Antoine, Satan et les animaux du désert d’Égypte (1ère partie)

 

Alors que l’Eglise nous invite à fêter un des plus grands pères du désert, le professeur Thelamon nous invite à découvrir un peu plus le fameux combat de saint Antoine avec Satan. (à suivre le combat du moine)

(reprise estival d’un article du 21 janvier 2017)

Les animaux sauvages sont nombreux dans les déserts d’Égypte où depuis la fin du IIIe s. des hommes qui cherchent dans la vie anachorétique un lieu pour être seuls avec Dieu se retirent en marge des villages, puis dans le désert profond, espace de tous les dangers. Antoine, né vers 251 dans un village de la vallée du Nil, entend l’appel de Dieu, vend ses biens pour pratiquer l’ascèse, puis se retire vers 285 de l’autre côté du Nil, dans un fort abandonné où il demeure vingt ans. Vers 305, pour se perfectionner et combattre les démons, il gagne la montagne de Pispir puis de plus en plus loin à l’est, dans le désert profond, « la montagne intérieure », ce qui ne décourage ni ses disciples, ni les visiteurs.

La Vie d’Antoine, écrite en grec par Athanase d’Alexandrie peu après la mort, en 356, de celui qui était le modèle d’ascèse par excellence, fut rapidement diffusée aussi en latin.

Il est banal de réduire « la tentation de saint Antoine » à la tentative du Diable pour détourner le jeune homme de l’ascèse par la luxure et la fornication : « Ce misérable en venait à prendre la nuit l’aspect d’une femme […] à seule fin de séduire Antoine », mais il échoue et reconnaît sa défaite en apparaissant sous l’aspect d’un petit enfant noir qui avoue : « Je suis l’ami de la fornication. C’est moi qui me suis chargé d’y amener par des pièges et d’y exciter les jeunes gens […] Je suis celui qui t’ai souvent troublé, mais qui autant de fois s’est vu repoussé par toi. » Et Antoine de répondre : « Tu es effectivement bien méprisable, car tu as l’esprit noir et tu es faible comme un enfant ». Antoine – qui vécut jusqu’à 105 ans – eut à subir bien d’autres assauts démoniaques sous la forme de bêtes sauvages. Serpents, scorpions, reptiles, les plus fréquents, chiens et hyènes, les plus dangereux, tels sont ces suppôts de Satan déchaînés contre Antoine qui les combat avec succès.  

Les animaux, des êtres dangereux dénués de raison ou rusés  

Il convient de prendre en compte la représentation des animaux dans la culture des chrétiens en Égypte au IVe siècle, où la vénération des dieux traditionnels, y compris sous forme animale, est encore pratiquée.

Les animaux sont vus comme des êtres dénués de raison, divinisés par les païens et la critique du zoomorphisme est fréquente. Ainsi Antoine dit-il qu’il est scandaleux d’« assimiler Dieu à des êtres sans raison (Ac 17, 29) et par suite de vénérer  des quadrupèdes et des reptiles ». Comme l’exprime un autre moine : « Jadis en Égypte, c’est, énorme et dégoûtante, que l’idolâtrie a abondé… Ils rendaient un culte à chiens, singes et autres bêtes » expliquant la divinisation « au temps de Pharaon » d’animaux ou de choses utiles à la vie : le bœuf, l’eau du Nil, des légumes…

Les animaux sont aussi des figures des hérétiques du moment : les ariens, parce qu’ils sont dénués de raison. Athanase prête à Antoine une vision à valeur présage : « J’ai vu la table de la maison du Seigneur et, tout autour, se tenaient des mulets qui donnaient des coups de pied à ceux qui se trouvaient à l’intérieur comme feraient des bêtes bondissant en désordre », vision prémonitoire qui se révèle exacte : « Nous le reconnûmes tous, les coups de pied de ces mulets annonçaient à Antoine ce que les ariens font actuellement sans raison comme des bêtes ». La perfidia des ariens est stigmatisée par Antoine : « Des sectateurs d’Arius vinrent à lui. Il les interrogea, reconnut que c’étaient des impies et les chassa de la montagne en disant que leurs paroles étaient pires que des serpents ».

Fréquents sont les serpents auxquels le moine est confronté ; c’est la figure emblématique du serpent qui sous-tend tous les textes où il en est question. De la Genèse à l’Apocalypse, la référence au serpent, figure de Satan, figure du mal, est constante. Dans la Genèse il est « le plus rusé de tous les animaux des champs que Dieu avait faits », il est le suborneur par excellence. Mais la malédiction pèse sur lui : « Maudit sois -tu parce que tu as fait cela, maudit sois-tu entre tous les bestiaux et toutes les bêtes sauvages. Tu marcheras sur ton ventre et tu mangeras de la terre ». Cependant le « Menteur et père du mensonge », « le Dragon, l’antique Serpent, le Diable ou le Satan, le séducteur du monde entier » sera vaincu définitivement à la fin des temps.

         En attendant les serpents sont bien présents au désert et Antoine les a combattus, comme jadis les Hébreux. S’enfonçant dans un désert profond, il arrive à la montagne où il va vivre reclus près de vingt ans : « Il trouva, au-delà du fleuve, un fort, désert et, avec le temps, plein de reptiles. Il s’y établit et en fit sa demeure. Les reptiles battirent aussitôt en retraite comme si quelqu’un les poursuivait ». Même quand le moine par sa sainteté exerce sur eux un certain pouvoir, les animaux dangereux, en particulier les serpents, sont toujours des figures du mal et de Satan. La protection divine permet de s’en défendre, de les écraser ou de les battre ; ainsi se réalise la promesse du Ps 90 : « Dieu donne mission à ses anges de te protéger. Tu marcheras sur la vipère et le scorpion, tu écraseras le lion et le Dragon. » Mais il n’y a pas que les serpents !

 

 Quand les démons attaquent sous l’aspect de bêtes sauvages

Des bêtes sauvages d’aspects multiples assaillent Antoine avec une extrême violence, manifestations démoniaques qui se déclinent sous l’aspect de toute la faune du désert.

       Les attaques de bêtes sauvages : des ruses du Démon

L’Ennemi convoque ses chiens (kunais) – on y a vu une référence à la divinité à tête de chien ou de chacal : Anubis – ;   puis viennent les démons métamorphosés en bêtes sauvages et reptiles (thèrion kai herpreton) : lions, ours, léopards, taureaux, serpents, vipères, scorpions, loups, cortège en somme du dieu Seth, frère ennemi d’Osiris, dieu du mal qui règne sur le désert. Dans un vacarme épouvantable, ils attaquent Antoine qui vivait alors dans un tombeau et qui, déjà molesté par le démon lors d’un premier combat, priait étendu sur le sol.  

 

 « Le lion rugissait dans l’intention d’attaquer, le taureau semblait donner de la corne, le serpent rampait mais sans l’atteindre, le loup s’élançait mais son élan était suspendu. Absolument terrible était la fureur de toutes ces apparitions, jointe au hurlement de leurs cris […] Ils grinçaient des dents contre lui, furieux de s’être joués d’eux-mêmes plutôt que de lui » et « Une autre fois, ils emplirent la maison de chevaux, de fauves et de reptiles ». La métamorphose sous forme de bêtes sauvages fait partie de la tactique des démons : « Ils façonnent des apparences trompeuses et tâchent d’effrayer en se métamorphosant (2 Co 11, 13) et en prenant l’allure de femmes, de bêtes sauvages, de serpents, de géants ou d’une grande troupe de soldats ».

Notre photo, la tentation de saint Antoine, triptique de Jérôme Bosch

Comments are closed.