Doctrine / Formation

Lectio divina pour le Vendredi Saint par Mgr JMJ Le Gall, csm

« SEIGNEUR SOUVIENS-TOI DE MOI QUAND TU SERAS DANS TON ROYAUME ! »

Lectio divina pour Vendredi Saint, le 14 avril 2017

Au Moyen-Age se vivaient les Mystères de la Passion. Cela consistait à reproduire sur les parvis de nos cathédrales, cette grande Liturgie de Dieu qui trouve aujourd’hui son point culminant. Nous avons perdu aujourd’hui la raison de ce jeu théâtral des mystères du Christ. Mais en tant que baptisés, nous n’en avons pas perdu le sens profond, et aujourd’hui encore, comme chaque Vendredi Saint, nous sommes appelés à jouer en notre cœur le Mystère du Christ dans les dernières heures de Sa vie terrestre.

« Es-tu Roi ? »

Nous sommes au pied de la croix et nous y voyons le titre : Jésus de Nazareth – Roi des Juifs. Revenant maintenant quelques heures en arrière, nous sommes face au Christ, comme Pilate et avec lui nous demandons : « Es-tu Roi ? » Et tombe alors la seule parole que Jésus répondra au gouverneur romain : « Tu l’as dit, je suis Roi. Et je suis venu dans le monde pour rendre témoignage à la Vérité. » Et restant dans la peau de Pilate, nous posons cette autre question à Jésus : « Qu’est-ce que la Vérité ? » Ne noircissons pas Pilate outre mesure : il ne la posa pas forcément avec hypocrisie. Il devait avoir en lui une certaine sincérité, comme tout officier au service d’un empire. Il nous représente assez bien, certainement : avec une part de bon désir et une part de mauvaiseté…

« Qu’est-ce que la vérité ? »

« Qu’est-ce que la vérité ? » Voilà que revenant au pied de la croix, avec Marie, nous entendons le Christ, Jésus le Nazaréen, Roi des Juifs, nous dire la Vérité qu’Il est venu annoncer, cette Vérité dont Il est le témoin, c’est-à-dire le martyr. Cette Vérité, ce n’est pas à Pilate, ce n’est même pas à Marie, c’est au Bon Larron qu’Il va la dire ! Comme fit toujours Jésus se révélant aux pécheurs. Je ne dis pas aux petits, parce que Marie était la petite parmi les petites, l’humble parmi les humbles ; je dis aux pécheurs comme furent la Samaritaine, l’Aveugle-né… Voici qu’à ce voleur, à ce brigand, Jésus dit : « Aujourd’hui tu seras avec moi danle Paradis. »

Aujourd’hui… Avec Moi… Au Paradis

Voici le premier des saints ! Voici celui qui entre dans le ciel de Dieu, avant la Vierge, avant même l’Ascension de Jésus, comme Le précédant pour L’accueillir avec le Père, lorsqu’Il remontera dans Sa gloire 40 jours après Pâques ! Un homme de rien, un misérable, un bandit…

Bossuet dira : Aujourd’hui  : quelle promptitude ! Avec moi  : quelle compagnie ! Au Paradis : quel repos !

Marie a-t-elle entendu ces paroles ? Jean, le disciple bien-aimé a-t-il perçu ces mots ? L’Ecriture n’en dit rien, c’est un secret entre Dieu, Jésus et le Bon Larron.

Quel mystère ! Quel mystère que cette vérité que Jésus nous dévoile sur le sens profond et ultime de Sa mission alors qu’Il est là cloué dans Son humanité sur le gibet, dans une impuissance totale ! Il a ce regard magnifique sur plus pauvre que Lui, sur la pauvreté absolue et d’autant plus attirante qu’elle se reconnaît comme telle !

Son regard dévoile, Sa Parole annonce enfin dans sa totalité, comme une apocalypse de la Révélation la Bonne Nouvelle de cet hodiecet aujourd’hui qui anticipe l'( )hodie pascal, de la résurrection : Aujourd’hui c’est avec Moi que tu vas vivre dans ce Paradis qu’est la Vie du Père… 

C’est un mystère qu’il nous faut essayer de saisir pour y participer, pour le vivre, théologiquement, mystiquement, dans notre âme. Même s’il n’y a pas tout le théâtre du Moyen-Age, ce jeu populaire de la Passion, chacun doit être interpellé aujourd’hui et se dire : pourquoi ne serai-je pas moi aussi le destinataire de ces paroles de Jésus ?

« Eli, Eli, lama sabactani ! »

Alors, restons au pied de la croix, et essayons de comprendre. Nous écoutons et nous entendons d’abord ce cri du Psaume 21ème que Jésus reprend dans son ultime agonie. Il le reprend parce qu’Il le connaît. Il l’a médité comme Il a médité durant toute Sa vie, Ses 33 ans de vie, la Parole de Son Père, inspirée par l’Esprit Saint et dont Il est, Lui, l’Accomplissement… Parole de Dieu à l’homme, Parole de Dieu pour Lui qui, homme-Dieu, en est la Substance originelle (avec le Verbe) en même temps que la réalisation… Voilà que, dans l’inconscience de son agonie tétanique, lui reviennent en mémoire comme par une heureuse coïncidence ce psaume 21 « Eli, Eli, lama sabactani », « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-Tu abandonné ? »

Quel autre mystère que cette parole que Jésus prononce dans Son humanité qu’Il assume et qui est la nôtre ! Ce cri de Jésus est le cri de l’Humanité !

Comme le dit la première lecture : Nous étions errants comme des brebis sans pasteur, ne sachant où aller, perdus, sourds et aveugles dans les ténèbres de notre nuit… Mon Dieu, mon Dieu, a crié l’humanité depuis le péché d’Adam jusqu’à l’agonie du Messie, Mon Dieu pourquoi nous as-Tu abandonnés ? Ce n’est pas le cri de Jésus seul, c’est le cri de Jésus nouvel Adam, c’est donc le cri de l’Humanité entière qu’Il assume, sans honte aucune, Lui qui est Fils de Dieu ! C’est le cri de l’homme dans son angoisse et dans sa solitude, dans le monde du péché, dans cette structure de péché qui nous entoure et qui nous immerge comme disait S. Jean Paul II. « Mon Dieu, mon Dieu… »

« Dieu l’a fait péché pour nous » dit Saint Paul, jusqu’à Lui faire prendre sur Lui ce cri dérisoire de l’homme perdu, Lui qui a la vision béatifique, Lui qui voit tout : le présent le passé le futur… Lui qui connaît son Père mieux que quiconque, Lui qui est dans le sein du Père, Lui qui sait qu’Il est en train de passer de ce monde à Son Père… Voilà que Celui qui venait de dire devant Ses apôtres : «  Père, glorifie ton Fils de la gloire qu’il avait auprès de toi de toute éternité » s’écrie quelques heures plus tard : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ! »

Cette angoisse débordante par ce cri dépasse infiniment la tristesse que le Christ a dû ressentir pour Lui. Cet abandon vrai, imprégnait toutes Ses fibres, Son cœur et Son âme. Mais cela dépasse infiniment la dimension personnelle de la blessure car en Jésus, Son humanité qui est unie au Verbe, embrasse du coup toute l’Humanité. Aucune donc de Ses actions, de Ses paroles, de Ses blessures à Lui l’Innocent ne peuvent être séparées des actions, des paroles, des blessures de l’Humanité pécheresse toute entière.

« Absalon, Absalon, mon fils, que n’ai-je pu mourir à ta place ! »

Dieu va-t-il répondre à ce cri ? Il y répondra de la manière la plus belle comme nous les hommes ne savons pas répondre : Il y répondra par le silence de la mort.

Et c’est donc Jésus Lui-même qui répondra à Sa propre question… C’est le Fils de Dieu expirant dans Son humanité assumée qui répond au Fils de l’Homme dans Son agonie… Uni au Verbe silencieux qui accomplit le dessein du Père, Jésus meurt pour l’homme, Il meurt pour cette humanité assumée depuis l’Incarnation par le Verbe.

On se souvient ici de cet épisode si poignant de David trahi par son fils Absalon et qui apprend la mort de ce fils félon. Il s’écrie : « Absalon, Absalon, mon fils, que n’ai-je pu mourir à ta place ! »

David le roi, David le consacré, David le chantre de Dieu, mais aussi le pécheur, David pardonne à ce traître de fils. C’est dire qu’il oublie, mais aussi qu’il va au-delà et qu’il est prêt à mourir à sa place : « Absalon, Absalon, mon fils, que n’ai-je pu mourir à ta place ! » Si David ne peut pas mourir à la place de son fils, Dieu, Lui, peut offrir l’humanité de Son Fils incarné pour mourir à la place de Ses enfants pécheurs !

Dieu va Se donner tout entier en Jésus. Il va mourir en Jésus-Christ pour mourir à la place de Son fils, l’homme révolté !

« Seigneur, que je voie ! »

Voilà ce que nous célébrons aujourd’hui : l’échange, l’admirable échange, fruit de l’Amour infini, parfait et inconditionnel de Dieu, fruit de Sa paternité. Il y eut d’abord le premier fruit de Son Amour : la création. Puis, il y a ce fruit qu’est la Rédemption. Dieu en Jésus meurt, à la place du fils. Il réalise ainsi ce souhait que même nous, dans notre paternité charnelle, nous pécheurs et mauvais comme disait Jésus, nous sommes capables de souhaiter pour sauver notre enfant.

Mais voilà qu’au pied de la croix, il y a le mauvais larron.

Il ne voit pas cet échange, il ne regarde pas la croix de Jésus, mais il regarde sa croix. Ce qui l’intéresse, c’est sa vie. Ce qu’il désire c’est se sauver. Il est à l’opposé de la logique du salut qui consiste à se perdre, à s’oublier… Se perdre de vue… Fruit premier et infini de la vraie foi, puisque la foi consiste à regarder Dieu qui Se donne… Voilà qui est le mauvais larron.

Il n’est pas plus larron que l’autre larron, mais il ne sort pas de sa nature. Il est immergé complètement dans son esprit, dans son monde. Ce n’est qu’à sa lumière qu’il voit et se voit, et sa lumière est ténèbres… Ce qui fait qu’il ne voit rien ! Lui qui a la grâce de la proximité physique à Jésus, cet Innocent que tout le monde savait innocent, même Pilate, il ne voit pas ! Il est aveugle parce qu’il ne songe qu’à lui : « Sauve-toi et sauve-nous… » Et il se perd parce que celui qui veut sauver sa vie la perdra et celui qui accepte de perdre sa vie la sauvera.

« Voulez-vous que je relâche Barabas ou Jésus ? »

Le bon larron n’est pas moins larron que le mauvais larron, mais il a su accepter la grâce de la foi, la grâce de cette proximité à l’Innocent comme fera le soldat romain s’exclamant : « Vraiment celui-ci était fils de Dieu »  ! Il a su Le voir, Le regarder sur Sa croix… D’où le symbole du dévoilement de la Croix pour nous inviter à y voir, dans la foi, le Christ ayant pris notre place… Il voit par sa foi, il connaît l’échange merveilleux, il comprend que pour Dieu, l’homme égale Dieu, que l’homme n’est pas moins que Dieu puisque Dieu envoie Son propre Fils pour sauver l’homme !

Admirable échange : la vie de l’homme pour la Vie d’un Dieu, la Vie de Dieu pour la vie de tous les hommes… Nous voyons s’accomplir le symbole prédictif de l’échange entre Jésus et Barrabas, le vrai Fils contre les faux fils : Bar Abbas, le fils du Père…

Il nous faut regarder vers Celui que nous avons transpercé

Voilà ce que le bon larron connaît, accepte en regardant l’Innocent crucifié. « Pour Lui qui est innocent, ce n’est pas une justice… » dira-t-il à son compagnon. Et grâce à cette seconde où il arrête de se regarder, pour, sans orgueil et en confiance, regarder vers Celui qu’ils ont transpercé, il peut faire cette demande d’enfant : puisque Tu es Seigneur, « lorsque tu reviendras, souviens-toi de moi dans ton Royaume ». Et Dieu par la bouche de Jésus lui répond ! Point de silence cette fois-ci comme ce fut le cas pour le cri de Jésus… En fait si Dieu peut maintenant répondre au larron, c’est que Jésus accepta le silence de Son Père ! C’est à Lui que revient donc de faire, au nom du Père, la promesse pour l’accomplissement de laquelle Il est venu vivre et mourir : « Aujourd’hui avec moi, tu seras dans le Paradis. »

« Il m’a aimé et Il s’est livré pour moi ! »

Voilà ce que nous devons apprendre aujourd’hui.

Cessons donc de nous regarder ! Nous savons suffisamment que nous ne sommes pas des saints, cela suffit. Ne faisons pas l’erreur de nous fixer sur notre misère et nos péchés, sur nos cœurs endurcis et nos âmes un peu ténébreuses, nos lâchetés et nos trahisons. Rien de tel pour dévisser dans l’acédie spirituelle !

Sachons faire comme le bon larron. Parce que nous nous savons pécheurs, quittons-nous nous-mêmes immédiatement ! Profitons de la grâce de cette Liturgie avec son Adoration de la Croix qui prépare à recevoir l’Eucharistie pour justement regarder cette Croix et se dire : « Il m’a aimé et Il s’est livré pour moi ! »

Comment alors, investi de cette foi, ne pas avoir la confiance du Bon Larron traditionnellement appelé Saint Dismas ? ! Et comment ne pas répéter sans se lasser, dans notre cœur : « Seigneur souviens-toi de moi quand tu seras dans ton Royaume » ?

Mais surtout, comment pourrions-nous ne pas être rassurés d’entendre dans le fond de ce même cœur contrit durant cette Liturgie : « Aujourd’hui, par ta contrition, par ton adoration de ma Croix, par notre communion à nous deux réalisée à travers l’Eucharistie, tu es déjà avec moi dans le Paradis » ?

Mgr Jean-Marie Le Gall

Aumônier catholique

Hôpital d’Instruction des Armées de Percy, Clamart.

Retrouvez la lectio divina quotidienne (#twittomelie, #TrekCiel) sur tweet : @mgrjmlegall

 

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Lectio divina pour se préparer au Jeudi Saint par Mgr JMJ Le Gall, csm

Mgr Le Gall, est l’ancien supérieur de la communauté Saint-Martin. il est aussi présent tous les jours sur tweeter pour une tweet homélie !

Voici sa lectio divina pour le Jeudi Saint.

 

« Avant la fête de la Pâque, sachant que l’heure était venue de passer de ce monde à son Père, Jésus qui aimait les siens les aima jusqu’à la fin. » Cette phrase de Jean qui commence ce que l’on a coutume d’appeler les discours après la Cène, résume parfaitement ce jour où Jésus institua à la fois l’Eucharistie et le Sacerdoce. Elle le résume et l’exprime si bien, si parfaitement, que Jean ne ressentira pas le besoin de transmettre le récit précis, de cette double institution comme le fera Paul ou comme l’ont fait les trois autres évangélistes.

Nous devrons repartir de la célébration de la Cène avec cette phrase dans le cœur : « Avant la fête de la Pâque, sachant que l’heure était venue de passer de ce monde à son Père, Jésus qui avait aimé les siens, les aima jusqu’à la fin. »

« Et le Verbe s’est fait chair, et Il a habité parmi nous… »

Le Jeudi Saint, nous célèbrerons le passage éternel de Dieu dans nos humanités personnelles. Nous célébrerons la proximité la plus intime qu’un être vivant puisse avoir avec une personne humaine.

Ce Passage –pâque suivant le mot hébreu- ce Passage est si important pour la vie de Dieu qu’il fut annoncé, préparé, vécu déjà en image durant l’Exode que rappelle la première lecture : ce fut le repas pascal célébrant le mémorial du passage de l’ange de Yahvé en Egypte.

Ce passage va prendre une dimension tout à fait autre, totalement différente, avec le mystère de l’Incarnation où Dieu Lui-même va passer dans notre humanité : « Et le Verbe s’est fait chair, et Il a habité parmi nous… »  : Il est passé

Enfin, le jour de la Cène, nous célébrons un Passage encore plus merveilleux, encore plus extraordinaire parce qu’il est éternel : Dieu est avec nous, Dieu est dans Son Eglise, Dieu est dans mon âme par la communion eucharistique ! Voilà pourquoi je parle de passage éternel : c’est une présence, la présence de la Surréalité de Dieu, pour reprendre l’expression du Cardinal Journet.

Aujourd’hui, c’est la fête de la Présence réelle, non pas telle que nous la réduisons dans la formulation dogmatique mais nécessaire ! Car cette Présence illimitable, elle est transcendante.

Dieu passe, Dieu reste, Dieu est parmi nous…

Imaginons dans toutes les églises du monde, et aujourd’hui en particulier, de la plus petite chapelle de campagne à Saint Pierre de Rome, imaginons cette joie du monde, cette joie de l’Eglise autour du Vicaire du Christ, chef de l’Eucharistie, autour des évêques, autour de nos prêtres, vous tous réunis, fidèles du Christ, appelés au culte spirituel, réunis autour de quoi ? Autour de qui ? Autour de la Vie, autour de la Présence qui depuis 2000 ans n’arrête pas de battre dans les tabernacles de nos églises ! Judas est mort, Lui il est toujours vivant !

Dieu passe, Dieu reste, Dieu est parmi nous… Et ce Dieu est Celui qui, dans l’épisode du Buisson Ardent représentant la maternité virginale de Marie, dira à Moïse, « Je Suis celui qui est », Celui qui agit, qui intervient pour toi, pour le peuple à travers toi pour mon peuple, Israël, pour mon ecclesia, pour ma communauté, pour mon Eglise.

Dieu est, Dieu agit et Dieu sauve. « Je Suis Celui qui t’a sauvé de l’Egypte : ce mois sera le premier mois de l’année pour toi… Ce mémorial, tu le transmettras de génération en génération, parce que je t’ai fait sortir d’Egypte », sortir de l’esclavage, sortir de la peine… Parce que Je t’ai libéré…

Ieshoua, Dieu sauve !

A cette image de l’Ancien Testament, correspond dans une résonance merveilleuse, le Passage de Jésus (Ieshoua = Dieu sauve) où Dieu sauve, non plus des Egyptiens, mais de notre propre mort spirituelle, de notre propre péché. Judas est mort. Il est mort de son péché (je ne dis pas dans son péché). La haine, l’égoïsme, l’orgueil mènent à la mort… Et Jésus vient nous sauver de cette mort, en nous donnant une nouvelle direction, un nouveau principe de Vie : « Je vous donne un commandement nouveau, aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés… »

Et voilà que, comme le signifiera tout à l’heure la liturgie du lavement des pieds, Jésus se dépouille de Son vêtement, ceint un linge, et lave les pieds à Ses apôtres, c’est-à-dire accomplit, réalise la perfection de cette loi divine en se faisant le dernier des esclaves puisque cette fonction de laver les pieds était réservé au dernier des esclaves, à celui qui n’avait même pas le droit de vivre, celui qui n’était pas considéré comme un homme…

Il est toujours Vivant parce qu’Il se donne…

Oui, Judas est mort, Lui est vivant. Judas est mort de son péché, Judas est mort de sa haine, Judas est mort de son égoïsme. Lui, Il est vivant, alors qu’Il n’arrête pas de Se dépouiller depuis 2000 ans, à chaque Eucharistie. Il Se donne tout entier et Il est toujours vivant. Il est toujours vivant parce qu’Il Se donne.

Ce principe de vie est le principe de Son Père : « Qui me voit voit le Père ». Et Dieu est Vie, Il est Vie éternelle, Vie substantielle… Dieu est Vie en plénitude parce qu’Il est don et dépouillement en plénitude… « Je suis la voie, je suis la vérité, je suis la vie. »

Jésus Se donne en exemple : « Ce que j’ai accompli, je l’ai fait pour que vous le fassiez-vous aussi. » Il nous donne en exemple cette éthique de Dieu qui va à l’opposé de nos comportements humains ramenant toujours tout à soi ! Il nous donne le principe même de la Vie divine !

Jésus Se donne comme Se donnant !

Il fait plus : Il va nous offrir cette clé pour que nous puissions nous aussi participer de cette Vie divine, entrer dans Sa charité pour en vivre !

Pour cela, il faut que nous ayons en nous Son Esprit, Sa personne, Son agir. Aussi Jésus non seulement Se donne, Se livre à Judas, pour le péché du monde, mais aussi Il Se transmet Lui-même dans cet acte de dépouillement. Il Se donne Se donnant ! C’est là toute la richesse de l’Eucharistie qui contient par anticipation l’offrande de la Croix et dont le Lavement des pieds est la modeste image…

Jésus donne Sa vie, donne Sa personne, et en même temps qu’Il l’offre, Il va plus loin encore dans le don car Il La livre à notre communion en cet état d’oblation ! Il nous La donne, Il nous La confie. C’est l’Eucharistie : « Prenez, mangez-en tous, ceci est mon Corps, livré pour vousdonné à vous. »

 « Hoc est Corpus meum, quod pro vobis tradetur » Ce dernier mot latin signifie la transmission, la livraison… Le Corps du Christ est à la fois livré au bois de la Croix et livré à l’Eglise. Il est livré au peuple de Dieu car Il fut livré à la Croix. L’Eucharistie est à la fois sacrifice et nourriture, nourriture parce que sacrifice : « Prenez et buvez-en tous, ceci est la coupe de mon Sang, le Sang de l’alliance nouvelle, le Sang de l’alliance éternelle, versé pour vous et pour la multitude en rémission des péchés. »

L’Eucharistie : nourriture parce que sacrifice…

L’Eucharistie est l’invention la plus génialement humble que Dieu pouvait faire pour prolonger jusqu’à la fin du monde et nous donner Son salut, et nous donner Sa vie offerte, cette Vie parfaitement donnée à nous comme aux apôtres.

Il y a autant de réalisme dans nos Eucharisties dominicales qu’il y a eu de réalisme à la Sainte Cène lorsque Jésus dit : « L’un de vous va me livrer… Judasce que tu as à faire, fais-lvite… » Quand nous communions au Corps de Jésus, même pécheurs, même en pleine trahison, Jésus vient en nous, Il Se donne… Il Se donne dans Son corps offert totalement, Il Se donne dans Son corps crucifié, Il Se donne avec Sa croix. Il se donne avec Sa Résurrection, Il se donne avec Sa Vie que nul ne prend et que Lui-même a offerte.

Dans l’Eucharistie, nous avons toute la Vie de Dieu, toute la Gloire de Dieu qui se résume, toute la Charité de Dieu qui se concentre et se diffuse de la Trinité à notre âme, en passant par Jésus. Pour que nous aussi fassions de même.

Par l’Eucharistie nous sommes identifiés à l’être de Jésus : « Qui mange ma chair demeure en moi et moi en lui »… afin d’être identifiés à l’agir de Jésus : « Qui me mange vivra par moi. »

Identifiés à l’agir de Jésus, nous sommes également identifiés à l’agir du Père qui a tellement aimé le monde qu’Il a donné son Fils pour sauver le monde… En effet, comme le dira Saint Jean concluant son épître : « Puisque Dieu nous a aimés ainsi, nous devons nous aussi nous aimer les uns les autres. »

« Celui qui mange de ce pain vivra à jamais. »

Dans l’Eucharistie, tout est compris : le sacrement de l’Eglise, le sacrement du Christ, le sacrement de l’Agapè, c’est-à-dire de la charité fraternelle, le sacrement de la Vie éternelle, le sacrement du pardon, le sacrement de l’homme en devenir sur le chemin du Royaume des Béatitudes…

Souvenons-nous de nos étapes quadragésimales. Le dimanche de la Samaritaine où Jésus se présente comme le Messie ; le dimanche de l’aveugle-né où Il se présente comme le Fils de l’homme ; le dimanche de la résurrection de Lazare où Il se montre comme le maître de la Vie. Et voilà que, dans un bouquet final, Il se dévoile comme nourriture sous les humbles espèces du pain substantiel, pain de Dieu qui descend du ciel pour donner la Vie éternelle : « Celui qui mange de ce pain vivra à jamais. »

La grâce que nous devons demander est de ressortir de la célébration de la Cène avec l’admiration de l’enfant devant cette Eucharistie, cette invention de Dieu devant ce cadeau si merveilleux par lequel Dieu transmet Son Christ et le Christ transmet Sa charité en transmettant Sa vie qui n’est rien d’autre que la communion au Père !

Mgr Jean-Marie Le Gall

Aumônier catholique

Hôpital d’Instruction des Armées de Percy, Clamart.

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Lectio divina de la Toussaint, par Mgr Le Gall

CELUI QUI ME MANGE VIVRA PAR MOI, LE SAINT !

Lectio divina pour la Toussaint

C’est une participation, certes bien modeste, à cette gloire du Ciel de l’Eglise triomphante, que l’église militante, l’église de la terre essaie de nous faire vivre par la liturgie de la Toussaint, triomphale par la musique, par la lumière, par les fleurs, par les ornements… Car la liturgie est un théâtre dont Dieu est le metteur en scène et qui ne fait que retracer tout ce mystère de la Révélation, du contact, de l’approche inouïe que Dieu a avec l’humanité.

La Toussaint est la fête de ceux qui sont arrivés dans le ciel, les Saints. C’est donc la fête de la sainteté et par suite notre fête à nous aussi qui sommes appelés par Jésus à atteindre la sainteté : « Soyez saints comme votre Père du Ciel est saint ! »

La sainteté, reproduction unique de l’image de Dieu dans mon âme

Est-ce que la sainteté nous intéresse ? Soyons francs ! Oui, pour mettre une chandelle à Saint Antoine afin de retrouver ses clés ; oui pour mettre une fleur à Sainte Rita, patronne des causes impossibles et il y en a dans notre monde y compris celle de notre sanctification ! Mais ma sainteté, l’interpellation personnelle de Dieu à mon âme, est-ce qu’elle m’intéresse ?

Est-ce que je réduis la sainteté à la statue, à l’auréole, au calendrier ou est-ce que je comprends que la sainteté c’est la reproduction unique, personnelle de l’image de Dieu dans un homme, dans une femme ?

Je dis bien unique et personnelle : tous les saints de tous les temps ont reproduit le visage du Christ chacun dans une chair, avec une intelligence, un cœur, des qualités, des charismes… Un visage du Christ aussi beau, aussi vivant que le visage de la Sainte Face de Véronique ! Un visage qui a parlé aux siècles : le visage du Christ par François, le visage du Christ par Benoît, le visage du Christ par Thérèse, sont des visages du Christ vivant avant d’être des statues sulpiciennes. Et cette reproduction à laquelle chacun est appelé (Paul nous le dit : nous sommes appelés à reproduire l’image de Son Fils), c’est le signe d’une communion si intime que même les époux ne la connaissent pas sur cette terre car l’union matrimoniale n’en est que l’esquisse lointaine. « Ils ne feront qu’une seule chair » : voilà, dans la sainteté, la consommation des épousailles de Dieu avec chacun de nous.

« Ils ne feront qu’une seule chair »

Cela nous semble impossible ? Cela nous semble hors de portée et nous prenons les saints pour des extravagants, ce qui n’est pas complètement faux d’ailleurs…

Et pourtant, c’est possible. C’est possible parce que déjà en nous Dieu est présent. Cette communion d’intimité avec mon Père et Créateur est présente en moi dès le premier souffle de la vie parce qu’Il me crée à Son image. Cette présence de Dieu est rendue perceptible et puissante par le baptême qui nous fait enfant de Dieu : « Il a voulu que nous soyons appelés enfants de Dieu, et nous le sommes. » Dès l’instant où l’enfant quitte les fonts baptismaux, il y a cette présence de grâce, cette Vie infiniment mouvante, ce dynamisme trinitaire dans le cœur du baptisé.

Cette présence de Dieu, Jésus nous la rappelle dans la première Béatitude qui est décrite au présent : « Heureux les pauvres car le Royaume des Cieux est à eux ! » Heureux sommes-nous d’être baptisés dans la Pauvreté du Christ, « Lui qui était riche et qui s’est fait pauvre pour nous enrichir de cette pauvreté de Dieu », de ce Dieu qui s’oublie pour se donner ! Heureux sommes-nous !

« Heureux les pauvres car le Royaume des Cieux est à eux »

« Heureux les pauvres car le Royaume des Cieux est à eux » ! Le Christ précise que le Royaume des Cieux est à nous déjà par le Baptême. Nous sommes dans ce Royaume des Cieux, c’est-à-dire dans la sainteté, dans la Vie même de Dieu.

C’est merveilleux de savoir que la sainteté, cette parcelle de sainteté que nous avons en nous, ce n’est pas nous qui l’avons comme un bien qu’il nous faudrait défendre : c’est Dieu qui est, Lui, le Saint, en nous tous, sans acception de personnes, riches et pauvres, petits et grands… « Il est tout en tous. »

Et pour bien marquer l’origine divine de cette appartenance au Royaume, Jésus ajoute la deuxième béatitude, elle aussi au présent : « Heureux les persécutés, car le Royaume des Cieux està eux ! » Saint Paul dira : « C’est dans Sa mort que nous avons été baptisés pour ressusciter à une vie nouvelle. » C’est dans Sa mort à Lui, une mort qui ne nous appartient pas et qui nous plonge dans la vraie Vie, la Vie de la Résurrection…

En même temps que baptisés dans la pauvreté du Christ, nous sommes baptisés dans la Croix, d’une manière indélébile ! Ce n’est pas pour nous établir dans la crainte : « Parce que ce n’est pas un esprit de crainte que nous recevons, mais un esprit de fils qui nous fait crier Abba ! ». C’est le sceau de la propriété de Dieu : « Vous êtes esclaves de la justice. » De même, lorsque Thérèse disait : « La croix est la vie chrétienne », ce n’était pas pour nous faire peur, c’était pour nous montrer que notre vie chrétienne c’est la vie de Dieu, c’est la propriété de Dieu. Donc cette Vie nous est donnée, elle est toute puissante, elle est bienheureuse… Et elle est indestructible, sauf par notre péché…

Que rien de ma vie ne soit en dehors du Christ !

Les choses s’éclaircissent : dès notre baptême, par cette insertion dans le Royaume de Dieu, cette plongée dans l’Océan divin dans lequel nous vivons tel un poisson, Dieu est en nous, dans cette sainteté transcendante, fulgurante, brûlante.

Dieu est là encore pour la faire grandir avec Ses propres forces : avec Sa grâce. Nous n’avons même pas à nous occuper de ce travail de sanctification : faire grandir cette conformité à Son Fils, cette semence déposée en nous par le baptême. Dieu Lui-même dans Sa fidélité va œuvrer pour la faire grandir en proportion de notre maturité.

Dieu se fait présent historiquement, Dieu se fait un parmi nous, Dieu se fait « viator », voyageur sur la terre. Et Dieu se fait nourriture, Dieu se fait Eucharistie, viatique. En assimilant Jésus dans la communion, Jésus peu à peu m’assimile à Lui comme disait Augustin. L’Eucharistie, c’est pour que Jésus soit toujours plus présent jusqu’au bout de mes mains, dans mes facultés, dans les cellules de mon sang, pour que rien de ma vie ne soit hors de cet Océan de Dieu rendu présent par l’Incarnation et rendu éternellement accessible dans le monde par le Pain de Vie.

« Bienheureux êtes-vous si, sachant cela, vous le faites… »

Pour que cette Eucharistie me nourrisse et me fasse grandir en conformité avec cette image de Dieu qui était déposée en moi et que je vais devoir présenter au Père lors du passage, lors de ma Pâque personnelle, il suffit tout simplement que j’aie conscience de la nécessité de ce développement, et que je réponde donc positivement à cet appel que Dieu me lance à me construire avec Lui. En ouvrant mon cœur à Son action.

Avoir conscience de ce développement, c’est avoir conscience de notre imperfection par rapport à l’appel que nous avons reçu, par rapport à la sainteté que nous célébrons aujourd’hui en Sainte Rita, Sainte Thérèse, dans le Curé d’Ars, en Saint Pierre, en Marie, c’est avoir conscience du chemin qu’il reste à faire. Vivons cette béatitude de ceux qui pleurent car ils ont conscience du chemin qui reste à parcourir.

Vivons aussi la béatitude de ceux qui ont faim et soif de justice ! Ne parlons pas ici de la justice sociale, mais parlons de la justice intérieure qu’est la sainteté… Ai-je faim et soif d’être un saint, de pouvoir être illuminé et illuminant en Jésus ?

Vivons la béatitude des cœurs purs, c’est-à-dire ceux qui essaient de régir leur vie en fonction de l’intention de Dieu et non pas en fonction de leurs propres désirs…

Vivons la béatitude des artisans de paix, non pas de ceux qui sont délégués dans les assemblées internationales, mais d’abord la paix intérieure : l’ordre de ma personne, l’ordre divin de ma vocation. Est-ce que je suis dans l’ordre de Dieu comme père de famille, mère de famille, prêtre, engagé, laïc, ayant une responsabilité sociale ?

Celui qui me mange vivra par Moi le Saint !……

« Heureux les artisans de paix ils seront appelés fils de Dieu », « Heureux les cœurs purs ils verront Dieu », « Heureux les doux ils posséderont la terre promise »…

Voilà toutes les béatitudes que nous devons vouloir vivre pour qu’alors l’Eucharistie de nos dimanches produise son fruit effectif : le développement par l’Esprit de l’image de Dieu en moi pour faire de moi un homme à l’image de Jésus. « Et nous tous nous reflétons la gloire du Seigneur, et nous sommes transformés en son image avec une gloire de plus en plus grande, par l’action du Seigneur qui est Esprit » comme l’écrivait Paul aux Corinthiens.

« Soyez saints comme votre Père est Saint » parce que d’abord Ma Sainteté est en vous, et vous en êtes responsables : « Ne savez-vous pas que vous êtes le Temple de Dieu et que le Saint Esprit habite en vous ? »

« Soyez saints parce que Je suis Saint », et que ce n’est pas d’être vertueux qui vous fait monter, mais c’est ma Présence, moi le trois fois Saint, c’est mon Eucharistie qui, en vous, œuvre si vous la laissez agir… « Venez à moi, vous qui avez faim, mangez même si vous n’avez pas d’argent, même si vous êtes pauvres, pauvres de vertu, pauvres de qualité, et je vous rassasierai. »

« Qui mange ma chair… qui boit mon sang… » Qui s’unit à Moi, Dieu-viatique, demeure en Moi et Moi en lui… Et Moi, Je le ressusciterai au dernier jour, c’est-à-dire, Je le glorifierai de ma propre Sainteté…

Mgr Jean-Marie Le Gall

Aumônier catholique

Hôpital d’Instruction des Armées de Percy, Clamart

 

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