Béatification des martyrs du Laos : « un acte bénéfique tant pour l’Eglise que l’Etat laotien »

Béatification des martyrs du Laos : « un acte bénéfique tant pour l’Eglise que l’Etat laotien »

Mgr Louis-Marie Ling Mangkhanekhoun est de passage à Paris. Agé de 72 ans, évêque de Paksé, l’un des quatre vicariats apostoliques qui constituent l’Eglise catholique au Laos, Mgr Ling arrive de Rome où il était en visite ad limina. Dimanche 5 février, il célèbrera en compagnie d’une vingtaine d’évêques et du cardinal André Vingt-Trois une messe d’action de grâce pour la béatification des dix-sept martyrs du Laos, cérémonie qui a pris place le 11 décembre 2016 à Vientiane, capitale du Laos.

Mgr Ling répond ici aux questions d’Eglises d’Asie. L’occasion de faire le point sur la réalité de cette Eglise en pays communiste.

Eglises d’Asie : Ce dimanche 5 février, à la cathédrale Notre-Dame de Paris, vous célébrez, aux côtés d’une trentaine d’évêques, une messe d’action de grâce pour la béatification des martyrs du Laos. Quelle signification revêt cette célébration ?

Mgr Louis-Marie Ling : La cause de béatification des dix-sept martyrs du Laos a été un processus long, qui a duré dix ans. La cérémonie organisée le 11 décembre dernier a pu avoir lieu à Vientiane mais le nombre d’étrangers qui y ont pris part ne devait pas être trop important. Etant le délégué des évêques laotiens pour cette cause de béatification et travaillant en lien étroit avec le P. Roland Jacques, OMI, vice-postulateur de cette cause, nous avons estimé qu’il était nécessaire, une fois les martyrs béatifiés au Laos, de rendre grâce pour cet événement à l’étranger. Sur les dix-sept martyrs, dix sont des prêtres français (cinq des Missions Etrangères de Paris et cinq Oblats de Marie Immaculée), le cardinal Vingt-Trois tenait donc à ce que cette célébration ait lieu en sa cathédrale. La communauté laotienne compte environ 45 000 personnes en France. Parmi eux se trouvent 7 000 catholiques, soit une proportion bien plus importante qu’au Laos. A n’en pas douter, ils seront très nombreux dimanche à Notre-Dame. Des neveux et des nièces des martyrs laotiens vivent dans votre pays ; ils ne pouvaient être à Vientiane le 11 décembre dernier, ils seront à la cathédrale ce 5 février.

Le 11 décembre 2016, dix-sept martyrs du Laos était béatifiés à Vientiane. Que retenez-vous de cet événement ?

C’est un événement historique que l’Eglise ait pu ainsi béatifier certains de ses martyrs dans une capitale d’un pays dirigé, aujourd’hui encore, par un régime communiste. Je suis encore surpris par le fait que les autorités ont donné leur autorisation au déroulement de cette cérémonie du 11 décembre. En 1988, l’Eglise du Vietnam a vu 117 de ses martyrs canonisés ; les évêques à l’époque avaient demandé à Hanoi que la cérémonie soit organisée au Vietnam. Cela leur avait été refusé et elle avait donc eu lieu à Rome. Près de vingt ans plus tard, assurément, nous avons bénéficié d’une attitude plus ouverte des autorités gouvernementales laotiennes. Pour notre part, nous avions aussi pris la peine de présenter ces martyrs selon une forme que le régime en place pouvait comprendre et accepter. Ainsi, nous n’avons pas dit qu’ils étaient morts en haine de la foi, mais qu’ils étaient allés jusqu’au bout du sacrifice de leur vie. Cette béatification a été positive pour les deux parties, l’Eglise et l’Etat laotien. L’Eglise car il est très important pour nous que le sacrifice de nos ancêtres dans la foi soit ainsi reconnu. L’Etat car il a amélioré son image internationale en faisant en sorte que la cérémonie du 11 décembre se déroule sans difficulté. J’ai encore en mémoire le discours qu’a tenu le représentant du gouvernement à l’issue de la messe de béatification, lorsqu’il a souligné que les religions, quelles qu’elles soient, œuvraient à l’édification de la patrie.

Vous revenez de Rome, où vous étiez en visite ad limina. Quels ont été les mots du pape François pour votre Eglise ?

Je suis frappé par le fait que le pape François a semblé véritablement ému à entendre nos expériences respectives, nous les quatre évêques du Laos ainsi que les trois évêques du Cambodge. Dans l’homélie qu’il nous a donnée le 30 janvier à Sainte-Marthe, il a mis l’accent sur « les petites Eglises », en butte aux difficultés de tous ordres, qui deviennent comme autant de « points d’appui » pour les grandes Eglises qui vivent dans un contexte de liberté et de prospérité plus grande. La plus grande force de l’Eglise réside aujourd’hui dans les petites Eglises, très petites, avec très peu de personnes, persécutées, dont les évêques sont en prison, nous a-t-il dit en substance, voyant là la gloire et la force de l’Eglise.

Vous partagez une même Conférence épiscopale avec les évêques du Cambodge. En quoi les Eglises du Cambodge et du Laos sont-elles similaires et en quoi sont-elles dissemblables ?

Les histoires de ces deux pays sont bien différentes mais, pour ce qui regarde l’Eglise, le point saillant qui apparaît de manière évidente aujourd’hui, est le fait que les évêques du Cambodge sont tous des missionnaires étrangers (Français, Espagnol, Indien), là où, au Laos, nous sommes tous quatre des Laotiens. Entre les étrangers et les autochtones, les cultures, les méthodes de travail peuvent différer mais nous nous enrichissons aussi mutuellement de nos différences. Au-delà du gouvernement de nos deux Eglises locales, les situations sont bien sûr très différentes : au Cambodge, les moyens de communications sociales, les médias, sont libres et l’Eglise est libre de s’investir dans ce domaine ; au Cambodge, l’Eglise peut monter des œuvres sociales dans les domaines de la santé, de l’éducation ou de la formation professionnelle. Autant de possibilités dont nous ne jouissons pas au Laos.

Ce 2 février, vous avez été nommé administrateur apostolique du diocèse de Vientiane. Pouvez-vous nous présenter brièvement les deux diocèses dont vous avez désormais la charge, Paksé et Vientiane ?

L’Eglise catholique au Laos compte quatre vicariats apostoliques : Luang Prabang au nord, Vientiane au centre, Savannakhet et Paksé au sud. La très grande majorité des six millions d’habitants du pays est bouddhiste et les catholiques forment une communauté d’environ 50 000 fidèles, servis par très peu de prêtres. Pour ma part, je fais un peu office de « bouche-trou » ! J’ai été nommé en 2000 à Paksé à un moment où l’évêque en poste, Mgr Thomas Khamphan, était déjà très malade ; les prêtres étaient très peu nombreux : deux seulement dont l’un avait près de 90 ans et était affaibli par l’âge et la maladie. Ce qui signifie que, pendant des années, nous n’avons été que deux, un prêtre et moi-même, pour les quatre provinces du Sud qui constituent le territoire du vicariat apostolique de Paksé. Aujourd’hui, six prêtres travaillent avec moi pour 15 000 fidèles. Dans une des provinces, on peut travailler à peu près normalement, mais dans les trois autres cela reste difficile. Près de six catholiques sur dix sont issus des minorités ethniques et nous avons aussi l’aide de quelques prêtres venus du Vietnam voisin, mais ces derniers sont juste tolérés par les autorités ; ils ne peuvent se voir confier des responsabilités trop visibles.

A Vientiane, la situation est un peu différente. Il y a à peu près le même nombre de fidèles (12 000 environ, dont un peu moins des deux tiers issus des minorités ethniques), mais le territoire est beaucoup plus vaste et le manque de prêtres encore plus criant. Avec Mgr Jean Khamsé Vithavong, OMI et désormais évêque émérite, il n’y a que deux prêtres, auquel il faut ajouter sept prêtres vietnamiens.

A l’image de ce qui est écrit dans l’Evangile de Matthieu, pour parvenir à remplir la mission qui m’a été confiée au Laos, je me dois d’être « rusé comme le serpent et doux comme la colombe » ! Le gouvernement prépare une nouvelle réglementation en matière religieuse. Nous ne savons pas encore précisément de quoi celle-ci sera faite, mais je m’attends à ce que les choses deviennent plus difficiles. Certes, le gouvernement ne veut pas remettre en cause l’existence de l’Eglise. Les dirigeants laotiens, à l’image du peuple laotien, ont la religion dans le sang. Lorsqu’un membre du Parti décède, ils font venir les bonzes. Les membres du Parti non seulement fréquentent les temples, mais ce sont eux qui inaugurent les principales fêtes du calendrier bouddhique. Ils ne cherchent donc pas à supprimer les religions mais, concernant le christianisme, ils le perçoivent toujours comme une religion étrangère ; concernant l’Eglise catholique, l’avenir dépend en grande partie de ce que les gouvernements vietnamiens et chinois décideront à propos de leurs politiques religieuses respectives.

Les catholiques forment une petite minorité d’à peine 1 % de la population. Votre Eglise connaît-elle des conversions ?

Ce sont d’abord et avant tout les pauvres qui se convertissent. Cela tombe bien car l’Eglise a une préférence pour les pauvres ! Vous savez aussi que, parmi les communautés catholiques d’origine au Laos, on trouve des communautés formées d’anciens esclaves rachetés par des missionnaires. Après les pauvres, aujourd’hui, ce sont les minorités ethniques animistes qui se convertissent, les Khmu ou bien encore les Hmongs et d’autres encore. Lorsqu’ils viennent à nous en exprimant le désir d’être baptisés, nous nous devons de répondre à leur demande. Nous formons pour cela des catéchistes parmi eux et les baptêmes interviennent deux ou trois ans plus tard.

Les vocations sacerdotales et religieuses suffisent-elles aux besoins de votre Eglise ?

Le grand séminaire est installé à Thakhek, dans le vicariat de Savannakhet. Chacun des trois autres diocèses y envoie ses séminaristes. Ils sont une bonne douzaine au total aujourd’hui. Pour une petite Eglise comme la nôtre, il est difficile de mobiliser un corps professoral suffisant, en nombre comme en qualité. Mais cette faiblesse fait aussi partie de la formation. Chaque semaine, les séminaristes partent dans les villages pour assurer le catéchisme. Une fois ordonnés, je les envoie aux Philippines, qui présente l’avantage d’être un pays anglophone. Très peu de livres en philosophie et en théologie ont été écrits ou traduits en laotien. Il est, par conséquent, indispensable d’apprendre les langues étrangères, l’anglais notamment, lingua franca des évêques des Eglises d’Asie.

Les missionnaires étrangers sont partis en 1975. Peut-on envisager qu’ils reviennent aujourd’hui dans le pays sous une forme ou une autre ?

« Sous une forme ou une autre », c’est la bonne expression. Vous avez compris qu’un certain nombre de prêtres vietnamiens, le plus souvent religieux (jésuites, dominicains, rédemptoristes, etc.), œuvrent au Laos. Leur présence est connue des autorités gouvernementales mais ils doivent rester discrets dans leur apostolat et les missions qui leur sont confiées. Quant à une présence missionnaire étrangère autre que vietnamienne, quelques portes s’entrouvrent mais il faut rester prudent. En Chine, le régime considère l’action du Saint-Siège comme « une ingérence étrangère dans ses affaires intérieures ». Au Laos, c’est un peu différent, même si le discours sous-jacent est que le christianisme est une religion « étrangère ». Pourtant, à ce compte-là, toutes les religions au Laos sont étrangères, y compris le bouddhisme, qui nous est venu du Sri Lanka.

Il existe néanmoins des ouvertures. Après avoir vu ce que des religieuses catholiques vietnamiennes faisaient au Vietnam, le gouvernement laotien leur a demandé de venir au Laos. Depuis un an, les sœurs salésiennes animent ainsi un atelier de couture à Vientiane, la capitale. Les Sœurs de Saint-Paul-de-Chartres sont aussi présentes, en provenance du Vietnam. A chaque fois, il a bien été précisé par le gouvernement qu’elles avaient interdiction formelle de se livrer à un travail d’évangélisation directe, mais elles ont demandé et obtenu d’avoir des chapelles dans les lieux qu’elles habitent – pour leurs besoins propres.

Les autorités sont-elles prêtes à établir des relations diplomatiques pleines et entières avec le Saint-Siège ?

Vous le savez, le Saint-Siège et Vientiane n’entretiennent pas de relations diplomatiques complètes. Le nonce apostolique – actuellement le Sud-Coréen Paul Tschang In-nam – réside à Bangkok et n’est accrédité à Vientiane qu’en qualité de délégué apostolique. On pourrait dire que la balle est dans le camp du gouvernement laotien. Je pense aussi qu’au jour où la question des relations diplomatiques entre le Saint-Siège et la Chine populaire d’une part, le Saint-Siège et le Vietnam d’autre part sera résolue, le Laos suivra très rapidement.

Source : Eglises d’Asie

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