Chine – Le sort d’un prêtre détenu depuis six mois embarrasse les autorités chinoises

Dans le système judiciaire chinois, les personnes inculpées connaissent généralement très rapidement leur sentence une fois qu’elles sont passées en jugement. Dans le cas du P. Fei Jisheng, un prêtre catholique du Liaoning, dont le chef d’inculpation est une accusation de « détournement de fonds », le tribunal populaire chargé de le juger a statué le 21 mars dernier mais aucune sentence n’a été encore officiellement prononcée, signe d’un embarras certain des autorités locales.

Le 21 mars, le P. Fei Jisheng, prêtre du diocèse de Shenyang, a été jugé à huis clos par le Tribunal populaire de Gaizhou, district de la cité portuaire de Yingkou, dans la province du Liaoning. La police avait pris place devant le tribunal pour en empêcher l’accès et seuls l’avocat du P. Fei et quatre témoins ont été autorisés à pénétrer dans la salle d’audience, tandis que plusieurs dizaines de catholiques s’étaient massé devant le bâtiment pour prier et psalmodier des chants. « Il nous a été dit que le verdict serait rendu le 23 mars mais que la cour ne communiquerait ce dernier que dans une quinzaine de jours, sans plus d’explication », explique à l’agence Ucanews une source anonyme issue de l’Eglise au Liaoning.

Les juges le savent innocent

Ce délai dans le prononcé du verdict et dans sa publicité témoigne, selon les catholiques sur place, de l’embarras des autorités locales à l’endroit du P. Fei. «  Je pense que les juges savent le P. Fei innocent, mais le tribunal veut néanmoins le déclarer coupable. Etant donné que de très nombreux catholiques à travers la Chine suivent cette affaire de près, les autorités sont mal à l’aise pour rendre public le verdict », analyse la même source.

Agé de 40 ans, le P. Fei Jisheng fait partie de ces jeunes prêtres de l’Eglise de Chine qui ont à cœur d’annoncer l’Evangile à la société chinoise d’aujourd’hui. Ordonné en 2000 dans la partie « officielle » de l’Eglise en Chine pour le diocèse de Shenyang, diocèse que les autorités chinoises ont agrégé aux diocèses voisins pour former « le diocèse du Liaoning », ce prêtre mandchou s’est inspiré du dynamisme des pasteurs protestants et des initiatives issues du mouvement charismatique catholique chinois pour mettre en place un parcours de découverte de la foi chrétienne. Intitulé « les Classes apostoliques », ce parcours, lancé en 2007, a vite rencontré du succès, aussi bien auprès des populations de ce Nord-Est chinois laissées de côté par la croissance économique qu’auprès de ceux qui ont su s’adapter aux nouvelles conditions d’une économie et d’une société en pleine reconfiguration. Les « Classes apostoliques » ont essaimé dans tout le Liaoning et dans les provinces voisines du Jilin et du Heilongjiang, ainsi que dans d’autres régions du pays.

Un prêtre dans le collimateur des autorités

Ce succès n’a pas échappé aux autorités et elles ont commencé à surveiller le P. Fei de près. En novembre 2015, le prêtre était brièvement interpellé par les autorités. En juin 2016, lui et quatre proches étaient « mis au secret » par la police pendant un mois, les autorités lui reprochant d’avoir exercé sans autorisation son ministère de prêtre en dehors des frontières de son diocèse. Le 18 octobre dernier enfin, le P. Fei était à Fushun, ville toute proche de Shenyang, où il rendait visite à une communauté de religieuses lorsqu’il a été à nouveau arrêté par la police.

Une fois la nouvelle de l’arrestation du P. Fei connue, le diocèse de Shenyang a mandaté un avocat pour assurer sa défense. « Cela nous a permis de savoir que le P. Lei était mis en examen pour le vol d’une somme d’argent au sein d’une maison de retraite », explique le P. Dong Hongchang, vicaire général de Shenyang, tout en ajoutant que, selon lui, le véritable motif de son arrestation est le succès rencontré par les « Classes apostoliques », une initiative que le gouvernement juge comme ressortant des « organisations illégales ».

Sur les réseaux sociaux, les catholiques chinois font circuler un document de trente pages qui présente, selon eux, le véritable motif de la mise en examen du P. Fei. Sans doute rédigé par des membres des Classes apostoliques, ce document explique que l’arrestation du prêtre est à mettre au compte d’un certain Han Weixing, ancien directeur adjoint de la maison pour personnes âgées mentionnée dans l’acte d’inculpation. Le P. Fei, détaille le document, aidait à la bonne marche de cette maison de retraite quand il a suspecté Han Weixing de corruption et l’a démis de ses fonctions en mai 2016. Désireux de se venger, Han Weixing a ensuite dénoncé le prêtre au Bureau local des Affaires religieuses pour « activité illégale de prédication », mais celui-ci n’a pas donné suite. Han Weixing a ensuite porté l’affaire en plus haut lieu et c’est alors, en juin 2016, qu’une enquête a été diligentée contre le prêtre et les Classes apostoliques. Entretemps, des membres des Classes apostoliques avaient transféré un coffre-fort appartenant au P. Fei de la maison de retraite à l’évêché de Shenyang, et utilisé, avec l’accord du prêtre, une somme de 10 000 yuans (1 300 euros) pour régler des frais liés à leur programme d’évangélisation. La police se baserait sur le retrait de cette somme pour étayer l’accusation de détournement de fonds mais elle se heurterait au fait que le coffre-fort et son contenu appartiennent en réalité au prêtre et que la justice ne peut donc reprocher à ce dernier de détourner une somme d’argent qui lui appartient.

Selon certains catholiques locaux, s’il est très probable que les autorités chinoises cherchent à sévir contre les Classes apostoliques, mouvement dont elles redoutent le dynamisme missionnaire, il se peut aussi que le P. Fei se soit attiré l’inimitié de certains de ses confrères prêtres qui n’apprécieraient pas que les Classes apostoliques viennent intervenir sur le territoire de leurs paroisses.

Source : Eglises d’Asie

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