Aristote philosophe aux dix visages

On ne sait ce qu’il faut admirer le plus chez Aristote (384-322 av. J.-C) : le politique, le moraliste, le chercheur ? Il fut aussi philosophe, critique d’art, de lettres et de musique, pédagogue, précepteur du plus grand empereur de tous les temps, et père de famille modeste et avisé.
Aristote est inépuisable. Fils de médecin, le soin des corps, les vertus des plantes, l’impact des saisons, le rôle du temps, le jeu des climats : tout l’intéresse. Pendant qu’il écrit ses livres sur la politique et la philosophie morale, il envoie ses élèves chercher dans les îles de la mer Égée tout ce que la faune et la flore peuvent lui apporter de connaissances nouvelles. Sa réflexion sur la vertu se nourrit des exemples les plus immédiats et les plus prosaïques, comme des textes les plus vénérables. Quand il accompagne son élève Alexandre, devenu le plus grand roi de l’univers, il observe les mœurs, les lois, les institutions des peuples de l’univers, de Gibraltar aux confins de l’Himalaya. Il juge beaucoup moins qu’il ne décrit. Son intelligence est constamment en éveil. Disciple de Platon, en vrai philosophe, il est d’abord «  l’homme qui s’étonne  ». La moindre herbe lui parle. Le vol des oiseaux l’instruit. La variété des constitutions l’émerveille. Il n’en finit pas de les comparer.

Dilemme résolu
C’est dans cette contemplation active qu’il résoudra, le premier et le seul, le problème, insoluble avant lui, de l’opposition entre l’Être et le mouvement, entre l’existence et l’essence des choses. Pour Platon et ses disciples de la stricte observance, seul compte l’Être. Le mouvement est pure illusion de nos sens. Pour Héraclite et son école au contraire, le changement est la seule réalité : «  On ne se baigne jamais dans le même fleuve  » ; «  Tout coule et se transforme.  »

Aristote, quant à lui, affirme que «  ce qui est est, ce qui n’est pas n’est pas.  » C’est le principe d’identité. Mais entre le néant et l’être, il distingue une autre forme qui est l’être en devenir. Ainsi l’enfant est en puissance d’être l’adulte qu’il deviendra, mais qu’il n’est pas encore. C’est pourtant le même, du berceau à la tombe, de la conception à la mort naturelle. Achille n’est plus le coureur «  immobile à grands pas  ». Il court vraiment, et chaque foulée est en acte et en puissance de la foulée suivante.

Fécondité de sa découverte
La fécondité de cette découverte est inépuisable. Il s’en déduira la distinction entre l’essence des choses qui ne change pas, et l’infinie variété des existences de ces mêmes choses. L’essence de l’homme est une : c’est l’humanité présente en chacun de nous. Mais les existences sont aussi diverses que les individus, dont aucun n’est absolument identique à un autre. La loi naturelle est ainsi l’essence du droit, mais les législations changent selon les lieux, les temps, les circonstances. Ce qui demeure n’est pas obligatoirement en contradiction avec ce qui évolue. Il n’est pas nécessaire d’opposer progressistes et conservateurs, mais simplement d’observer ce qui doit changer et ce qui ne peut pas disparaître. En politique, la distinction s’opère entre la doctrine qui ne change pas, et les programmes qui doivent évoluer.

Il se déduit aussi de ce dualisme qui se décline en «  matière et forme  », corps et âme, qu’il faut nécessairement à ces deux principes d’identité et de changement un principe extérieur, qui les unisse entre eux. Aristote le désignera comme «  l’acte pur », et la philosophie chrétienne du nom de Dieu.

Un Dieu qui n’est pas l’«  horloger  » de Voltaire, qui a fabriqué son horloge et la laisse tourner – effroyable régression de la pensée. Mais un Dieu qui crée et maintient dans l’être une création qui, sans Lui, disparaîtrait dans le néant. «  Dieu nous a tirés du néant pour nous appeler à l’Être  », disait Gustave Thibon, et le cardinal de Bérulle définissait l’homme comme «  un néant capable de Dieu  ».

La postérité spirituelle de cet humble chercheur qui fut aussi un géant de la pensée, ennemi de tout système parce qu’il est amoureux de ce qui EST, est presqu’aussi innombrable que celle d’Abraham. «  Aristoteles dixit  » écrivait saint Thomas d’Aquin. Et tout (ou presque) était dit.

Jacques Trémolet de Villers

 

Source France Catholique

 

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