Après l’établissement des relations diplomatiques avec le Saint-Siège, le Myanmar va maintenant accorder plus d’attention à l’Eglise »

Le Myanmar et le Saint-Siège ont officiellement établi des relations diplomatiques lors de la rencontre au Vatican entre le Saint-Père et Aung San Suu Kyi, la Conseillère d’Etat birmane, le 4 mai dernier. Archevêque de Rangoun, cardinal depuis février 2015, Mgr Charles Bo voit dans l’établissement de ces liens un signe d’espérance pour le délicat et difficile processus de paix au Myanmar. Il a accordé cette interview à Rémy Favre pour Eglises d’Asie et la télévision KTO le 15 mai dernier à Rangoun.

 

Eglises d’Asie : Comment les relations diplomatiques ont-elles été établies entre le Saint-Siège et la Birmanie ?

Cardinal Charles Bo : Cela fait plus de dix ans que l’Eglise essaie de nouer ces relations diplomatiques entre la Birmanie et le Vatican. Le précédent gouvernement birman [des anciens militaires] disait que cette question l’intéressait mais que l’établissement des relations se concrétiserait seulement sous le gouvernement suivant. Nous avons été patients. Avec l’arrivée de la LND (Ligue nationale pour la démocratie) et d’Aung San Suu Kyi au pouvoir, les choses se sont accélérées. Nous avons demandé en novembre dernier à Aung San Suu Kyi d’établir ces relations diplomatiques. Le nonce en poste à Bangkok et moi-même sommes allés voir Aung San Suu Kyi en février dernier seulement. Elle a travaillé rapidement. Et nous, également.

A quels changements vous attendez-vous suite à l’établissement de ces relations diplomatiques ?

La Birmanie va accorder plus d’attention à l’Eglise. Ces relations diplomatiques témoignent par ailleurs de l’intérêt du Saint-Siège pour les progrès et le processus de paix et de réconciliation en Birmanie. Les communications entre les deux Etats seront plus rapides. Il y aura davantage de compréhension d’un côté comme de l’autre. Le Vatican a l’expérience d’entretenir des relations diplomatiques avec plus de 180 pays dans le monde. Et cela va pouvoir aider la Birmanie dans le cadre du processus de paix. Lors de ma dernière visite à Rome, j’ai mesuré à quel point le Saint-Père et le secrétaire d’Etat souhaitent que l’Eglise s’engage dans le processus de paix en Birmanie.

Qui seront les nouveaux ambassadeurs des deux Etats ?

L’ambassadeur de Birmanie actuellement en poste en Autriche sera également l’ambassadeur de Birmanie accrédité auprès du Saint-Siège. Il prendra officiellement ses fonctions lorsqu’il aura présenté ses lettres de créances au secrétaire d’Etat au Vatican. J’ai entendu dire de la part de celui qui décide des affectations des nonces que le nonce de Bangkok, qui est déjà à son poste depuis quatre ou cinq ans, sera bientôt remplacé par un autre nonce. Lorsque celui-ci arrivera à Bangkok, il viendra également en Birmanie pour recevoir son accréditation de la part de la Conseillère d’Etat [Aung San Suu Kyi, également ministre des Affaires étrangères]. Pendant un an et demi environ, le nonce en Thaïlande sera donc également nonce pour la Birmanie. Mais à terme, le Vatican souhaite qu’il y ait une nonciature séparée, ici en Birmanie, parce que l’Eglise de Birmanie grandit. Il y a davantage de besoins ici qu’en Thaïlande, au Laos ou au Cambodge. La nonciature sera située à Rangoun, dans le township d’Insein, à côté du lieu où séjournent les prêtres et les évêques qui ont pris leur retraite.

Pouvez-vous expliquer davantage comment l’établissement des relations diplomatiques aura un impact positif sur le processus de paix en Birmanie ?

Je crois que l’influence du pape François sur le gouvernement birman, les militaires et les groupes ethniques sera plus importante. D’ailleurs, l’Eglise de Birmanie intensifie ses efforts cette année sur le processus de paix. Nous avons des contacts avec les différents groupes ethniques. Nous soutenons la Conférence de Panglong du XXIème siècle [qui doit permettre de relancer le processus de paix avec tous les groupes ethniques]. Aung San Suu Kyi a d’ailleurs évoqué cette conférence avec le Saint-Père.

Le pape François semble particulièrement sensible à la question des conflits en Birmanie. Il a mentionné à plusieurs reprises le sort des Rohingyas, cette minorité musulmane de l’ouest du pays, fortement persécutée.

Oui. Cette année, le pape François a parlé des Rohingyas trois fois. La dernière fois, il a dit que les Rohingyas formaient un peuple apatride et que nous devions avoir de la compassion pour eux. Il a dit qu’ils étaient nos frères et qu’il fallait prier pour eux. Il a été très clair. Lorsqu’Aung San Suu Kyi a rendu visite au pape François, il lui a donné deux présents : son message de paix de la nouvelle année ainsi qu’une image d’une fleur qui s’épanouit dans un désert, symbole d’Aung San Suu Kyi qui réussit à changer le pays de manière positive et démocratique après une période marquée par le désespoir. Avec l’établissement des relations diplomatiques et l’aide du Saint-Père, je pense que le processus de paix pourra être plus rapide et limpide. Nous pourrons plus facilement solliciter l’aide de la communauté internationale pour résoudre ce problème [la question rohingya].

Comment l’Eglise va-t-elle soutenir et participer à cette conférence sur la paix ?

J’ai demandé à Aung San Suu Kyi si nous pouvions participer. Lorsque nous l’avons rencontrée en février, elle a dit qu’elle n’avait aucune objection à cela. Toutefois, nous ne sommes pas certains encore d’être officiellement invités. Cette conférence est une chose. Mais nous essayons également de promouvoir la paix d’autres manières, notamment auprès des autres responsables religieux du pays, bouddhistes, musulmans et hindous. Tous les mois, à l’archevêché, nous rencontrons ces dignitaires religieux. Nous cherchons en particulier à influencer les moines bouddhistes. Ils sont cinq cent mille dans le pays. Ils prêchent et ils prient mais ils devraient davantage porter le message de paix.

Ils ne le font pas assez, pour le moment ?

Non, ils ne le font pas assez. Il y a eu beaucoup de messages de haine ces dernières années entre les bouddhistes et les musulmans. Et nous n’avons pas beaucoup entendu les moines bouddhistes à ces occasions, sauf quelques-uns avec lesquels nous entretenons de bonnes relations. Mais la majorité des moines, et tout particulièrement ceux en position d’autorité, ne se sont pas exprimés. Il est regrettable de constater que quelques moines sont très proches des militaires, main dans la main avec eux. Ils ne demandent pas l’arrêt des combats. De même, du côté des chrétiens, il y a des pasteurs de Myitkyina [la capitale de l’Etat kachin, au nord du pays, où la minorité chrétienne est fortement représentée] et des membres de la KIA [Kachin Independence Army, le groupe armé rebelle kachin] qui ne prêchent pas pour la paix. Certains d’entre eux encouragent la poursuite des combats pour avoir davantage d’influence sur les gens et contrôler plus facilement l’exploitation des ressources naturelles dans cette région.

Le gouvernement d’Aung San Suu Kyi a été beaucoup critiqué sur la scène internationale car il ne parvient pas à résoudre les conflits ethniques et parce qu’il y a toujours des prisonniers politiques en Birmanie. Pourquoi Aung San Suu Kyi n’est-elle pas aussi « démocrate » que ce que l’on pouvait espérer ?

Je suis certain qu’elle est démocrate à 100 %. Mais la Constitution réserve aux militaires le contrôle des ministères de la Défense, de l’Intérieur et des Affaires frontalières. La question des prisonniers politiques et du traitement des détenus relève du ministère de l’Intérieur. A cause de la Constitution, la voix d’Aung San Suu Kyi ne s’impose pas aux militaires. Elle ne peut pas stopper les combats. C’est pour cela que nous devons amender la Constitution ou la réécrire dans son ensemble. En outre, je pense qu’elle a une entente mutuelle avec les militaires. C’est pour cela aussi qu’elle ne peut pas faire grand-chose. Je pense que la communauté internationale et les intellectuels devraient avoir plus de compréhension en ce qui concerne Aung San Suu Kyi. Tout ne peut pas changer du jour au lendemain. Je pense qu’elle essaie d’influencer progressivement les militaires. Je remarque qu’il y a beaucoup d’anciens généraux qui sont maintenant du côté d’Aung San Suu Kyi.

Mais Aung San Suu Kyi n’a rien dit sur le sort dramatique des Rohingyas. Pourquoi ?

La réalité, c’est que la situation dans l’Etat kachin est pire que dans l’Etat de l’Arakan [où vivent les Rohingyas]. Dans l’Etat kachin, il y a des combats et des tueries. Mais la communauté internationale se concentre uniquement sur les Rohingyas. Nous reconnaissons cependant que les choses vont mal dans l’Etat de l’Arakan. Mais il y a aussi la propagande des pays musulmans, comme l’Arabie saoudite. Aung San Suu Kyi n’en parle pas beaucoup sur la scène diplomatique. Elle est prudente. Elle et son parti savent que le chemin est semé d’embûches. Elle ne veut pas qu’il y ait des manifestations de Ma Ba Tha [un groupe bouddhiste extrémiste] (NDLR : l’interview du cardinal Bo a été réalisée avant que ne soit annoncée par le Sangha, l’assemblée des moines bouddhistes, ce 23 mai, la dissolution de Ma Ba Tha). De plus, nous ne savons rien de l’accord qu’elle a passé avec les militaires sur ce sujet.

Vous voulez dire qu’elle a sans doute passé un accord avec les militaires et accepté de ne pas trop évoquer la question arakanaise et rohingya ?

Oui, c’est sans doute cela. Elle trouve également que la communauté internationale exagère. Bien sûr, il y a des problèmes. Mais ils doivent être réglés progressivement.

Quels ont été les progrès, sous son gouvernement, en ce qui concerne la liberté religieuse et l’Eglise ?

Auparavant, l’Eglise ne pouvait pas parler de droits de l’homme, de résolution des conflits ou de justice. Il était même très dangereux d’entretenir un contact avec Aung San Suu Kyi. Maintenant, nous pouvons faire tout cela, et communiquer nos idées dans nos sermons, nos homélies, ou sur les ondes de Radio Veritas [radio catholique qui diffuse par ondes courtes à partir des Philippines] par exemple. Nous pouvons aussi construire de nouvelles églises. Les restrictions ont été levées. Nous commençons à profiter de la démocratie.

Avez-vous pu construire de nouvelles églises depuis qu’Aung San Suu Kyi est au pouvoir ?

Oui. Par exemple, le mois dernier, je me suis rendu dans le diocèse de Lashio [au nord-est du pays, dans l’Etat shan], pour consacrer une nouvelle église. Dans les districts moins urbanisés de Rangoun, nous avons construit cette année trois ou quatre nouvelles églises. Sur ce point, je suis très content du nouveau gouvernement.

La population chrétienne augmente en Birmanie, mais surtout dans les régions ethniques où il y a déjà de nombreuses minorités comptent une forte présence chrétienne, protestante ou catholique. Elle progresse moins au sein de la majorité, d’ethnie bamar, traditionnellement bouddhiste. Pourquoi ?

La Bonne Nouvelle s’adresse à tous. Mais sa réception dépend du terreau sur lequel elle est semée. Dans les régions ethniques, les gens étaient animistes et ils se sont convertis (1). Ils avaient l’habitude de prier les esprits. Mais là où les gens ont reçu la religion bouddhiste, comme en Birmanie, en Thaïlande, au Laos et au Cambodge par exemple, il y a très peu de conversions. Lors de la dernière visite d’Aung San Suu Kyi au Vatican, le pape a dit d’elle qu’elle était une vraie chrétienne, notamment parce qu’elle a beaucoup de compassion pour les autres. Même si elle est bouddhiste, elle a un esprit chrétien ! Le pape ne me l’a pas dit directement à moi, mais c’est un cardinal qui m’a répété ses paroles.

Est-ce que vous diriez que les bouddhistes ne se convertissent pas beaucoup au christianisme car leur foi est très forte et profondément ancrée ?

Pour certains, oui. Mais pour d’autres, ils ont une foi très superficielle. Leur force tient au fait qu’ils sont très présents dans les communautés. Dans chaque village, il y a un monastère et une pagode. Mais ils ont montré leurs faiblesses. Ma Ba Tha a beaucoup prêché contre les autres religions. Dénigrer les autres ne rend pas sa propre religion plus forte. Quand on dit du mal des autres, on se déshonore. Même si les conversions ne sont pas nombreuses, nous vivons de plus en plus en harmonie les uns avec les autres.

Avez-vous suffisamment de ressources pour former les prêtres en Birmanie ?

Oui, nous avons assez de ressources. Et nous avons beaucoup de vocations. Nous avons environ trois cent cinquante séminaristes sur les seize diocèses que compte notre Eglise. Cette année, neuf prêtres ont été ordonnés pour l’archidiocèse de Rangoun, ce qui est bien. J’ai cependant le sentiment que nos séminaristes sont faibles en anglais. Comme tous les livres sont en anglais, leurs connaissances en philosophie et théologie sont aussi un peu faibles. Nous devons améliorer cela. Je ne suis pas tout à fait satisfait de la formation des jeunes séminaristes. J’aimerais qu’on leur enseigne des bases plus solides en philosophie et théologie. J’aimerais aussi qu’ils soient plus matures. Nous devons mieux évaluer leur niveau avant qu’ils n’entrent au séminaire.

Source : Eglises d’Asie

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