Antoine, Satan et les animaux du désert d’Egypte (partie 2)

 

Nous publiions hier, à l’occasion de sa fête la première partie de cette présentation de saint Antoine et des animaux du désert. Aujourd’hui Françoise Thelamon nous invite à entrer dans le combat du moine.

(reprise estivale d’un article du 21 janvier 2017)

    Le combat sans peur du moine

« Seul en tel désert, il n’avait pas peur quand les démons l’attaquaient, ni ne redoutait la férocité de tant de bêtes sauvages, quadrupèdes et reptiles (cf Ac, 10, 12) qui se trouvaient là […] Mais comme il est écrit il avait vraiment confiance dans le Seigneur. »

Et pourtant le combat est effrayant et dangereux, notamment quand Antoine doit affronter les bêtes réputées les plus féroces : les hyènes : « Comme il veillait la nuit, le diable lança contre lui des bêtes sauvages (thèria), et presque toutes les hyènes de ce désert sorties de leurs tanières l’entourèrent : il se trouvait au milieu d’elles. Chaque bête ouvrait la gueule et menaçait de le mordre. Lui comprenant l’artifice de l’Ennemi, leur dit à toutes : ‘Si vous avez reçu pouvoir contre moi (cf Mt 10, 1) je suis prêt à me laisser dévorer par vous ; mais si vous avez été subornées par des démons, ne vous attardez pas, retirez-vous, car je suis serviteur du Christ (cf Rm 1, 1 ; Gal 1, 10 ; Phil 1, 1)’. A ces mots d’Antoine, elles prirent la fuite, chassées par sa parole comme par un fouet (Jb 5, 21) ». L’efficacité de la parole de celui qui proclame son appartenance au Christ est sans appel.

         Tentations et métamorphoses plus douces existent aussi. Il arrive que le démon use de phantasmes d’autant plus pernicieux qu’ils sont moins effrayants ou moins agressifs ainsi une bête hybride.

Ayant épuisé en vain contre Antoine toutes les formes d’animaux les plus féroces possibles, le Diable lui-même se manifeste sous une forme hybride, mi-homme mi-bête : « Il vit une bête (thérion) d’apparence humaine jusqu’aux cuisses mais ayant des jambes et des pieds comme ceux d’un âne. Antoine se contenta de se signer et dit :  ‘Je suis serviteur du Christ (Rm 1,1). Si tu as été envoyé contre moi, me voici’. La bête (thérion) avec ses démons s’enfuit, si rapidement qu’elle tomba et mourut. La mort de la bête était la chute des démons. Ils s’efforçaient par tous les moyens possibles de lui faire quitter le désert, mais ils n’y réussirent pas » commente alors Athanase. De même que, au désert, le Diable avait épuisé différentes tentations face à Jésus avant de reconnaître sa défaite, face à Antoine il a eu recours à tout le bestiaire du désert pour tenter de le faire renoncer à sa vocation : sévices corporels, apparitions terrifiantes n’ont pas eu raison du serviteur du Christ qui en finissant par chasser les hyènes furieuses puis l’onocentaure immonde manifeste un triomphe continu sur le diable par le nécessaire discernement des esprits auquel il accède par l’oraison et l’ascèse. Il acquiert ainsi le pouvoir que Dieu avait donné à Adam avant la faute.

« Les bêtes sauvages seront en paix avec toi » (Jb 5, 23) : avec les bêtes du désert une sociabilité réconciliée peut s’établir

 Jésus lui-même en est le modèle : vainqueur de Satan « il était avec les bêtes sauvages et les anges le servaient » (Mc 1,13). Et cette bonne entente peut prendre diverses formes.

Les animaux peuvent être subjugués par la prière. C’est ainsi qu’Antoine échappe indemne à des crocodiles : « Il dut un jour franchir le canal d’Arsinoé – c’était pour aller visiter des frères. Ce canal était rempli de crocodiles. Il se contenta de dire une prière, entra dans l’eau, lui et tous ceux qui l’accompagnaient, et ils traversèrent indemnes ». Mais la convivialité avec les animaux sauvages et dangereux n’est pas possible pour tous. Seul le moine qui a atteint un haut degré de sainteté peut communiquer avec l’animal Même les serpents peuvent alors être obéissants et serviables.

Certains animaux dotés de discernement peuvent être les agents de la justice divine et un animal peut aussi discerner la doctrine. Ce que fit le cheval d’un officier de haut grade, le dux Balacios qui, acquis aux ariens, persécute les chrétiens nicéens en particuliers les moines et les vierges consacrées. Antoine lui écrit : « Cesse de persécuter les chrétiens si tu ne veux pas que la colère divine te saisisse ». Balacios s’en moque et menace Antoine : « C’est à toi maintenant que je m’en prendrai » et il se met en route avec le préfet d’Égypte Nestorios ; tous deux montaient des chevaux de Balacios « les plus doux de ses écuries. Pourtant avant d’arriver à l’étape, les chevaux se mirent à jouer entre eux, comme à l’habitude. Soudain, le plus doux, celui que montait Nestorios, mordit Balacios, le désarçonna et se jeta sur lui. De ses dents, il lui déchira si bien la cuisse, qu’il fallut le transporter à la ville où, en trois jours, il mourut. Tous admiraient que la prédiction d’Antoine se fut réalisée ». Pour qu’il n’y ait pas de doute sur le sens surnaturel de l’événement, Athanase insiste sur la douceur de ce cheval justicier.

Des bêtes apprivoisées : une sociabilité réussie

Au début de son séjour dans la montagne intérieure, les bêtes sauvages endommageaient les cultures d’Antoine. « Il captura alors tout doucement une de ces bêtes et dit à toutes : « Pourquoi me faites-vous du tort, puisque moi je ne vous en fais pas ? Allez-vous-en et au nom du Seigneur n’approchez plus d’ici. » Dès lors, comme par crainte de la défense, elles n’approchèrent plus de l’endroit. » Le pouvoir sur les animaux est toujours exercé au nom de Seigneur et ceux-ci font preuve d’obéissance et de crainte de Dieu.

 

 Attaques, hostilité, comportements féroces poussés à l’extrême sont toujours présentés comme manifestations des démons ; mais le Démon n’a pas le dernier mot. Il manipule les animaux sur lesquels il a prise ou simplement suscite des phantasmes, mais il est vaincu. Par une ascèse toujours plus poussée, Antoine obtient dès cette terre la réalisation de la promesse : « Je conclurai avec eux une alliance de paix, je ferai disparaître du pays les bêtes féroces. Ils habiteront en sécurité dans le désert » (Ez 34, 25), restauration du Paradis perdu, avant-goût du Royaume à venir.   

         

 

 

 

 

 

 

Cyril Brun

Docteur en histoire et enseignant à l'Université de Bretagne Occidentale , Cyril Brun est rédacteur en chef d'infocatho. Chef d'orchestre de formation, critique musical, historien et essayiste chrétien, il a publié plusieurs ouvrages dont "Pour une spiritualité sociale chrétienne" (Tempora, 2007) et "Le Printemps français : le grand réveil de notre civilisation" (Ed. A. de Saint-Prix, 2013). La Vérité vous rendra libre (Ed Edilivre, 2015) Il est contributeur et ancien directeur de la rédaction de Cyrano.net. Il est également membre du comité éthique pro persona sur la finance et consultant en anthropologie.

Website: http://www.cyril-brun.fr/

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