du Christ atteigne sa plénitude. De son côté, la charité nous fait entrer dans l’amour de Dieu manifesté dans le Christ, nous fait adhérer de manière personnelle et existentielle au don total de soi et sans réserve de Jésus au Père et à nos frères. En insufflant en nous la charité, l’Esprit Saint nous fait participer au don propre de Jésus : filial envers Dieu et fraternel envers chaque homme (cf. Rm 5, 5).

La relation qui existe entre ces deux vertus est semblable à celle entre les deux sacrements fondamentaux de l’Église : le Baptême et l’Eucharistie. Le Baptême (sacramentum fidei) précède l’Eucharistie (sacramentum caritatis), mais il est orienté vers celle-ci, qui constitue la plénitude du cheminement chrétien. De manière analogue, la foi précède la charité, mais se révèle authentique seulement si elle est couronnée par celle-ci. Tout part de l’humble accueil de la foi (« se savoir aimé de Dieu »), mais doit arriver à la vérité de la charité (« savoir aimer Dieu et son prochain »), qui demeure pour toujours, comme accomplissement de toutes les vertus (cf. 1 Co 13, 13).

Chers frères et sœurs, en ce temps de Carême, où nous nous préparons à célébrer l’événement de la Croix et de la Résurrection, dans lequel l’Amour de Dieu a racheté le monde et illuminé l’histoire, je vous souhaite à tous de vivre ce temps précieux en ravivant votre foi en Jésus Christ, pour entrer dans son parcours d’amour envers le Père et envers chaque frère et sœur que nous rencontrons dans notre vie. A cette fin j’élève ma prière à Dieu, tandis que j’invoque sur chacun et sur chaque communauté la Bénédiction du Seigneur !

Du Vatican, le 15 octobre 2012

 

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Benoît XVI – Que signifie liberté humaine ? Une bonne réflexion de période électorale

  C’est toujours une grande joie pour moi d’être dans mon séminaire, de voir les futurs prêtres de mon diocèse, d’être avec vous sous le signe de la Vierge de la Confiance. En nous aidant et en nous accompagnant, Elle nous donne réellement la certitude d’être toujours aidés par la grâce divine, et ainsi nous allons de l’avant !

     Voyons à présent ce que nous dit saint Paul avec ce texte :  « Vous avez été appelés à la liberté ». De tout temps, la liberté a été le grand rêve de l’humanité, dès le début, mais particulièrement à l’époque moderne. Nous savons que Luther s’est inspiré de ce texte de la Lettre aux Galates et il en a conclu que la Règle monastique, la hiérarchie et le magistère lui apparaissaient comme un lien d’esclavage dont il fallait se libérer. Par la suite, la période du Siècle des Lumières a été totalement guidée, pénétrée par ce désir de liberté, que l’on considérait avoir finalement atteint. Mais le marxisme s’est lui aussi présenté comme la voie vers la liberté.

     Nous nous demandons ce soir :  qu’est-ce que la liberté ? Comment pouvons-nous être libres ? Saint Paul nous aide à comprendre cette réalité compliquée qu’est la liberté en inscrivant ce concept dans un contexte de visions anthropologiques et théologiques fondamentales. Il dit :  « Que cette liberté ne se tourne pas en prétexte pour la chair ; mais par la charité, mettez-vous au service les uns des autres ». Le Recteur nous a déjà dit que « chair » n’est pas le corps, mais « chair » – dans le langage de saint Paul – est l’expression du moi rendu absolu, qui veut être tout et prendre tout pour soi. Le moi absolu, qui ne dépend de rien ni de personne, semble posséder réellement, en définitive, la liberté. Je suis libre si je ne dépends de personne, si je peux faire tout ce que je veux. Mais ce moi rendu absolu est précisément « chair », c’est-à-dire dégradation de l’homme ; il n’est pas une conquête de la liberté :  le libertinisme, ce n’est pas la liberté, mais plutôt l’échec de la liberté.

     Mais Paul ose proposer un paradoxe fort :  « Par la charité, mettez-vous au service » (en grec :  douléuete) ; c’est-à-dire que la liberté se réalise paradoxalement à travers le service ; nous devenons libres, si nous devenons serviteurs les uns des autres. Et ainsi, Paul place tout le problème de la liberté sous la lumière de la vérité de l’homme. Se réduire à la chair, en s’élevant en apparence au rang de divinité – « Moi seul suis l’homme » – conduit au mensonge. Car en réalité, il n’en est pas ainsi :  l’homme n’est pas un absolu, comme si le moi pouvait s’isoler et se comporter selon sa propre volonté. Cela est contre la vérité de notre être. Notre vérité est que nous sommes avant tout des créatures, des créatures de Dieu et que nous vivons dans la relation avec le Créateur. Nous sommes des êtres relationnels. Ce n’est qu’en acceptant notre nature relationnelle que nous entrons dans la vérité, sinon nous tombons dans le mensonge et en lui, à la fin, nous nous détruisons.

     Nous sommes des créatures et donc dépendantes du Créateur. Au cours de la période du siècle des Lumières, en particulier l’athéisme, cela apparaissait comme une dépendance dont il fallait se libérer. Toutefois, en réalité, la dépendance fatale ne serait telle que si ce Dieu Créateur était un tyran, et non un Etre bon, uniquement s’il était comme le sont les tyrans humains. Si, au contraire, ce Créateur nous aime et que notre dépendance signifie être dans l’espace de son amour, dans ce cas, la dépendance signifie précisément liberté. De cette façon, en effet, nous sommes dans la charité du Créateur, nous sommes unis à Lui, à toute sa réalité, à tout son pouvoir. Cela est donc le premier point :  être créature signifie être aimés du Créateur, être dans cette relation d’amour qu’Il nous donne, avec laquelle il nous entoure. C’est de là que dérive avant tout notre vérité, qui est, dans le même temps, appelée à la charité.

    C’est pourquoi voir Dieu, s’orienter vers Dieu, connaître Dieu, connaître la volonté de Dieu, s’inscrire dans la volonté, c’est-à-dire dans l’amour de Dieu signifie entrer toujours plus dans l’espace de la vérité. Et ce chemin de la connaissance de Dieu, de la relation d’amour avec Dieu est l’aventure extraordinaire de notre vie chrétienne :  parce que dans le Christ, nous connaissons le visage de Dieu, le visage de Dieu qui nous aime jusqu’à la Croix, jusqu’au don de lui-même.

     Mais la nature relationnelle des créatures implique également un deuxième type de relation :  nous sommes en relation avec Dieu, mais ensemble, comme famille humaine, nous sommes également en relation l’un avec l’autre. En d’autres termes, la liberté humaine signifie, d’une part, être dans la joie et dans le vaste espace de l’amour de Dieu, mais elle implique également être un avec l’autre et pour l’autre. Il n’existe pas de liberté contre l’autre. Si je me rends absolu, je deviens l’ennemi de l’autre, nous ne pouvons plus coexister et toute la vie se fait cruauté, devient un échec. Seule une liberté partagée est une liberté humaine ; c’est en étant ensemble que nous pouvons entrer dans la symphonie de la liberté.

     Et cela est un autre point d’une grande importance :  ce n’est qu’en acceptant l’autre, en acceptant également la limitation apparente de ma liberté qui découle du respect pour celle de l’autre, ce n’est qu’en m’inscrivant dans ce réseau de dépendance qui fait de nous, en fin de compte, une unique famille, que je me mets en chemin vers la libération commune.

     Ici apparaît un élément très important :  quelle est la mesure du partage de la liberté ? Nous voyons que l’homme a besoin d’ordre, de droit, afin que puisse ainsi se réaliser sa liberté, qui est une liberté vécue en commun. Et comment pouvons-nous trouver cet ordre juste, dans lequel personne n’est opprimé, mais chacun peut apporter sa contribution pour former cette sorte de concert des libertés ? S’il n’existe pas de vérité commune sur l’homme telle qu’elle apparaît dans la vision de Dieu, seul demeure le positivisme et l’on a l’impression de quelque chose d’imposé même de manière violente. D’où cette rébellion contre l’ordre et le droit comme s’il s’agissait d’un esclavage.

     Mais si nous pouvons trouver l’ordre du Créateur dans notre nature, l’ordre de la vérité qui donne à chacun sa place, l’ordre et le droit peuvent être précisément des instruments de liberté contre l’esclavage de l’égoïsme. Se servir les uns les autres devient un instrument de la liberté et sur ce point, nous pourrions parler de toute une philosophie de la politique selon la Doctrine sociale de l’Eglise, qui nous aide à trouver cet ordre commun qui donne à chacun sa place dans la vie commune de l’humanité. La première réalité à respecter est donc la vérité :  la liberté contre la vérité n’est pas la liberté. Se servir l’un l’autre crée l’espace commun de la liberté.

Puis Paul poursuit en disant :  « Une seule formule contient toute la Loi en sa plénitude :  « tu aimeras ton prochain comme toi-même » ». Derrière cette affirmation apparaît le mystère du Dieu incarné, apparaît le mystère du Christ qui dans sa vie, dans sa mort, dans sa résurrection, devient la loi vivante. Immédiatement, les premières paroles de notre lecture – « vous avez été appelés à la liberté » – font référence à ce mystère. Nous avons été appelés par l’Evangile, nous avons été appelés réellement dans le Baptême, dans la participation à la mort et à la résurrection du Christ, et de cette façon, nous sommes passés de la « chair », de l’égoïsme, à la communion avec le Christ. Et ainsi, nous sommes dans la plénitude de la loi.

     Vous connaissez probablement tous les belles paroles de saint Augustin :  « Dilige et fac quod vis » – aime et fais ce que tu veux ». Ce que dit saint Augustin est la vérité, si nous avons bien compris le sens du terme « amour ». « Aime et fais ce que tu veux », mais nous devons réellement être entrés dans la communion avec le Christ, nous être identifiés avec sa mort et sa résurrection, être unis à Lui dans la communion de son Corps. Dans la participation aux sacrements, dans l’écoute de la Parole de Dieu, la volonté divine, la Loi divine entre réellement dans notre volonté, notre volonté s’identifie avec la sienne, elles ne deviennent qu’une seule volonté et ainsi nous sommes réellement libres, nous pouvons réellement faire ce que nous voulons, car nous voulons avec le Christ, nous voulons dans la vérité et avec la vérité.

     Prions donc le Seigneur pour qu’il nous aide sur ce chemin commencé avec le Baptême, un chemin d’identification avec le Christ, qui se réalise toujours à nouveau dans l’Eucharistie. Dans la troisième prière eucharistique, nous disons :  « Dans le Christ, nous devenons un seul corps et un seul esprit ». C’est un moment dans lequel, à travers l’Eucharistie et à travers notre véritable participation au mystère de la mort et de la résurrection du Christ, nous devenons un seul esprit avec Lui, nous sommes dans cette identité de la volonté et ainsi, nous arrivons réellement à la liberté.

     Derrière ce terme – la loi s’est accomplie – derrière cette unique parole qui devient réalité dans la communion avec le Christ, apparaissent derrière le Seigneur toutes les figures des saints qui sont entrés dans cette communion avec le Christ, dans cette unité avec sa volonté. Et surtout apparaît la Vierge, dans son humilité, dans sa bonté, dans son amour. La Vierge nous donne cette confiance, nous prend par la main, nous guide, nous aide sur le chemin de l’union à la volonté de Dieu, comme Elle l’a été dès le premier moment et a exprimé cette union dans son « Fiat ».

     Et enfin, après ces belles choses, encore une fois dans la Lettre, il y a une évocation de la situation un peu triste de la communauté des Galates, lorsque Paul dit :  « Mais si vous vous mordez et vous dévorez les uns les autres, prenez garde que vous allez vous entre-détruire… Laissez-vous mener par l’Esprit ». Il me semble que dans cette communauté – qui n’était plus sur la voie de la communion avec le Christ, mais de la loi extérieure de la « chair » – ressortent naturellement également des polémiques et Paul dit :  « Vous devenez comme des bêtes sauvages, l’un mord l’autre ». Il évoque ainsi les polémiques qui naissent là où la foi dégénère en un intellectualisme et l’humilité est remplacée par l’arrogance d’être meilleur que l’autre.

     Nous voyons bien qu’aujourd’hui encore, il y a des cas semblables où, au lieu de s’insérer dans la communion avec le Christ, dans le Corps du Christ qui est l’Eglise, chacun veut être supérieur à l’autre et avec une arrogance intellectuelle, veut faire croire qu’il est meilleur. C’est ainsi que naissent les polémiques qui sont destructrices, que naît une caricature de l’Eglise qui devrait être une seule âme et un seul cœur.

     Dans cet avertissement de saint Paul, nous devons trouver aujourd’hui également un motif d’examen de conscience :  ne pas penser être supérieurs à l’autre, mais nous trouver dans l’humilité du Christ, nous trouver dans l’humilité de la Vierge, entrer dans l’obéissance de la foi. C’est précisément ainsi que s’ouvre réellement également à nous le grand espace de la vérité et de la liberté dans l’amour.

Benoit XVI, le 20 février 2009 – Rencontre avec les séminaristes du diocèse de Rome à l’occasion de la fête de la Fiducia. 

 

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Le travail est fait pour l’homme et non l’inverse

La crise française actuelle m’invite à une réflexion sur le sens du travail. Il me semble, en effet, que certains archaïsmes typiquement français faussent la conception et la notion même du travail.

Au fond, nous ne créons rien. Ceci n’est pas en notre pouvoir. Nous agissons à partir de la création. Le génie humain n’est pas créateur, mais participation à l’œuvre créatrice. Quoique nous fassions, notre travail sera toujours une action sur la nature et à partir d’elle. Ce qui veut dire que mon action sera constructrice ou destructrice. Et ainsi, je suis responsable de mes actes envers la nature, car j’ai le pouvoir de faire des choix qui orienteront mon activité et au-delà, détermineront le Bien Commun. Car, au final, si le travail est un acte personnel, il n’est autre que ma contribution au Bien Commun. Le travail est donc un devoir. Il est un dû à la collectivité.

 Mais il est également constitutif de l’homme. Il est inhérent à l’homme de travailler. Aussi, le caractère personnel du travail doit-il être mis en évidence. La personne humaine du travailleur se trouve engagée avec tout ce qu’elle est dans son travail. Ce qui fait que celui-ci est l’expression de la personne humaine, peut-être mieux que toute autre chose.

Cette distinction est capitale, car à l’inverse du socialisme pour qui l’homme a une dignité parce qu’il travail, nous pouvons affirmer que la dignité du travail est dans la personne. Le travail est un acte humain.  Et il faut qu’il le demeure. L’homme ne peut être assimilé à une machine ou à une bête dans son travail. Il convient donc que les conditions de travail respectent la dignité humaine dans sa totalité. En second lieu le travail est nécessaire pour respecter la dignité humaine. L’homme n’est pas un animal qui attend le fourrage. Il doit être autonome pour sa survie et le travail est la garantie de cette autonomie. Chaque homme a le devoir que lui imposent la nature de conserver l’existence. Il a donc un droit naturel à trouver dans son travail le moyen de faire vivre sa famille.

Mais, arrêtons-nous un instant afin de considérer le travail à l’aune de la dignité humaine. Depuis plusieurs années, en France particulièrement, nous assistons au retour en force d’une dévalorisation du travail. Dans l’antiquité, et sous d’autres formes jusqu’à la révolution industrielle, le travail possédait une valeur intrinsèque. C’est-à-dire qu’il avait valeur par lui-même. De là découlait une dignité inégale dans le travail. Un travail manuel était considéré, par essence, moins digne qu’un travail intellectuel ou militaire. La dignité du travailleur s’en trouvait, de fait affectée. Et finalement c’est le travail qui qualifiait, pour partie la dignité de l’homme. L’exemple de l’esclave dans l’antiquité est assez expressif. Le christianisme a tout de suite donné à l’homme une dignité propre, indépendante du travail ou de la position sociale. Dès lors le travail ou la place dans la société  surajoutait ou non une dignité supplémentaire à la dignité fondamentale de la personne humaine. L’ère industrielle, sans renier la dignité essentielle de l’homme a surdimensionné, à nouveau, la dignité du travail, au point qu’elle supplanta la dignité native de l’homme dans bien des cas. Il convenait, dès lors, de maintenir, voire de remettre l’homme, en tant qu’homme au centre des préoccupations. Ce fut, d’une manière générale, le grand combat du XXème siècle, avec les épisodes saillants du nazisme, du taylorisme et du socialisme soviétique. De ce combat, la dignité humaine sort tout à la fois renforcée et affaiblie. Il n’y a pas lieu, ici de nous étendre sur cette dignité de l’homme. Retenons simplement qu’elle est désormais fort galvaudée par une multiplicité de définitions qui la sous-tendent et, de ce fait, l’entravent.

La question du travail est une de ces entraves majeures. Dans ce combat qui opposa et dans certains pays oppose encore, les patrons et les ouvriers (au sens large), le travail a perdu sa valeur. Non seulement il qualifie de moins en moins la dignité d’une personne, mais il apparaît comme contraire à cette dignité. Plus exactement, on tente de chasser un excès par un autre. Nous avons traversé une longue période qui en hypertrophiant la valeur du travail, a engendré des clans, des classes pour reprendre l’expression marxiste. Dans cette conception, le travail est devenu, non pas un enjeu, mais un champ de bataille. C’est sur ce champ qu’il a été mis en pièce. Dès lors que le travail qualifiait la dignité humaine et que certains travaux étaient jugés plus dignes que d’autres, alors il y avait une hiérarchie dans la dignité humaine, ce qui est moralement inacceptable, mais surtout invivable pour ceux qui se trouvaient ainsi au bas de l’échelle. Il faut reconnaître que cette conception a la vie dure, particulièrement en France où le ‘80 % d’une classe d’âge au bac’ de François Mitterrand a renforcé un certain mépris des métiers manuels.

Dans un tel contexte, qui fondait la dignité sur le type de travail, le seul espoir de restaurer une égalité était de discréditer le travail lui-même. C’est ainsi que nous avons assisté à la lente dévalorisation du travail. Cette dévalorisation s’accompagnait, en outre de l’accroissement du chômage et donc de nombreuses personnes humaines marginalisées et en passe de perdre toute dignité. La rencontre de ces deux événements ne fit qu’accentuer le phénomène. Ainsi, sous une nouvelle forme, la dignité de la personne humaine et le travail furent à nouveau dissociés. Cette dissociation se fit et se fait encore au profit de la consommation sous toutes ses formes.

Désormais, le travail entrave ma consommation de biens et de loisirs. L’épanouissement ne se situe plus dans la production de biens et de service, mais dans l’usage de ces biens. L’homme ne trouve plus la sensation de sa dignité dans l’être, mais dans l’avoir. Or, le travail est une émanation de l’être même de l’homme, tandis que la consommation surajoute un bien à l’être même de l’homme. Lorsque je pose un acte, qu’il soit professionnel ou non, cet acte est le fruit de moi-même et quelque part révèle mon être.

Nous touchons là au cœur du lien entre dignité et travail. La dignité de l’homme repose sur un certain nombre de fondamentaux parmi lesquels le droit à l’intégrité, la responsabilisation, la liberté. L’intégrité de la personne humaine lui permet de poser librement des actes responsables, issus du plus profond de ce qu’elle est. Ces actes responsables concernent l’ensemble de la communauté humaine et la construise. Par son travail la personne humaine prend sa part à l’édification de l’édifice commun dans lequel, par ce travail, il s’insère. D’où le drame du chômage qui exclut de l’édification de la société.

En outre, le travail permet d’acquérir l’autonomie nécessaire à sa liberté. La personne assistée demeure dépendante du bon vouloir de l’autre et d’une certaine manière reste un mineur. Cette autonomie, au contraire, peut alors ouvrir à l’avenir.

            Le concept de personne humaine révèle par nature que l’homme est un être de relation. C’est ce qui différencie la personne de l’individu. La relation s’établit entre le moi à construire et le moi participant au monde et aux autres. La nature même de l’homme exige cette relation qui n’est autre qu’une somme d’équilibres entre moi et le monde. Le travail est, par excellence le lieu de cet équilibre nécessaire à la personne humaine. Considérer l’homme du seul point de vue de sa consommation et de ses loisirs, le renvoie à lui-même, en en faisant un simple consommateur et non acteur de ce monde dans lequel il s’insère.

En France aujourd’hui, nous avons une nette tendance à considérer le travail comme un obstacle à notre possibilité d’utiliser … le travail des autres ! Car pour consommer, il faut bien qu’il y ait des producteurs. Cette pensée issue des déviances d’un certain socialisme marxiste, n’est, avouons-le, pas très éloignée des sociétés antiques qui mettaient au travail les esclaves pour se libérer du temps de loisirs ou de politique.

Quel droit ai-je à consommer si je ne participe pas à la production ? N’est-ce pas la définition même du parasite ?

Il y a donc une valeur intrinsèque au travail,  celle-là même qui le rend constitutif de la dignité de l’homme. Mais un nouvel obstacle se dresse sur le chemin de la revalorisation du travail : l’effort ! Dépassant largement le monde du travail, il faut bien admettre que la politique d’assistanat et l’instabilité d’une ‘génération zapping’, ont notablement affaibli l’endurance et la résistance à l’effort. Aussi, pour parvenir à revaloriser le travail, il sera nécessaire de revaloriser et de récompenser l’effort. Car depuis le péché originel, le travail est pénible et c’est une donnée que l’on ne peut négliger.

            De tout cela ressort une évidence : le travail est social. En effet, le travail est LE moyen de coopérer à la Création, c’est à dire à l’accroissement du Bien Commun. En outre, la répartition des tâches et des talents, fait du travail LE moyen de donner aux autres ce qu’ils n’ont pas et de me procurer auprès d’eux ce qui me manque. Le travail humain est par nature destiné à unir les peuples. Il est source et expression de la solidarité. Sans avoir peur des mots, le travail est un service de l’humanité. Conformément aux principes du Bien Commun, le travail est donc destiné au perfectionnement moral et matériel du travailleur et de la communauté.

            Le travail est fait pour l’homme et non l’inverse, en ce sens que le travail n’est pas la finalité ultime de l’homme.

 

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Doctrine / Formation #Théologie

Benoît XVI – La valeur pédagogique du sacrement de la pénitence pour le prêtre et le fidèle

Dans la matinée du vendredi 25 mars 2011, le Pape Benoît XVI a reçu les participants au cours sur le for interne promu par la Pénitencerie apostolique. Au cours de la rencontre, qui s’est déroulée dans la salle des Bénédictions, le Saint-Père leur a adressé le discours suivant :

Chers amis,

Je suis très heureux de souhaiter à chacun de vous une cordiale bienvenue. Je salue le cardinal Fortunato Baldelli, pénitencier majeur, et je le remercie des paroles courtoises qu’il m’a adressées. Je salue le régent de la Pénitencerie apostolique, Mgr Gianfranco Girotti, le personnel, les collaborateurs et tous les participants au cours sur le for interne, qui est devenu un rendez-vous traditionnel et une occasion importante pour approfondir les thèmes concernant le sacrement de la pénitence.

Je désire m’arrêter avec vous sur un aspect qui parfois, n’est pas suffisamment pris en considération, mais qui est d’une grande importance spirituelle et pastorale : la valeur pédagogique de la confession sacramentelle. S’il est vrai qu’il est toujours nécessaire de sauvegarder l’objectivité des effets du sacrement et sa correcte célébration selon les normes du Rite de la pénitence, il n’est pas hors de propos de réfléchir sur la façon dont celui-ci peut éduquer à la foi, aussi bien du ministre que du pénitent. La disponibilité fidèle et généreuse des prêtres à l’écoute des confessions, selon l’exemple des grands saints de l’histoire, de saint Jean-Marie Vianney à saint Jean Bosco, de saint Josemaría Escrivá à saint Pio da Pietrelcina, de saint Giuseppe Cafasso à saint Leopold Mandi ?, nous fait voir à tous que le confessionnal peut être un réel « lieu » de sanctification.

De quelle manière le sacrement de la pénitence éduque-t-il ? En quoi sa célébration possède-t-elle une valeur pédagogique, tout d’abord pour les ministres ? Nous pourrions partir de la reconnaissance du fait que la mission sacerdotale constitue un point d’observation unique et privilégié, à partir duquel, quotidiennement, il nous est donné de contempler la splendeur de la Miséricorde divine. Combien de fois dans la célébration du sacrement de la pénitence, le prêtre assiste-t-il à de véritables miracles de conversion, qui, en renouvelant « la rencontre avec un événement, une Personne » (Lett. enc. Deus caritas est, n. 1) renforcent sa foi elle-même. Au fond, confesser signifie assister à autant de « professiones fidei » qu’il y a de pénitents, et contempler l’action de Dieu miséricordieux dans l’histoire, toucher du doigt les effets salvifiques de la Croix et de la Résurrection du Christ, à chaque époque et pour chaque homme. Il n’est pas rare que nous nous trouvions devant de véritables drames existentiels et spirituels, qui ne trouvent pas de réponses dans les paroles des hommes, mais qui sont compris et assumés par l’Amour divin, qui pardonne et transforme : « Quand vos péchés seraient comme l’écarlate, comme neige ils blanchiront » (Is 1, 18). D’un côté, si connaître et, d’une certaine façon, se pencher sur l’abîme du cœur humain, même dans ses aspects obscurs, met l’humanité et la foi du prêtre à l’épreuve, de l’autre, elle nourrit en lui la certitude que le dernier mot sur le mal de l’homme et de l’histoire revient à Dieu, revient à sa Miséricorde, capables de rendre toutes choses nouvelles (cf. Ap 21, 5). Combien le prêtre peut-il ensuite apprendre des pénitents exemplaires dans leur vie spirituelle, dans le sérieux avec lequel ils conduisent leur examen de conscience, dans la transparence avec laquelle ils reconnaissent leur propre péché et dans leur docilité à l’égard de l’enseignement de l’Eglise et les orientations du confesseur. De l’administration du sacrement de la pénitence, nous pouvons recevoir de profondes leçons d’humilité et de foi ! Il s’agit d’un rappel très fort pour chaque prêtre à la conscience de sa propre identité. Jamais nous ne pourrions écouter les confessions de nos frères uniquement en vertu de notre humanité ! Si ceux-ci s’approchent de nous, c’est uniquement parce nous sommes des prêtres, configurés au Christ souverain et éternel Prêtre, et rendus capables d’agir en son Nom et en sa Personne, de rendre réellement présent Dieu qui pardonne, renouvelle et transforme. La célébration du sacrement de la pénitence possède une valeur pédagogique pour le prêtre, en ce qui concerne sa foi, la vérité et la pauvreté de sa personne, et elle nourrit en lui la conscience de l’identité sacramentelle.

Quelle est la valeur pédagogique du sacrement de la pénitence pour les pénitents ? Nous devons tout d’abord dire que celle-ci dépend de l’action de la Grâce et des effets objectifs du sacrement dans l’âme du fidèle. La réconciliation sacramentelle est assurément l’un des moments où la liberté personnelle et la conscience de soi sont appelées à s’exprimer de manière particulièrement évidente. C’est peut-être également pour cela que, à une époque de relativisme et d’une conscience atténuée de l’être qui en est la conséquence, la pratique sacramentelle apparaît elle aussi affaiblie. L’examen de conscience possède une importante valeur pédagogique : il éduque à considérer avec sincérité sa propre existence, à la confronter avec la vérité de l’Evangile et à l’évaluer avec des paramètres pas seulement humains, mais provenant de la Révélation divine. La confrontation avec les commandements, avec les béatitudes et, surtout, avec le précepte de l’amour, constitue la première grande « école pénitentielle ».

A notre époque, caractérisée par le bruit, par la distraction et par la solitude, le dialogue du pénitent avec le confesseur peut représenter l’une des rares occasions, si ce n’est l’unique, pour être véritablement écouté en profondeur. Chers prêtres, ne négligez pas de ménager une place opportune à l’exercice du ministère de la pénitence dans le confessionnal : être accueillis et écoutés constitue également un signe humain de l’accueil et de la bonté de Dieu envers ses fils. La confession honnête des péchés éduque ensuite le pénitent à l’humilité, à la reconnaissance de sa propre fragilité et, dans le même temps, à la conscience de la nécessité du pardon de Dieu et à la confiance que la Grâce divine peut transformer la vie. De la même manière, l’écoute des avertissements et des conseils du confesseur est importante pour le jugement des actes, pour le chemin spirituel et pour la guérison intérieure du pénitent. N’oublions pas combien de conversions et combien d’existences réellement saintes ont commencé dans un confessionnal ! Accueillir la pénitence et écouter les paroles : « Je t’absous de tes péchés » représentent, pour finir, une véritable école d’amour et d’espérance, qui guide vers la pleine confiance dans le Dieu Amour révélé en Jésus Christ, vers la responsabilité et l’engagement de la conversion permanente.

Chers prêtres, qu’être les premiers à faire l’expérience de la Miséricorde divine et en être les instruments nous éduque à une célébration toujours plus fidèle du sacrement de la pénitence et à une profonde gratitude envers Dieu, qui « nous a confié le ministère de la réconciliation » (2 Co 5, 18). Je confie à la Bienheureuse Vierge Marie, Mater misericordiae et Refugium peccatorum, les fruits de votre cours sur le for interne et le ministère de tous les confesseurs, alors que je vous bénis avec une grande affection.

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