Carêméditation #2 – De l’amour

Comme promis dans notre édito du mercredi des cendres, chaque jour nous vous partagerons à méditer un texte du père Michel-Marie Zanotti-Sorkine. Ici, c’est l’introduction de son merveilleux petit livre L’Amour, une affaire sacrée, une sacré affaire :

“De l’amour, tout a été dit, et en amour, tout a été fait et se fait encore en tous sens et par tous les sens, et parfois même à contre-sens. Convient-il alors d’ajouter encore à cet imbroglio de sens ? Oh, que oui ! A contempler les amours se faire et se défaire, je crois de mon devoir d’y aller de mon couplet et de tout coeur, et même d’un bon coup, en homme, et c’est mon droit, puisque l’amour appartient à chacun, poursuit chacun, dévore chacun, posté sous les impacts de l’élan, du désir, de la pensée captive, du tremblement des corps, des émois d’âme, de la possession à l’état pur ou impur, de l’oubli de soi jusqu’à la mort du moi, et bien sûr de l’apologie du toi, autrement dit, de la passion sous toutes ses formes entremêlées : jouissives, lascives, frustrantes, crucifiantes.

Ces états, je les connais, non seulement par l’ouïe, car je les entends, mais par le coeur pour ne pas dire le ventre – et c’est plus sûr – où en ressac ils ont battu et battent encore pour moi. Et puis, je suis prêtre. Et cet état, ensemencé par chaque verset de l’Evangile, n’est pas sans produire en mon être un appel d’une exigence folle, à l’allure mégalo, mais à vrai dire, dense comme la vie, et la voici qui tient en quatre mots : il faut sauver l’amour.

D’aucuns ne le croient pas en péril, c’est leur affaire ; moi, je prétends qu’il se dégonfle un peu partout, sur tous les âges et dans tous les camps, dans l’âme individuelle, en binôme, et sur tous les liens où il devrait donner de lui-même. Autant l’avouer, dans la course au bonheur, malgré l’appel de la nature ordonné à son jeu, il n’est plus devant. Aux starting-blocks de la vie, chacun prend sa place et court pour soi. Même l’amour à deux qui pourrait sembler le plus dilatant pour le corps et le coeur ne se joue plus sur longues distances. En vérité, en vérité, je vous le dis : le feu sacré ne s’empare plus de grand chose.

Sur les siècles passés, les amours intactes, mais aussi les réchappées et même les détruites, ne se sont jamais perdues. les arts ont aimé les archiver en millions de feuillets, de tableaux, de statues, et sur bien d’autres toiles de fond, à commencer par la mémoire. Elles ont pris place en histoires simples ou compliquées, mais toutes racontables, grands romans de vivants, victimes de l’amour, consentantes ou captives, prisonnières de l’attrait, du trouble ou du don. En tout cas, rien d’anodin. En 1923, et ce n’est pas si loin, l’illusionniste Jean Cocteau chantait encore sa peur :

Je n’aime pas dormir quand ta figure habite,
la nuit, contre mon cou ;
car je pense à la mort, laquelle vient si vite
nous endormir beaucoup.

Aujourd’hui, de peurs, je n’en vois plus, du moins dans ce registre ; chacun s’étreint et se sépare, sans aucun étonnement, par consentement mutuel, en se disant au revoir après quelques bonjours, ou pire encore, après des années de vie commune, sans que personne ne pleure vraiment, et c’est le pompon. Mais peut-être me direz-vous que les poètes et leurs mots torturés s’égarent loin de la vie en la sublimant ? Soit ! Allons donc vers la rue où, pardonnez-moi, les poètes habitent encore, et prenons une femme qui en soit une, une folle dingue, une amoureuse à tous crins, une madone de l’étreinte, la Môme Piaf qui en avait plein la bouche de ses amours brûlantes ; et le peuple était là qui emboîtait le pas, se reconnaissant en elle, valsant sous l’accordéon, fumant sa Gauloise en croyant mordicus à l’amour emballant. Aujourd’hui, je cherche en vain de ces amours substantielles, jurées sous les serments les plus fous, passionnelles à outrance, c’est mon goût, vendues à la démesure, mais décidément je ne vois rien, je n’entends rien, pas un battement de coeur, si ce n’est celui des ailes qui foutent le camp vers je ne sais quel pays trop rêvé pour être vrai. Orphée est mort.

Amour d’amants, passe encore, mais amour de mariés, que la barre est en bas, que vous êtes abîmés ! Et par malheur, je n’exagère pas. Mais quoi ! Baisser les bras ? Ça, jamais ! Surtout que leur grâce est d’enserrer sans retenir, de consoler sans pitié, de donner sans compter, et en désirant toujours, ce qui est le comble.

Parce que je vénère – et le verbe est choisi – la liberté dont chacun dispose pour rendre active la puissance d’amour inscrite aux fibres du coeur et de l’esprit, je m’en vais lui écrire deux mots à notre chère liberté pour élargir ses droits et lui donner plein pouvoir sur tout ce qu’elle touche quand elle prétend aimer. Car enfin laissez-moi penser qu’il n’y a rien de moins instinctif que l’amour. Celui-là repose sur des lois internes, et qui ne les adore, s’en va dans le décor.

Si l’amour se découvre et se goûte aux années de l’enfance (ce n’est malheureusement pas le cas du plus grand nombre), par la suite, adolescent, jeune homme ou jeune femme, il se rêve, se ressent, s’apprend, s’éprouve, se prépare, et ainsi se construit avec en mains des atouts qui, bien jetés sur le tapis de la vie, empêcheront les liens de s’écrouler comme de vulgaires châteaux de cartes. Mais encore faut-il que… et  nous allons voir quoi.

Cependant, je ne me fais pas d’illusion : en présentant l’amour, telle une vigne vierge, grimpant et s’enroulant au tronc de la vie sous un soleil idéal, certains crieront à l’irréalisme, je n’y peux rien, d’autant plus que ce texte sera court pour un sujet sans fin.”

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