A la une #NLH #NLQ

L’Edito – Dans la tempête qui secoue l’Eglise prions pour elle et pour le pape – Rejoignez notre chaîne de prière

Lors de l’angélus de dimanche 12 novembre, le pape a instamment demandé aux fidèles de prier pour lui. Une prière que le peuple de Dieu ne peut qu’entendre résonner douloureusement en ce moment. Quoique l’on pense du Saint-Père (et Dieu sait qu’il a partisans et ennemis), la prière des fidèles ne peut que l’aider à gouverner l’Eglise.

Nous savons que le Siège de Pierre est constamment attaqué et nous connaissons, même si beaucoup, perdus et inquiets, préfèrent ne pas voir de trop près, les troubles qui secouent Rome autour de la personne même du pape.

En août 2017 nous avions lancé une grande chaîne de prière à Notre Dame de l’Assomption pour le pape et la Curie. Et vous avez été des milliers à y répondre.

Pour répondre à la demande du Saint-Père, nous avions relancé une nouvelle chaîne de prière jusqu’au premier dimanche de l’Avent (3 décembre 2017).

Dans la tempête actuelle, il nous semble urgent de tous nous confier au Christ.

Mais, ces prières doivent aussi s’accompagner de notre propre réforme intellectuelle, morale et spirituelle. Mère Teresa répondait malicieusement  à un journaliste qui l’interrogeait sur ce qui n’allait pas dans l’Eglise : “Vous et moi.” Ce sont nos péchés qui défigurent l’Eglise qui, malgré tout, demeure sous les souillures l’Épouse immaculée du Verbe de Dieu.

Nous vous proposons donc, amis lecteurs d’Infocatho, de vous inscrire ici, soit pour jeûner, au moins une fois d’ici le 13 octobre, fête mariale s’il en est, soit pour réciter une dizaine de chapelet, pour l’Eglise, le Pape et nos pasteurs, et notre propre conversion.

 

A la une #NLH #NLQ #Points non négociables PNN

« Se taire quand on peut reprendre, c’est consentir” Saint Bernard

Autour de la tribune de Cyril Brun sur l’engagement des catholiques en politiques, plusieurs réactions et citations nous sont parvenues…

Saint Bernard : « se taire quand on peut reprendre, c’est consentir ; et nous savons qu’un même châtiment attend ceux qui font le mal et ceux qui lui donnent la complicité du consentement. »

« Ah, assez de silence ! Criez avec cent mille langues. Je vois qu’à force de silence le monde est pourri » sainte Catherine de Sienne

Synthèse Hebdo

Edito #93 – Pour mieux comprendre l’onde de choc de l’affaire McCarrick

Sitôt le témoignage de Mgr Viganò publié, les commentaires sont allés bon train. Mais c’est aux Etats-Unis qu’ils ont été extrêmement rudes. Les évêques américains ont été particulièrement vifs dans ce mouvement de colère.

Pourquoi cette colère ? On a évidemment mis en cause le rôle des « conservateurs » ou la critique à l’égard du pape François. Ces explications sont justes, mais incomplètes. Les ressorts sont en fait plus profonds. Malheureusement, certains commentateurs assez compréhensifs vis-à-vis du pape François oublient ce « passif » qui affecta l’épiscopat américain.

En fait, l’épiscopat américain revient de loin. Au début des années 2000, plusieurs scandales commis par des clercs contre des mineurs avaient défrayé la chronique. Dans l’univers de l’Oncle Sam, elles s’étaient soldées par des indemnisations coûteuses à la charge des diocèses. Un évêque progressiste, Mgr Rembert Weakland, fut même mis en cause pour des histoires de pédophilie. Il était emblématique de ce refus de tout redressement dans culte comme dans la doctrine. Bref, de véritables années de plomb, même si elles ont été l’aboutissement de prévarications remontant aux années 1970. Très vite, un redressement s’est opéré. Les nominations effectuées par Jean-Paul II, puis Benoît XVI devaient conduire à des profils plus sensibles aux questions de foi et de morale.

En réalité, c’est tout une culture de l’intrusion de la sexualité dans les séminaires américains qui s’est révélée sous des aspects sordides. Les affaires de pédophilie n’ont été qu’une illustration. Mais les infractions à la chasteté ont été multiples et touchant aussi des adultes. Autrement dit, le progressisme épiscopal rappelle trop facilement ces années de prévarication. Les évêques ont voulu tourner la page. Par ailleurs, depuis 2002, un redressement s’était opéré. L’USCCB (nota : le nom donné à la conférence épiscopal des États-Unis) a même fini par devenir une conférence épiscopale combattive, avec des évêques engagés pour la défense de la vie. On comprend leur indignation : les révélations de Mgr Viganò leur rappellent ce retour aux années sombres dont ils ne veulent à aucun prix. D’où leur colère.

Pourtant, le choix d’infléchir la ligne épiscopale américaine aurait pu se comprendre. Chaque pape souhaite modeler les nominations épiscopales à son image ou procéder à des rééquilibrages. Les prédécesseurs de François ont agi de la même manière, mais dans des sens parfois différents. Paul VI voulait un épiscopat acquis à Vatican II, Jean-Paul II un ensemble d’évêques plus soucieux d’une application non-idéologique du concile. Si l’on remonte plus loin, Pie XI nomma des évêques au profil différent de ceux de Saint Pie X. Ainsi de suite. On se doute que François est plus sensible à des pasteurs « qui sentent l’odeur des brebis ». Tout le danger est qu’elles soient galeuses.

Bref, le progressisme épiscopal américain sentait le souffre en raison de fâcheuses proximités. Et pourtant, c’est bien lui qui a été sollicité.

Sur ce plan, tout pape nouvellement élu ne connaît pas nécessairement l’épiscopat des pays voisins du sien, alors qu’il faut parfois faire vite dans les nominations. Le nouveau pape était alors assez éloigné de l’épiscopat américain. Il n’avait que quelques contacts avec des évêques sur une ligne minoritaire par rapport à la ligne ratzingéro-wojtylienne. Pour raisonner selon des termes empruntés à la science politique, on se situe dans un problème de ressources. François avait des ressources limitées. Pour aller plus vite, il fallait donc de recourir à des « initiés », c’est-à-dire à des évêques du coin qui connaissent le « milieu ».

Le cardinal McCarrick a certainement été l’un de ses profils. Disposant de bons réseaux, il ne pouvait que donner assez facilement quelques tuyaux sur les nominations. Un apporteur d’affaires. Certes, l’intéressé a avait subi des remontrances et mêmes des sanctions. Mais l’application lâche et l’ineffectivité de ces mesures aboutirent même à les relativiser. La main hésitante de Benoît XVI, qui se heurta déjà à une résistance de la curie, rajouta peut-être à la confusion et désamorça François dans les mises en garde qu’on lui adressa.

Avec la crise récente, les ressources du pape risquent d’être encore plus limitées. Ce qui signifiera, par exemple, la nécessité une plus grande composition avec les responsables de la conférence épiscopale américaine. Dans ce bras de fer, des marges ont été perdues.

Il y a bien un grand problème. Comment un crédit a-t-il pu être donné à un Maciel « de gauche » ? Le fait d’incarner une ligne plus pastorale permet-il d’absoudre un « passif » assez malsain ? La vérité doit être faite. Il est même troublant de voir que ces affaires aboutissent à rappeler le lien entre la prévarication doctrinale et la prévarication morale. Comme si le lien devait toujours rappeler son existence. Une Église qui ne sait plus en ce qu’elle croit et qui ne sait plus prier perd aussi la nécessité de préserver sa morale. La multiplication des errances n’est jamais un bon signe.

On notera quand même une chose. Il y a quelques jours, François a parlé de « gouffre spirituel ». N’est-ce pas lui qui explique le fait que des maisons de prières soient devenues des lieux de désolation ? L’affaiblissement d’un climat de prière doit aussi être mis en lumière. L’Église n’a rien à gagner de la disparition ce qui est censé la faire vivre.

Il est temps de faire le point pour rappeler que la moindre défaillance dans la formation du clergé aboutit à des résultats désastreux. Cela suppose de mieux mettre en évidence la crise qui a secoué – et secoue toujours – l’Église catholique, laquelle doit la vérité à ses enfants. Pour mieux avancer dans la clarté. Tout simplement.

Retrouver notre lettre d’actualité complète à partir de ce lien :
Edito #92 – Pour mieux comprendre l’onde de choc de l’affaire McCarrick

Voir les archives de nos synthèses hebdomadaire :

Brèves #NLH

« Ils ont les mains propres, mais ils n’ont pas de mains » Charles Péguy

En réaction à la tribune de Cyril Brun, Politique, les catholiques n’ont pas le choix, un lecteur assidu et attentif d’InfoCatho nous rappelait Péguy

« Ils ont les mains propres, mais ils n’ont pas de mains » (Charles Péguy, grand poète catholique et français)

 

Merci à DH

Brèves

Courrier d’un lecteur – Clercs et laïcs doivent faire le ménage dans leurs rangs

Madame, Monsieur,
Chers sœurs et frères en Jésus-Christ,

Je suis Catholique, croyant et pratiquant,

J’ai lu l’article intitulé “Quelques rappels sur les abus sexuels d’enfants” de mon frère en Jésus-Christ, Monsieur S. Joulain, que je salue.

Je suis d’accord avec lui sur le fait que tous les prêtres ne sont pas tous des pédophiles. Néanmoins, je crois, au nom des victimes, que la publicité est nécessaire. Le clergé doit faire le ménage dans ses rangs ainsi que parmi les laïcs catholiques.

Il faut :

1/ que le Pape encourage les laïcs, diacres, prêtres ou curés, ayant des tentations pédophiles, à se faire connaître auprès de leur évêque, afin que le laïc, diacre, prêtre ou curé en question ne puisse avoir, grâce à un document officiel que l’évêque lui aura remis, aucun contact avec des enfants ou avec des adolescents et afin d’avoir du temps pour être suivi par un psychiatre ou par une association qui aide les pédophiles abstinents.

2/ que le Pape encourage les victimes d’actes pédophiles à dénoncer à la justice leurs auteurs.

3/ que le Pape encourage les laïcs, diacres, prêtres et curés à dénoncer à l’évêque un membre du clergé ou un laïcs ayant eu des gestes inappropriés avec des enfants ou avec des adolescents ou des gestes laissant suspecter une tendance à la pédophilie, afin que l’évêque en informe les parents de l’enfant ou de l’adolescent et convoque le membre du clergé ou le laïc en question et voit quelle suite donner à l’affaire. Il faut, s’il s’avère que la personne en question a des tendances pédophiles, que l’évêque interdise à l’intéressée d’avoir des contacts avec des enfants, par un document officiel, en informe l’autorité étatique compétente, qui en informera les associations et entreprises qui travaillent avec des enfants ou avec des adolescents, et demande officiellement à l’intéressé de consulter un psychiatre ou de se rendre dans une association qui propose des soins psychiatriques à des pédophiles.

4/ que les entreprises catholiques ou non catholiques (école, scoutisme, jardins d’enfants), qui s’occupent d’enfants ou d’adolescents, soient informées des personnes ayant été condamnées par la justice pour des actes de pédophilie.

Il faut protéger les enfants et les adolescents au nom de Jésus-Christ,

MMH

Brèves

Alexandre Pesey : “Le conformisme politique des écoles de journalisme et des médias dissuade depuis longtemps des jeunes de conviction de se lancer dans le journalisme”

L’Institut de Formation Politique lance en octobre l’Institut Libre de Journalisme (ILDJ) : une formation aux techniques du journalisme en 6 week-ends.

Pour en savoir plus retrouvez ici l’interview d’ Alexandre Pesey

NLH #Tribunes et entretiens

Immigration et charité chrétienne en accueillir moins pour les accueillir mieux

En janvier 2011, l’observatoire sociopolitique du diocèse de Fréjus-Toulon organisait un journée d’étude intitulée Immigration et charité chrétienne.

Au cours de cette journée, le frère Romaric Morin a exposé la doctrine de l’Eglise sur la question de l’immigration. Cyril Brun pour sa part a brossé un tableau de la situation à l’époque. C’est au professeur Jacques Bichot qu’est revenu de prendre la question à bras le corps.

L’économiste catholique, expert en doctrine sociale de l’Eglise a ainsi argumenté son exposé : en accueillir moins pour les accueillir mieux.

A la une #Doctrine / Formation #NLH #Théologie

La peine de mort chez saint Thomas d’Aquin

Actualité oblige, nous republions cet article sur la peine de mort selon saint Thomas d’Aquin, en complément des lectures et débats que nous donnons depuis quelques jours sur InfoCatho.

 

De la peine de mort.

Comme vous pouvez le constater vous-même, il est de nouveau beaucoup question de la peine de mort. On parle même de l’abolir purement et simplement dans la   Constitution de la 5ème République. Le Vatican soutient même ce mouvement « abolitionniste »

C’est pour nous l’occasion de réfléchir, de nouveau, sur le problème.

Je vous donnerai la pensée de saint Thomas d’Aquin. Il s’exprime dans ses deux grandes œuvres, le « Contra Gentes » et la « Somme théologique ».

Puis succédera l’exposé merveilleux que nous a donné le professeur Amerio dans son livre : « Iota Unum ».

A- La pensée de Saint Thomas

Pour saint Thomas, la peine de mort est légitime, pour des motifs qui tiennent principalement à la conservation du bien commun et secondairement à la crainte quelle inspire aux méchants.

a- Voilà ce qu’il écrit dans le troisième livre du « Contra Gentes » :

« Comme certains font peu de cas des peines infligées par Dieu parce que s’attachant aux choses sensibles, ils n’ont souci que de ce qu’ils voient, la divine Providence a voulu qu’il y eût sur le terre des hommes qui, au moyen de punitions présentes et sensibles, contraignissent les autres à observer la justice. Et il est évident que ceux-là ne pèchent pas lorsqu’ils punissent les méchants.

  1. Personne ne pèche en accomplissant la justice. Or il est juste que les méchants soient punis, parce que, comme nous l’avons prouvé, le châtiment fait rentrer la faute dans l’ordre. Donc les juges ne pèchent pas en punissant les méchants.
  2. Les hommes qui élevés au-dessus des autres sur la terre sont comme les exécuteurs des desseins de la divine Providence. Car Dieu, suivant l’ordre de sa Providence, réalise les effets inférieurs par les êtres supérieurs. Or, nul ne pèche en exécutant l’ordre de la Providence divine. Et il est dans l’ordre de la Providence que les bons soient récompensés et les méchants punis .Donc les hommes qui sont au-dessus des autres ne pèchent pas quand ils récompensent les bons et punissent les méchants.
  3. Plus encore, le bien n’a aucun besoin du mal, au contraire. Donc ce qui est nécessaire à la conservation du bien ne peut être mauvais en soi. Or il est nécessaire, pour conserver la concorde parmi les hommes, d’infliger des châtiments aux méchants. Donc il n’est pas mauvais en soi de punir les méchants.
  4. Le bien commun est meilleur que le bien particulier de l’individu. Donc il faut sacrifier le bien particulier pour conserver le bien commun. Or, la vie de quelques individus dangereux s’oppose à ce bien commun qu’est la concorde de la société humaine. Donc on doit soustraire par la mort ces hommes de la société humaine.
  5. De même que le médecin, dans une opération, recherche la santé, qui consiste dans l’harmonie bien réglée des humeurs, ainsi le chef de cité, par son action, recherche la paix qui consiste dans l’harmonie bien réglée des citoyens. Or le médecin fait une chose bonne et utile en coupant le membre gangrené si celui-ci menace de corruption le reste du corps. Donc le chef de la cité est juste et exempt de péché, lorsqu’il met à mort des hommes dangereux, pour que la paix de la cité ne soit pas troublée.

C’est ce qui fait dire à l’Apôtre : « Ne savez-vous pas qu’un peu de levain fait fermenter toute la pâte » (I Co 5,6) ? Et un peu après il ajoute : « Faites disparaître ce méchant du milieu de vous  » (ibid 13). Il dit encore en parlant du pouvoir terrestre « qu’il ne porte pas en vain le glaive ; car il est le ministre de Dieu, pour exécuter sa vengeance en punissant celui qui fait le mal » (Rm 13 1) ; et ailleurs nous lisons : « Soyez soumis pour Dieu à toute créature humaine, soit au roi, comme au plus élevé, soit aux gouverneurs, comme étant envoyés par lui pour punir les méchants et récompenser les bons » (1 Pe 2 13-14)

Ainsi se trouve réfutée l’erreur de ceux qui affirment que l’on ne doit pas infliger de peines corporelles, et qui veulent appuyer cette erreur sur cette parole : « Vous ne tuerez pas » (Ex 20 13). Ils allèguent encore cet exemple rapporté dans l’Evangile, du maître répondant à ses serviteurs qui voulaient arracher l’ivraie du milieu du froment : «  Laissez-les croître l’un et l’autre jusqu’à la moisson  » (Mt 13 30) Il est dit au même endroit que l’ivraie représente les mauvais fils et la moisson, la fin des temps. Donc, concluent-ils, on ne doit pas retrancher les méchants du milieu des bons par la mort. Ils donnent de plus cette raison, que tant que l’homme est dans ce monde il peut devenir meilleur. Par conséquent, il ne faut pas le faire disparaître du monde en le mettant à mort, mais le réserver pour la pénitence.

Ces raisons sont frivoles. Car ce qui est dit dans la loi : « Vous ne tuerez pas », est suivi par ceci : « Vous ne laisserez pas vivre les méchants » (Ex 22, 18) ; ce qui signifie qu’il est défendu de tuer injustement un homme. Ce que ressort aussi des paroles du Seigneur car, après avoir dit : « Vous avez entendu qu’il été dit aux anciens : «  Vous ne tuerez point », il ajoute : « Et moi je vous dis que tout homme qui s’irrite contre son frère méritera de passer en jugement », etc, (Mt 5 21-22. Et par là il veut faire entendre qu’il est défendu de tuer par colère, mais non par zèle pour la justice. Nous voyons ainsi comment interpréter cette parole du Seigneur : « Laissez-les croître l’un et l’autre jusqu’à la moisson », par cette qui suit : « De peur qu’en recueillant l’ivraie, vous n’arrachiez aussi le bon grain avec elle ».(Mt 13, 29). Il est interdit par ce passage de donner la mort aux méchants lorsqu’on ne peut le faire sans mettre les bons en danger ; ce qui arrive le plus souvent quand les méchants ne se distinguent pas des bons par des péchés visibles, ou bien quand il est à craindre que les méchants n’entraînent après eux un grand nombre de bons dans leur perte. Que les méchants, tant qu’ils vivent, peuvent s’amender, n’empêche pas qu’ils puissent justement être tués ; car le danger qui vient de leur conduite est plus grand et plus certain que le bien qu’on peut espérer de leur amendement. Ils n’en ont pas moins la faculté de se convertir à Dieu, en faisant pénitence, à l’article de la mort. Et s’ils sont à ce point obstinés qu’à l’article de la mort leur cœur ne renonce pas à sa malice, on peut estimer qu’ils ne se repentiront probablement jamais. »

b- dans la Somme théologique.

 

Voilà ce que saint Thomas écrit dans la II II 64 2 :

 

« Il est licite de tuer les animaux dans la mesure où ils sont ordonnés par la nature à l’usage de l’homme comme ce qui est imparfait est ordonné à ce qui est parfait. Or toute partie est ordonnée à un tout comme l’imparfait au parfait. Toute partie, de par nature, est pour le bien du tout. Voilà pourquoi, s’il faut pour le salut d’un corps humain couper un membre, par exemple parce qu’il est infecté et risque de corrompre les autres, une telle amputation sera indiscutablement louable et salutaire. Mais toute personne individuelle est vis-à-vis de la société dans le même rapport qu’une partie avec le tout. Si donc quelque homme devient un péril pour la société et que son péché soit contagieux pour les autres, il est louable et salutaire de le mettre à mort, pour que le bien commun soit conservé, selon le mot de l’Apôtre : « Un peu de ferment ne pourrait-il pas corrompre toute la masse ? » (1 Co 5,6)

Le Seigneur en défendant d’arracher l’ivraie, avait en vue la conservation du blé, c’est-à-dire des bons. Ceci s’applique quand on ne peut faire périr les méchants sans toucher en même temps les bons ; soit parce qu’on ne peut les discerner les uns des autres ; soit que les méchants étant nombreux, il serait impossible de les tuer sans exposer les bons au péril. Aussi le Seigneur enseigne-t-il qu’il vaut mieux laisser vivre les méchants et réserver la vengeance jusqu’au jugement dernier que de faire périr les bons en même temps.Si toutefois la mise à mort des méchants n’entraîne aucun péril pour les bons mais assure au contraire protection et salut, on peut exécuter licitement les méchants.

Par ailleurs Dieu, selon l’ordre de sa sagesse, tantôt supprime immédiatement les pécheurs afin de libérer les bons ; tantôt leur accorde le temps de se repentir…La justice humaine imite ce comportement autant que possible : elle exécute ceux qui sont pernicieux pour les autres, mais elle réserve pour leur pénitence ceux dont les fautes ne nuisent pas gravement aux autres.

Enfin l’homme en péchant s’écarte de l’ordre de la raison et déchoît ainsi de la dignité humaine, qui consiste à naître libre et à exister pour soi ; il tombe ainsi d’une certaine manière dans la servitude des bêtes, de telle sorte que l’on peut disposer de lui selon qu’il  est utile aux autres. Comme le dit le Psaume 48,21 : « L’homme, au temps de sa splendeur, ne l’a pas compris. Il est descendu au rang des animaux sans sagesse et leur est devenu semblable ». Et aussi : « Le stupide servira le sage » (Ps 11,29). Voilà pourquoi, s’il est mal en soi de tuer un pécheur, dans sa dignité, ce peut être un bien que de tuer un pécheur, comme on abat une bête ; car l’homme mauvais est pire qu’une bête, et plus nuisible encore ».

De même dans la II II 108 3

« Certains hommes, sans amour pour la vertu, se retiennent de pécher par la crainte de perdre par le châtiment plus qu’ils ne gagneraient en péchant ; autrement la crainte n’empêcherait pas le péché. La punition du péché doit donc s’exercer par la soustraction de ce que l’homme aime le plus : la vie, l’intégrité du corps, sa liberté, et les biens extérieurs tels que les richesses, la patrie et la gloire. Comme le rapporte saint Augustin, « selon Cicéron, les lois comportent huit sortes de peines », à savoir la mort qui ôte la vie, les coups et le talion (œil pour œil) qui touchent l’intégrité du corps, l’esclavage et la prison par lesquels on perd la liberté, l’exil par lequel on perd la patrie, l’amende par laquelle on perd les richesses, l’infamie par laquelle on perd la gloire.

C’est pourquoi le Seigneur défend d’arracher l’ivraie quand on risque « d’arracher aussi le froment », mais il est parfois possible d’éradiquer les méchants par la mort non seulement sans danger, mais même avec une grande utilité pour les bons. En pareil cas, on peut infliger la peine de mort aux pécheurs, (…). Mais elle doit être réservée aux pécheurs qui nuisent gravement au prochain. »

De même dans II II 66 6

La peine de mort est infligée pour les péchés mortels qui causent un dommage irréparable ou comportent une horrible perversité. Elle n’est pas infligé pour un vol (…), à moins qu’il ne soit accompagné d’une circonstance aggravante : le sacrilège, qui est le vol d’une chose sacrée ; la concussion, qui est le détournement de biens publics ; ou l’enlèvement, qui est le vol d’un homme. »

De même dans II II 25 6

« Comme le dit le Philosophe, quand les amis commettent des fautes, il ne faut pas les soustraire des bénéfices de l’amitié tant qu’on peut espérer les guérir. (…) Mais lorsqu’ils tombent dans une extrême malice et qu’ils deviennent incorrigibles, alors il ne faut plus leur témoigner la familiarité de l’amitié. C’est pourquoi, s’ils sont jugés plus nuisibles aux autres que susceptibles d’amendement, la loi divine et la loi humaine ordonnent leur mort. Et cependant le juge n’agit pas ainsi par haine mais par amour de charité, faisant passer le bien public avant la vie d’un seul individu. Et la mort infligée par le juge sert au pécheur, s’il se converti, à l’expiation de sa faute ; et s’il ne se converti pas, elle met un terme à sa faute en lui ôtant le pouvoir de pécher davantage ».

Dans II II 65 2

 

« Puisque la cité est une communauté parfaite, le chef de la cité a plein pouvoir coercitif. Il peut donc infliger des peines irréparables, telles que la mort ou la mutilation ».

Dans I II 100 8

« La loi humaine ne peut permettre qu’un homme soit tué injustement. Mais il n’est pas injuste de tuer les malfaiteurs ou les ennemis de l’Etat. Un tel acte n’est pas contraire au précepte du Décalogue… »

Dans I II 87 3

 

« La rigueur d’une peine est proportionnée au péché, et cela dans les jugements tant divins qu’humains, mais comme le dit saint Augustin, il n’est requis dans aucun jugement que la durée de la peine égale celle de la faute. Ce n’est pas parce qu’un adultère ou un homicide se commettent en un moment qu’ils sont châtiés par une peine d’un moment : ils le sont plutôt par la prison perpétuelle ou l’exil, parfois même la mort. Dans cette dernière peine de mort on ne considère pas la durée de l’exécution mais plutôt le fait que le condamné sera retranché pour toujours de la société des vivants : ce qui représente à sa manière l’éternité des peines infligées par Dieu. »

Dans I II 87 3

« Une peine infligée par la loi humaine n’est pas toujours médicinale pour celui qu’elle frappe, mais seulement pour les autres. Ainsi lorsqu’un bandit est pendu, ce n’est pas pour son amendement à lui mais à cause des autres, afin qu’au moins la crainte de la peine retienne de pécher. « Flagellez le malfaisant, le sot sera plus sage » (Pr 19 25)

C’est ainsi que l’on peut dire que, pour Saint Thomas, la peine de mort peut avoir une valeur médicinale.

 

B- Exposé doctrinal du professeur Amério dans son livre « Iota Unum » (NEL)

 

 

LA PEINE DE MORT

La peine de mort.

Il y a des institutions de la société qui dérivent des principes du droit naturel et qui, comme tels, jouissent de la perpétuité sous diverses formes. Tels sont la famille, l’Etat, le sacerdoce. Et il y en a d’autres qui, engendrées par un certain degré de réflexion sur ces principes et par des circonstances historiques, doivent tomber quand la réflexion passe à un échelon ultérieur ou quand cessent ces circonstances. Tel fut, par exemple, l’esclavage.

Jusqu’en des temps récents, la peine de mort a été à la fois justifiée théoriquement et pratiquée dans toutes les nations comme la sanction suprême dont la société frappe le mauvais dans le triple but de réparer l’ordre de la justice, de se défendre et de détourner du mal les autres hommes.

La légitimité de la peine capitale est fondée sur deux propositions :

 

            1°) la société a le droit de se défendre ;

 

            2°) la défense comporte tous les moyens qui y sont nécessaires. La peine capitale est donc incluse dans la seconde proposition à condition que supprimer la vie d’un membre de l’organisme social soit devenu nécessaire à la conservation du tout.

La disposition croissante de nos contemporains à mitiger les peines est pour une part l’effet de l’esprit de clémence et de mansuétude propre à l’Evangile, contredit pendant des siècles par des coutumes judiciaires barbares. Il est pourtant vrai que l’horreur du sang a persisté dans l’Église, par une inconséquence qu’il n’y a pas lieu d’étudier ici. En effet, il faut rappeler que le droit canon frappait d’« irrégularité » non seulement le bourreau, mais aussi le juge qui condamne à mort selon les règles du droit (juxta ordinem juris), et même les plaideurs et les témoins d’une cause capitale si mort d’homme s’en est suivi (CIC, 985, 4°).

 

            La controverse ne porte pas sur le droit de la société à se défendre, qui est l’inattaquable prémisse majeure du syllogisme pénal. Elle ne porte que sur la nécessité de supprimer l’offenseur pour s’en défendre, ce qui en est la mineure.

La doctrine traditionnelle, de saint Augustin à saint Thomas et à Taparelli d’Azeglio est que l’appréciation de la nécessité, qui conditionne la légitimité de la peine, est un jugement historique qui varie selon le degré d’unité morale de la communauté poli­tique et selon le plus ou moins de force que doit déployer le bien commun qui l’unifie contre l’indivi­dualisme qui le désagrège. Même les systèmes proposant l’abolition de la peine de mort, à commen­cer par celui de Beccaria, une fois établie la majeure du syllogisme, donnent à la mineure un carac­tère purement historique, car ils admettent dans les cas exceptionnels, la guerre par exemple, la suppression de l’auteur de l’infraction. Durant la dernière guerre mondiale (1939-1945), même la Suisse a condamné à être fusillées dix-sept personnes coupables de haute trahison.

L’opposition à la peine capitale*.

L’opposition à la peine capitale peut naître de deux motifs hétérogènes et incompatibles : il faut la juger selon les aphorismes moraux d’où elle procède.

Elle peut provenir, en effet, de ce qu’à l’exécration du délit on joint la commisération pour la faiblesse humaine et le sentiments de la liberté de l’homme qui reste capable, tant que dure sa vie mortelle, de se relever de toute chute.

Mais elle peut découler aussi de l’idée de l’inviolabilité de la personne en tant que sujet protagoniste de la vie terrestre, en prenant l’existence mortelle comme une fin en soi, que l’on ne peut supprimer sans violer la destinée de l’homme.

Ce second motif de rejeter la peine de mort est considéré par beaucoup comme un motif religieux : il est irréligieux en réalité. Il oublie, en effet, qu’aux yeux de la religion la vie n’a pas statut de fin mais de moyen menant à la finalité morale de la vie, qui dépasse tout l’ordre des valeurs terrestres subordonnées. Prendre la vie d’un homme n’équivaut donc pas du tout à lui enlever définitivement la fin surnaturelle pour laquelle il est né et en laquelle consiste sa dignité. L’homme est capable de « perdre, en voulant vivre, ses bons motifs de vivre : propter vitam, vivendi perdere causas  », se rendre indigne de vivre, en prenant la vie comme la valeur même au service de laquelle elle est. C’est qu’il y a en ce motif un sophisme implicite, supposant que l’homme, pratique­ment l’Etat, est capable, en ôtant la vie au délinquant, de lui retrancher sa destinée, de le priver de sa fin dernière, de lui enlever la possibilité d’accomplir son rôle d’homme. C’est le contraire qui est vrai. On peut ôter la vie au condamné à mort, on ne peut pas lui retirer sa fin dernière. Les sociétés qui nient la vie future et qui érigent en maxime le droit de vivre heureux sur terre doivent se garder de la peine de mort comme d’une injustice qui éteint dans l’homme la faculté de se rendre heureux. C’est un paradoxe véritable, parfaitement vrai, que les adversaires de la peine capitale prennent parti pour l’Etat totalitaire, puisqu’ils lui attribuent un pouvoir beaucoup plus grand qu’il n’en a, un pouvoir absolument suprême, celui de priver un homme de sa destinée[1]. La mort infligée par des hommes à d’autres hommes ne pouvant porter préjudice ni à leur destinée morale ni à leur dignité humaine, elle peut bien moins encore empêcher la justice divine, ni lui porter préjudice : c’est celle-ci qui jugera en dernier ressort tous les jugements. Le sens de la devise gravée sur l’épée du bourreau de Fribourg (en Suisse) : « Seigneur Dieu, tu es le juge » n’est pas l’identification de la justice humaine avec la justice divine, mais au contraire l’aveu de cette justice suprême qui juge toutes les nôtres.

On objecte aussi l’inefficacité de la peine capitale pour détourner du crime, en s’appuyant sur une phrase célèbre de César disant, au procès des complices de Catilina, que la mort du scélérat, en mettant fin à son infamie et à sa misère, était pour lui un moindre mal que de survivre dans l’infamie et la misère. Mais cette objection est réfutée, d’abord, par le sentiment universel qui a fait que les scélérats se lient entre eux par des pactes scellés par la mort en cas d’infidélité. C’est confirmer par un témoignage compétent l’efficacité dissuasive de la peine capitale.

Variation doctrinale dans l’Église.

 

            Même en théologie pénale, il se dessine dans l’Église une variation importante. Nous ne cite­rons que les documents de l’épiscopat français, qui a soutenu en 1979 qu’il fallait abolir en France la peine de mort comme « incompatible avec l’Evangile » ; ceux des évêques du Canada et d’Amérique du Nord ; ainsi que les articles de l’Osservatore Romano du 22 janvier 1977 et du 6 septembre 1978 plaidant l’abolition de la peine de mort comme lésant la dignité humaine et contraire à l’Evangile.

Quant à ce dernier argument, il faut observer que, sans accueillir la célébration de la peine capitale faite par Baudelaire comme d’un acte hautement sacré et religieux, en la repoussant nette­ment, au contraire, on ne peut tout de même pas effacer d’un trait, je ne dis pas la législation cano­nique mais l’enseignement même du Nouveau Testament.

     Je sais bien, que le passage typique de Rom., XIII, 4, qui donne aux princes le glaive de la justice (jus gladii) et les appelle « ministres de Dieu pour châtier les mauvais » est récusé selon les canons herméneutiques des novateurs comme expression d’une condition historique dépassée. C’est pourquoi Pie XII a rejeté explicitement cette interprétation, en soutenant, dans son discours du 5 février 1955 aux juristes catholiques, que ce verset a une valeur durable et générale, puisqu’il se réfère au fondement essentiel du pouvoir pénal et de sa finalité immanente.

 

           De plus, dans l’Evangile le Christ autorise indirectement la peine capitale en disant que mieux vaut pour l’homme être condamné à mort par noyade que de commettre le péché de scandale (Mt, XVIII, 6). Et dans les Actes V, 1-11, il est clair que la peine de mort ne faisait pas horreur à la communauté chrétienne primitive, puisque les époux Anne et Saphire, coupables de fraude et de mensonge au détriment des frères, comparurent devant saint Pierre et furent frappés de mort. Nous savons par les commentaires bibliques que cette condamnation fut taxée de cruauté par les ennemis contemporains de l’Église.

Le changement qui s’est opéré se manifeste en deux points.

Dans la nouvelle théologie pénale, on ne fait aucune considération de justice et toute la question porte sur l’utilité de la peine et sur son aptitude à récupérer, comme on dit, le coupable pour la société. Ici la pensée des novateurs rejoint, comme sur d’autres points, l’utilitarisme de la philosophie jacobine. L’individu est essentiellement indépendant, l’Etat peut se défendre contre le délinquant mais non le châtier pour avoir enfreint la loi morale donc pour être moralement coupable. Cette absence de culpabilité de l’auteur du mal se mue ensuite en un moindre égard pour la victime et va jusqu’à une préférence accordée au responsable sur sa victime. En Suède, l’ancien détenu est privilégié dans les concours pour obtenir un emploi public plus facilement qu’un citoyen irréprochable. La considération de la victime s’éclipse devant la pitié pour le malfaiteur. L’assassin Buffet, en montant à la guillotine, cria son espoir « d’être le dernier guillotiné de France ». Il aurait dû proclamer celui d’être le dernier assassin. Le châtiment semble plus détestable que le crime, et la victime tombe dans l’oubli. La restauration de l’ordre moral, violé par la faute commise, est niée ; le châtiment est regardé comme un acte de vengeance. C’est pourtant une exigence de justice et il faut la poursuivre même quand il n’est pas possible d’annuler le mal commis ni d’obtenir l’amendement du coupable. N’insistons pas sur le fait que la mentalité nouvelle attaque l’idée même de la justice divine, qui frappe de peine les damnés sans aucune espérance ni possibilité de révision (§ 316). L’idée même de rachat du coupable est réduite à une transformation d’ordre social. Selon l’Osservatore Romano du 6 septembre 1978, le rachat est « conscience de revenir à se rendre utile à ses frères », et non plus, comme le veut le système catholique, détestation de la faute et redressement de la volonté, ramenée à la conformité à l’absolu de la loi morale.

Lorsqu’on argue ensuite qu’il ne faut pas supprimer la vie d’un homme parce qu’on lui enlève­rait en même temps la possibilité d’expier, on néglige la grande vérité que la peine capitale est elle-même une expiation. Sans doute, dans la « religion de l’homme », l’expiation consiste avant tout pour l’homme à se vouer aux hommes. Il faut donc lui en concéder le temps, loin de l’abréger. Dans la reli­gion vouée à Dieu, l’expiation consiste avant tout à reconnaître la majesté et la souveraineté divines. Or, selon le principe de la ponctualité de la vie morale (§ 202), il faut les reconnaître à tout instant et à tout instant c’est possible.

L’Osservatore Romano du 22 janvier 1977 écrit, en combattant la peine de mort, qu’au délin­quant « la communauté doit concéder la possibilité de se purifier, d’expier sa faute, de se racheter du mal commis, tandis que le dernier supplice ne la lui concède pas. » En écrivant cela, le journal nie la valeur expiatoire de la mort qui est le point suprême de la vie mortelle, tout comme le bien de la vie, que celui qui expie consent à sacrifier, est le plus haut bien parmi les biens relatifs d’ici-bas.

D’autre part, l’expiation des péchés de l’homme par le Christ est liée à sa condamnation à mort.

Il ne faut pas oublier non plus les conversions de condamnés à mort obtenues par saint Joseph Cafasso, ni certaines lettres de Résistants condamnés à mort[2]. Le dernier supplice, grâce aussi au ministère du prêtre qui intervient entre le juge et le bourreau, a souvent donné lieu à d’admirables transformations morales :

  • depuis celui de Nicolas de Tuldo, réconforté par Catherine de Sienne qui en a laissé le compte rendu dans une lettre célèbre,
  • jusqu’à celui de Félix Robol, assisté sur l’échafaud par Antoine Rosmini[3],
  • à celui de Martin Merino, qui avait attenté en 1852 à la vie de la reine d’Espagne,
  • à celui de notre contemporain Jacques Fesch, guillotiné en 1957, dont les lettres de prison sont le témoignage émouvant d’une perfection spirituelle de prédestiné[4].

 

            L’aspect donc le plus irréligieux de la doctrine qui rejette la peine capitale consiste à lui refu­ser sa valeur expiatoire qui, selon les vues religieuses, est justement la plus grande parce qu’elle inclut le suprême consentement à la suprême privation dans l’ordre des biens terrestres. Vient à point, à ce propos, l’avis de saint Thomas, selon lequel l’exécution capitale efface non seulement la dette envers la société humaine, mais en outre toute réparation due dans l’autre vie. Il est bon de rapporter ses paroles précises : «  La mort, infligée pour châtier les crimes, enlève toute la peine due dans l’autre vie pour ces crimes, ou une partie seulement de cette peine, selon l’importance de la faute, du châtiment subi et de la contrition, ce que ne fait pas la mort naturelle[5] » La force morale de la volon­té qui expie explique aussi l’infatigable sollicitude avec laquelle la Compagnie de saint Jean le Décollé, qui accompagnait les condamnés à leur supplice, multipliait les suggestions, les instances, les secours, pour amener au consentement et à l’acceptation celui qui allait mourir et obtenir ainsi qu’il mourût, comme l’on disait, dans la grâce de Dieu[6].

Inviolabilité de la vie.  Nature de la dignité humaine.  Pie XII.

L’argument principal de la nouvelle théologie pénale demeure cependant de l’inviolable et imprescriptible droit à la vie qui serait lésé quand l’Etat inflige la peine capitale. « A la conscience moderne », dit l’article que nous avons cité, « ouverte et sensible comme elle est aux valeurs de l’homme, à sa position centrale et à sa primauté dans l’univers, à sa dignité et à ses droits inviolables et inaliénables, la peine de mort répugne comme étant une mesure inhumaine et barbare. »

A ce texte, qui réunit tous les motifs de l’abolitionnisme, il faut avant tout opposer une constatation de fait.

L’appel de l’OR à la « conscience moderne » est tout semblable à la prémisse du document des évêques français selon lesquels « le refus de la peine de mort correspond chez nos contemporains à un progrès accompli dans le respect de la vie humaine ». Mais cette affirmation naît d’une propension vicieuse de l’esprit à se complaire dans les idées à la mode et à régler ses idées sur ses désirs, puisque les atroces exterminations d’innocents perpétrées en Allemagne nazie et en Russie soviétique, la violence diffuse contre les personnes employée comme instrument ordinaire par les gouvernements despotiques, la légitimation et jusqu’à l’obligation de l’avortement passées dans les lois, l’exaspération de la délinquance et du terrorisme mal réfrénés par les gouvernements infligent un cruel démenti à ces propos irréalistes.

Nous reviendrons (§ 205 à 210) sur la position axiologique centrale de l’homme dans l’uni­vers. En général, dans les discours sur la peine de mort, on néglige la distinction entre l’état de droit de l’homme innocent et celui de l’homme coupable.

On considère le droit à la vie comme inhérent à la pure existence de l’homme, alors qu’il dérive de sa finalité morale. La dignité de l’homme a pour origine sa destination aux valeurs qui transcendent la vie temporelle et ce destin est gravé dans l’esprit comme image de Dieu. Bien que cette destination soit absolue et cette image indélébile, la liberté de l’homme fait que par la faute il descend de cette dignité et dévie de ce finalisme. Le fondement du droit pénal est précisément la baisse du mérite du sujet qui viole l’ordre moral et qui suscite par la faute l’intervention contraignante de la société pour réparer le désordre. Ceux qui ne donnent pour motif à cette intervention contraignante que le tort fait à la société, enlèvent au droit tout caractère moral et en font une précaution contre l’auteur du dommage, sans distinguer entre libre ou contraint, entre le rationnel ou irrationnel. L’équation pénale, dans le système catholique, fait qu’au manquement, par lequel le délinquant a cherché une satisfaction personnelle au mépris du commandement moral, correspond une diminution de bien, de jouissance, de satisfaction. En dehors de ce contrepoids moral, la peine devient une réaction purement utilitaire, qui néglige précisément la dignité de l’homme, et qui ramène la justice à un ordre tout matériel, comme il l’était en Grèce lorsque le tribunal du Prytanée jugeait et condamnait les pierres ; les arbres, les bêtes qui avaient causé quelque dommage.

La dignité humaine est, tout au contraire, un caractère imprimé naturellement dans la créature raisonnable, mais qui devient conscient et explicite sous la motion de la volonté bonne ou mauvaise et qui croît ou décroît dans cet ordre. Nul ne voudra jamais mettre sur le même plan en dignité humaine le juif d’Auschwitz et Eichmann son bourreau, ni comparer sainte Catherine à Thaïs. La dignité humaine ne peut baisser pour des faits qui ne soient pas d’ordre moral, et, contrairement au sentiment devenu courant, ce n’est pas au degré de participation aux bénéfices du progrès technique (§ 210) que se mesure la dignité humaine, donc ni à la quote-part de biens économiques, ni au degré d’alphabétisation, ni aux progrès dans le soin de la santé, ni à la distribution abondante des choses agréables de l’existence, ni à la victoire sur les maladies. Il ne faut pas confondre la dignité humaine, qui est un attribut moral, avec l’augmentation des avantages utilitaires qui revient aussi à l’homme indigne (§ 210 et 218).

La peine de mort, et toute peine afflictive si elles ne se dégradent pas jusqu’à être de pure défense ou une sorte d’abattage sélectif, suppose toujours un abaissement moral de la personne qui en est frappée : il n’y a donc pas atteinte portée à un droit inviolable et imprescriptible. Ce n’est pas que la société prive le coupable d’un droit, mais, comme l’a enseigné Pie XII dans le discours du 14 sep­tembre 1952 aux neurologues : «  Même quand il s’agit de l’exécution d’un condamné à mort, l’Etat ne dispose pas du droit de l’individu à la vie. Il est réservé alors au pouvoir public de priver le condamné du bien de la vie en expiation de sa faute après que par son crime il s’est déjà dépossédé de son droit à la vie » (AAS, 1952, p. 779 sqq.).

Le fait que le droit à la vie, qui est inviolable chez l’innocent, ne l’est pas chez le coupable, apparaît aussi si l’on regarde le droit à la liberté, qui lui est parallèle. Lui aussi estimé, inviolable et imprescriptible. Toutefois, le droit pénal reconnaît la légitimité de la privation, même perpétuelle, de la liberté pour sanctionner un délit. Elle est en usage dans toutes les nations. Il n’y a donc de droit inconditionnel à aucun des biens de la vie temporelle. L’unique droit vraiment inviolable est le droit à la fin dernière, donc à la vérité, à la vertu, au bonheur et à tous les moyens nécessaires. Mais ce droit n’est pas lésé par la peine de mort.

En conclusion, la peine capitale et même toute peine est illégitime si l’on suppose l’individu indépendant de la loi morale grâce à la morale subjective, et à l’égard de la loi civile en conséquence de cette première indépendance. La peine capitale devient barbare dans une société privée de religion qui, enfermée dans l’horizon terrestre, n’a pas le droit de priver l’homme d’un bien qui, selon elle, est pour lui tout le bien ».

Source revue Item

*    Cette opposition est devenue à peu près générale et cette peine est regardée comme essentiellement injuste. En 1983, de nombreux Etats membres du Conseil d’Europe ont signé un protocole additionnel à la Convention Européenne des Droits de l’Homme par lequel ils s’engagent à abolir dans leurs lois la peine de mort (RI, 1983, p. 1077).

[1]    Est donc faux ce que Sœur Angèle Corradi, chargée d’apostolat auprès des incarcérés, a soutenu au « meeting » de Rimini (ORdu 25 août 1983) : la prison serait l’occasion d’« écraser définitivement » un homme. Selon la religion, il est impossible à l’homme d’écraser définitivement un autre homme.

[2]    Lettere di condannati a morte della Resistenza europea, Turin, 1973.

[3]    Le discours que prononça Rosmini sur l’estrade à Roveredo de Trente se lit au tome 27 de ses Œuvres, pp. 132-184, Milan, 1846 (en italien).

[4]    Elles ont été publiées par A.M. Lemonnier sous le titre de Lumière sur l’échafaud, Paris, 1971.

[5]    S. Th. Index, au mot Mors (éd. Turin, 1926 ; éd. Bar-le-Duc, 1874. « Mors illata etiam pro criminibus aufert totam pœnæ secundum quantitatem culpæ, patientiœ et contritionis, non atem mors naturalis. »

[6]    Très révélateur est à ce propos ce qui se lit dans les Rapports de la Compagnie de Saint-Jean-le-Décollé à Rome, à la date du jeudi 16 février 1600, sur le supplice de Giordano Bruno. On l’entoura de sept confesseurs : dominicains, jésuites, oratoriens, hiéronymites, afin que si un genre de spiritualité ne réussissait pas avec lui, il en accueillît peut-être une autre. V. Spampanato, Documenti della vita di Giordano Bruno, Florence, 1933, p. 197. A ce propos, voir le livre de V. Paglia, La morte confortata, Rome, 1982 ; en particulier le chapitre VII « La mort du condamné », modèle de mort chrétienne.

A la une #Culture #Doctrine / Formation

Saint Basile ancêtre d’Ozanam

Petite reprise estivale, nous vous proposons un regard inédit sur ce saint de Cappadoce que nous offre le professeur Benoit Gain, spécialiste de saint Basile.

Parmi les grandes figures des premiers siècles, en Cappadoce (la partie centrale de la Turquie actuelle) se détache saint Basile le Grand, archevêque de Césarée, (aujourd’hui Kayseri), métropole d’une province peu peuplée. Césarée est alors  une métropole renommée pour l’enseignement qu’y dispensaient les rhéteurs et pour ses manufactures d’armes. Basile appartient à une famille aristocratique, chrétienne depuis trois générations et qui a connu les persécutions. La fortune de ses parents, surtout foncière, est considérable (il faut sans doute l’évaluer en milliers d’hectares). Le jeune Basile a complété sa formation de Cappadocien en allant étudier à Constantinople et à Athènes, durant six ans environ. A son retour à Césarée, ce brillant étudiant est promis à une belle carrière de rhéteur, mais il se convertit à la vie philosophique ou ascétique…

Dans l’Antiquité classique, le souci des pauvres était pratiquement absent des missions de l’Etat. Les Juifs se distinguaient par leur solidarité et leur entraide, suscitant par là l’intérêt ou la curiosité des païens, alors que par ailleurs ils étaient généralement fort critiques à l’égard des disciples de Moïse. Cependant l’activité sociale des Juifs ne s’étendait pas aux Gentils, parce qu’ils ne devaient pas se mêler aux païens, même dans les rapports commerciaux. Par ailleurs, la correspondance de l’empereur Julien (Lettre 84), nous apprend que dans sa tentative (avortée) de restauration de la religion païenne traditionnelle (361-363), il suscita la création sur fonds publics, par les prêtres du culte traditionnel, d’hôtelleries capables de rivaliser avec les réalisations épiscopales.

Au début de son épiscopat, Basile fonda un vaste établissement d’assistance qui, dès le IVe siècle, reçut le nom de Basiliade. Elle était située à deux ou trois km du centre de Césarée. Cette véritable ville nouvelle était un « cellier de la piété », selon l’expression de Grégoire de Nazianze. C’est vraisemblablement en 372 que fut  construite la Basiliade, sur de vastes terrains cédés par l’empereur Valens. Etant donné le conflit qui opposa l’empereur et l’évêque, on est fondé à penser que le protecteur de l’hérésie arienne avait mesuré toute l’importance de cette réalisation ecclésiale pour le bien-être des Cappadociens et la concorde entre ses habitants.

 

Je n’ai pas ici à retracer le destin ecclésial de Basile. Je voudrais insister toutefois sur le fait que celui qui allait devenir un organisateur efficace de la charité est aussi un grand penseur. Les intellectuels ne sont généralement pas connus pour s’occuper des pauvres, mais c’est sans doute à tort, et les Français connaissent, au moins, la personnalité de Frédéric Ozanam (1813-1853), béatifié par Jean-Paul II à Paris en 1997. Il était docteur en droit et es lettres (1839), agrégé des lettres (1840), professeur en Sorbonne. Le bienheureux Ozanam, âgé de vingt ans seulement, fonde la Société de Saint-Vincent de Paul, qui très vite essaima à Nîmes et à Lyon.

L’évêque de Césarée a marqué son siècle à la fois par ses réflexions (J. Gribomont osb est allé jusqu’à l’appeler un « aristocrate révolutionnaire ») et par ses initiatives, fournissant par la même la matière de la grande thèse de Stanislas Giet, Les idées et l’action sociales de saint Basile (Paris, 1941).

Pour aller plus loin lire la suite sur Cyrano.net, « Les basiliades, un exemple actuel de l’aide aux pauvres ».

 

Culture #Doctrine / Formation #NLH

Dieu ou Allah ? Jésus ou Issa ?Quand le vocabulaire porte une théologie

Profitant de l’été, InfoCatho vous propose de retrouver certaines pages de notre rubrique formation qui vous auraient échappées durant l’année.

 

Dans sa petite feuille verte 48, l’association CLARIFIER poursuit son étude de l’Islam. Des repères intéressants  sur le nom de Dieu qui nous ouvrent aussi un univers pour penser notre propre théologie.

Dans la dernière Petite Feuille verte (PFV n° 47), nous avons justifié le maintien de l’usage de la graphie française pour désigner le « prophète de l’islam » : Mahomet et non Mohamed ou Muhammad.

Dans celle que vous allez lire (PFV n° 48), nous nous interrogeons sur la manière d’écrire « Dieu » lorsqu’il s’agit de celui des musulmans. Autrement dit, en français, faut-il dire « Allah », comme le font la plupart des auteurs d’écrits relatifs à l’islam ? La réponse à cette question ne va pas de soi car l’écriture choisie – Dieu ou Allah – sous-entend une expression théologique spécifique.

Nous prolongeons cette analyse en abordant un sujet connexe mais lié au précédent thème : que signifie Issa, retenu par le Coran pour désigner Jésus, Fils de Dieu pour les chrétiens ?

Si l’on veut respecter la logique linguistique, il convient de dire « Dieu » lorsqu’on s’exprime en français, comme on dit Deus en latin, Dio en italien, God en anglais, Gott en allemand, etc.

« Allah » est un terme sémitique antérieur à l’apparition de l’islam, au même titre qu’« Eloah » en hébreu (« Elohim » étant le pluriel de majesté) et « Elah » en araméen. Provenant de la racine étymologique El ou Al, il désigne toute divinité quelle qu’elle soit, sans rapport nécessaire avec le monothéisme. Il est parfois incorporé dans un prénom. Ainsi, selon la biographie de référence de Mahomet, rédigée par Ibn Hichâm, le père du prophète de l’islam, Mahomet, qui professait l’une des religions païennes en vigueur à La Mecque au VIIe siècle, se nommait Abdallah, c’est-à-dire « Serviteur du dieu ». (Cf. La vie du prophète Mahomet, Fayard, 2004).

Le nom « Allah » résulte de la contraction de l’article al- et du substantif ilâh (« divinité »). L’article semble avoir été ajouté pour signifier le caractère unique de ce Dieu (« Le Dieu ») et exprimer le monothéisme intégral, comme le suggère le Coran.

« Dis : “Lui, Dieu est Un, Dieu ! L’Impénétrable ! Il n’engendre pas ; Il n’est pas engendré, nul n’est égal à Lui”  » (112, 1-4).

Ce verset comporte une réfutation implicite de la foi des chrétiens en la divinité de Jésus-Christ, le Verbe incarné, et en la Trinité. Dans un souci de cohérence théologique, les chrétiens de langue arabe, lorsqu’ils font le signe de la Croix, disent : « Au nom du Père, et du Fils et du Saint-Esprit, le seul Dieu  ». C’est aussi pour eux une manière de témoigner de leur foi monothéiste auprès des musulmans qui leur reprochent parfois leur « trithéisme ».

Allah n’est donc pas un nom propre à l’islam, c’est « Dieu » écrit en langue arabe. Comme leurs compatriotes musulmans, les chrétiens arabophones prient aussi Allah ; et ceci même si le nom ne reflète pas une réalité doctrinale identique puisque, dans l’islam, le Dieu unique est résumé par le dogme de l’unicité (Tawhîd) – un Dieu Un et seulement Un -, tandis que, dans le christianisme, Dieu s’est révélé comme Un en Trois Personnes, ainsi que l’exprime le dogme de la Trinité.

Pourtant, depuis plusieurs années, des militants islamistes contestent aux chrétiens le droit de dire « Allah ». Pour eux, ce nom doit être réservé au Dieu du Coran. En Malaisie, où les chrétiens représentent 9 % des 28 millions d’habitants, l’affaire a défrayé la chronique à partir de 2007, après une décision du ministère fédéral de l’Intérieur interdisant l’usage du vocable « Allah » dans le journal catholique The Herald. Suite à divers recours en justice introduits par l’Église locale, certains lui ayant donné satisfaction, la Cour suprême de Kuala Lumpur a tranché par un arrêt définitif du 21 janvier 2015, confirmant la décision du ministère.

Pour leur part, les traducteurs francophones du Coran écrivent tantôt « Dieu » (cf. Denise Masson, Folio-Gallimard ; M. Savary, Garnier Frères ; Sami Aldeeb Abou-Sahlieh, L’Aire), tantôt « Allâh » (cf. Régis Blachère, Maisonneuve & Larose ; Édouard Montet, Payot). Des traducteurs musulmans eux-mêmes écrivent « Dieu » (cf. Cheikh Boubakeur Hamza, Enag Éditions).

Cependant, afin d’éviter toute confusion théologique et toute vaine querelle, il nous semble aujourd’hui préférable d’utiliser le substantif « Allah » lorsqu’on évoque le Dieu des musulmans. Et ceci vaut pour toutes les langues. Mais, nous ne sommes plus ici dans une logique sémantique.

Si les chrétiens arabophones prient Dieu avec le même nom que les musulmans, il n’en va pas de même pour Jésus. Tous refusent Issa (prononcer Aïssa) que le Coran donne à Jésus. Ce nom est pour eux une falsification, celui de Jésus en arabe étant Yasû’. Les chrétiens vivant en Arabie avant l’islam ont continué à appeler ainsi Jésus après l’apparition de cette nouvelle religion, et ceci jusqu’à leur disparition de ce territoire ; ceux du Levant, bien qu’arabisés, ont conservé le mot araméen en vigueur dans leur idiome antérieur, celui que parlait le Christ. Il s’agit de Yassouh ou Yessouah. Ce nom signifie « Yahvé sauve ». Jésus est donc Dieu. Cette vérité est d’ailleurs explicite dans l’Évangile selon saint Matthieu lorsque l’Ange du Seigneur dit en songe à saint Joseph : « Tu l’appelleras du nom de Jésus, car c’est lui qui sauvera son peuple de ses péchés » (Mt 1, 21).

Pourquoi le Coran n’a-t-il pas adopté l’écriture arabe, Yasû’, pour nommer Jésus ? La raison en est fondamentale. Elle tient à l’identité que l’islam lui donne.

Dans les cultures sémitiques, le nom porté par une personne n’a rien d’anodin, comme l’a démontré le Père Antoine Moussali, lazariste libanais (1921-2003) :

 Donner un nom à quelqu’un ou à quelque chose, c’est nommer son essence, ce qui le caractérise en propre, ce qui le personnifie […]. L’emprise est tellement forte que l’on serait tenté de dire que ce n’est pas l’individu qui porte le nom, mais le nom qui porte l’individu. Être, à la manière humaine, c’est être nommé. » (La croix et le croissant, Éditions de Paris, 1997, p. 43).

Or, le nom coranique de Jésus, Issa, est dépourvu de toute signification. Celui qui le porte n’est qu’un prophète parmi d’autres, même s’il jouit d’une position éminente et singulière. Le Coran le présente en effet comme « le Prophète de Dieu, sa Parole qu’il a jetée en Marie, un Esprit émanant de lui » (4, 171). Et, même s’il est décrit comme « Parole de Vérité  » (19, 34, « fortifié par l’Esprit de sainteté  » (2, 253), il s’efface devant Mahomet, le « sceau des prophètes  » (33, 40), dont il annonce d’ailleurs la venue (61, 6).

L’intention qui préside à ce vide nominatif est évidente : Issa ne saurait donc prétendre à une mission salvifique, laquelle ne peut appartenir qu’à Dieu. Or, pour les musulmans, malgré ses attributs, Jésus n’est pas Fils de Dieu. Le Coran est intransigeant à ce sujet.

« Dieu est unique ! Gloire à Lui ! Comment aurait-il un fils ? » (4, 171) ;

« Créateur des cieux et de la terre, comment aurait-il un enfant, alors qu’il n’a pas de compagne, qu’il a créé toute chose et qu’il connaît tout ?  » (6, 101) ;

« Il ne convient pas que Dieu se donne un fils  » (19, 35).

Issa nie lui-même se faire passer pour une divinité. « Dieu dit : “Ô Jésus, fils de Marie ! Est-ce toi qui a dit aux hommes : Prenez, moi et ma mère, pour deux divinités, en dessous de Dieu ?” Jésus dit : “Gloire à toi ! Il ne m’appartient pas de déclarer ce que je n’ai pas le droit de dire. Tu l’aurais su, si je l’avais dit. Tu sais ce qui est en moi, et je ne sais ce qui est en toi” » (5, 116).

Par ailleurs, si « Messie » (Masîh) remplace Issa dans onze versets (p. ex. : « Ceux qui disent : “Dieu est, en vérité, le Messie, fils de Marie”, sont impies », 5, 17), cet attribut, interprété par certains commentateurs musulmans comme un titre d’honneur et par d’autres comme la marque d’une onction divine l’ayant préservé de l’influence de Satan (1), est étranger à la vocation de Jésus telle qu’elle est décrite dans les récits évangéliques. Pour l’académicien Roger Arnaldez (1911-2006), « cette qualification de Messie n’est plus alors en relation avec la mission que Jésus doit remplir parmi les hommes ; elle est une marque apposée sur lui dans sa relation avec Dieu et le monde angélique  » (Jésus, fils de Marie, prophète de l’islam, Éd. Desclée, 1980, p. 87). Autrement dit, il s’agit d’un Messie sans messianisme.

Dieu est désigné par le même vocable en arabe et en français, mais le Dieu du Coran n’est pas celui de la Bible.

Quant à Jésus, s’il n’est pas rare d’entendre des musulmans francophones affirmer qu’ils croient en lui, son nom coranique, Issa, ne désigne pas le Christ de l’Évangile.

Ces précisions peuvent être utiles à des chrétiens soucieux d’un dialogue sans confusion avec des musulmans. Il est certain que Jésus est au cœur d’une controverse doctrinale irréconciliable entre christianisme et islam. Mais, aujourd’hui, certains fidèles de cette religion sont fascinés par la figure énigmatique, voire mystérieuse, de Issa, qui se présente dans le Coran comme un prophète, certes musulman, mais aussi comme « un Signe pour les mondes » (21, 91), « illustre en ce monde et dans la vie future, il est au nombre de ceux qui sont proches de Dieu  » (3, 45), ayant aussi bénéficié de privilèges exceptionnels, notamment sa conception miraculeuse dans le sein virginal de Marie (19, 20) et sa capacité à résister aux tentations du démon, avantages dont même Mahomet a été privé (2).

Annie Laurent

Déléguée générale de CLARIFIER

alaurent@associationclarifier.fr

  • Maurice Borrmans, Jésus et les musulmans d’aujourd’hui, Ed. Desclée, 2005 ; R. Arnaldez, Jésus, fils de Marie, prophète de l’islam, Desclée, 1980 ; Georges Tartar, Jésus-Christ dans le Coran, Centre évangélique de témoignage et de dialogue islamo-chrétien, 1995.
  • R. Arnaldez, Jésus dans la pensée musulmane, Desclée, 1988 ; Fawzia Zouari (dir.), Douze musulmans parlent de Jésus, Desclée de Brouwer, 2017.