Chrétiens d’Orient – Deux mille ans d’histoire

Chrétiens d’Orient – Deux mille ans d’histoire

« Chrétiens d’Orient. Deux mille ans d’histoire » est l’une des heureuses expositions de cet automne à Paris. L’Institut du monde arabe qui l’organise et l’abrite a réalisé un accrochage d’excellente facture. Plus de 300 pièces sont exposées : des mosaïques, des vêtements, des objets liturgiques, le tout servi par des cartes, des frises chronologiques et des textes bien travaillés. Cette exposition est importante à plusieurs titres. D’une part parce que l’on parle beaucoup des chrétiens d’Orients depuis 2011, sans véritablement les connaître. Ensuite parce que nous commémorons le centième anniversaire des accords Sykes-Picot (1916) puis de la déclaration Balfour (1917) qui ont eu tous deux de grandes conséquences sur la région. Enfin parce qu’en dépit de sa proximité géographique, l’Orient nous est très éloigné sur le plan culturel. C’est certes un cliché de dire qu’il est compliqué et que nous avons des idées simples sur lui, mais c’est aussi une réalité.

Dans ce genre d’exposition, on pouvait craindre les poncifs larmoyants et les expressions de bien-pensance, il n’en est rien. Elle n’occulte pas les difficultés, les nombreux massacres commis et l’apport du christianisme à l’islam. C’est une exposition tout à fait fiable sur le plan historique.

La division des chrétiens d’Orient

Le trait spécifique des chrétiens d’Orient est d’être extrêmement divisé. Chalcédoniens, copte-orthodoxes, maronites, Chaldéens, melkites, nestoriens, Assyriens… c’est à y perdre son grec pour arriver à s’y retrouver. Ces divisions sont à la fois territoriales et théologiques. L’Orient des origines est divisé en quatre patriarcats : Alexandrie, Antioche, Jérusalem et Constantinople. Chacun a développé son école théologique et a voulu prendre son indépendance par rapport aux autres, ce qui a donné quatre familles spirituelles de chrétiens, avec leur liturgie propre. D’autres divisions s’y sont ajoutées : linguistiques et politiques notamment. Alors qu’en Occident, les chrétiens restent unis autour de Rome en dépit de la décomposition de l’Empire romain, en Orient ils s’opposent et se rattachent à un grand patriarcat, alors même que l’Empire byzantin demeure uni. Aujourd’hui, on a des églises nationales, la plus importante étant les Coptes en Égypte. Certains chrétiens sont en revanche demeurés fidèles à Rome, ou bien l’ont rejoint à partir du XVe-XVIe siècle. Ce sont les chrétiens catholiques (Grecs-catholiques ou Arméniens-catholiques par exemple).

On a donc aujourd’hui trois grandes familles de chrétiens d’Orient. Les églises qui se sont séparées avant le concile de Chalcédoine (451) : arméniens, syriens, coptes. Les églises qui se sont séparées après ce concile (à l’issue de celui-ci ou pour d’autres raisons) : Alexandrie, Antioche, Chypre, Constantinople. Les églises qui sont rattachées à Rome : maronites, Chaldéens, melkites, Coptes et Arméniens catholiques.

Les langues liturgiques employées sont diverses : grec, syriaque (forme moderne de l’araméen), arabe. À cela il faut ajouter les chrétiens vivants en Inde. Ce sont les descendants des populations évangélisées par l’apôtre Thomas au Ier siècle. Oubliés ensuite, ils ont été redécouverts au XVIsiècle lors des voyages des Portugais dans la région. Ils forment l’église malabare. Certains sont rattachés à Rome, d’autres aux chaldéens (Irak). Rien n’est simple donc, et chacune de ces églises est l’héritière d’un soubresaut de l’histoire, d’une strate culturelle ou d’oppositions parfois millénaires. Cette densité et cette profondeur historique échappent largement aux diplomates qui ont à traiter ces questions. C’est une grave erreur, car on ne peut rien comprendre à cette région et aux jeux diplomatiques actuels des États arabes si l’on n’a pas ce cadre théologique et historique à l’esprit.

L’arrivée de l’islam

Le grand bouleversement intervient au VIIsiècle avec l’arrivée des Arabes islamisés. Les causes et les raisons de cette conquête ont beaucoup agité les historiens, notamment pour arriver à expliquer pourquoi elle s’était faite aussi rapidement et pourquoi l’islam avait réussi à s’imposer. Au vu des connaissances actuelles, plusieurs points d’accord se dégagent. Les Arabes ont profité de l’épuisement des deux empires, les Perses et les Byzantins, qui après plusieurs siècles de guerre n’étaient plus en mesure de faire face à cette invasion. Les Arabes sont peu nombreux, mais ils sont presque tous des combattants. Leur armée fait donc jeu égal avec celle des Perses et des Grecs. C’est l’avantage des peuples nomades sur les sédentaires. Beaucoup de chrétiens ont accueilli avec soulagement l’arrivée des Arabes, car c’était pour eux un moyen de se débarrasser des Grecs. C’est notamment le cas en Égypte où ils ont ouvert les portes d’Alexandrie afin de s’allier avec eux pour chasser les Byzantins. L’impôt qu’ils devaient payer, le dhimmi, valait bien l’impôt que leur faisaient payer les Byzantins. D’autre part, l’islam est une forme dérivée d’hérésies chrétiennes. C’est ce qu’a démontré la thèse du Père Édouard-Marie Gallez, Le Messie et son Prophète, parue en 2005. C’est le mouvement des judéonazaréens, qui rejette notamment la divinité du Christ, qui mélangé à des cultes arabes préislamiques a contribué à forger l’islam. Pour les chrétiens de cette zone, qu’ils soient nestoriens (disciple de Nestorius, mort en 451), ariens (disciples d’Arius, mort en 336) ou Assyriens, les disciples de Mahomet n’étaient pas très différents d’eux. Cette pensée dérivée d’hérésies chrétiennes pouvait se concilier avec leur propre religion. S’ils ont donc perdu sur le plan militaire, ils n’ont pas non plus cherché à manifester une trop forte opposition.

Sur le long terme toutefois, l’imposition de l’islam a eu des conséquences négatives pour les chrétiens d’Orient.

Un rôle administratif et intellectuel

Sous l’Empire ottoman, les chrétiens d’Orient occupent souvent des postes importants dans l’administration de l’Empire. Hauts-fonctionnaires, officiers, commerçants de renom comme les Arméniens, ils sont la colonne vertébrale de l’Empire, ce qui suscite à la fois admiration et jalousie. S’ils sont tolérés par les Ottomans, ils subissent aussi régulièrement des persécutions et des déportations. Soliman le magnifique signe un traité politico-commercial avec François 1er en 1528, les capitulations, par lequel la France devient la protectrice des chrétiens d’Orient. Le roi reprend ainsi la politique de Saint-Louis et des Capétiens à l’époque des Croisades. Ce rôle de protecteur des chrétiens du Levant est une constante de la diplomatie française. Napoléon III fut également un ardent défenseur de ces populations, de même que la IIIRépublique, toute anticléricale qu’elle était sur le plan intérieur. « L’anticléricalisme n’est pas un article d’exportation » conclu Léon Gambetta. Durant la première guerre mondiale, la France voulut aussi protéger les chrétiens de Syrie et du Mont-Liban. D’où les accords entre Mark Sykes et François Georges-Picot en 1916. Accords qui sont le triomphe de l’école historique et géographique française de la fin du XIXe siècle. Encore aujourd’hui, ce sont des Français qui sont intervenus en Syrie et en Irak pour aider les chrétiens d’Orient, alors que la diplomatie de l’État faisait n’importe quoi. La diplomatie privée s’est révélée meilleure et plus réaliste que la diplomatie publique. Cette exposition à l’IMA s’inscrit dans cette longue tradition française pour le Levant. Le texte de l’accord entre Soliman et François 1er y est d’ailleurs exposé. C’est l’une des pièces les plus belles et les plus émouvantes de l’exposition.

La nahda ou le réveil de l’arabité…

 

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Jean-Baptiste Noé est historien et géopolitologue. Il est professeur d’histoire et d’économie dans un lycée parisien. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages : Géopolitique du Vatican. La puissance de l’influence (Puf, 2015), Le défi migratoire. L’Europe ébranlée (Bernard Giovanangeli, 2016) et, récemment, un ouvrage consacré à la liberté scolaire : Rebâtir l’école. Plaidoyer pour la liberté scolaire (Bernard Giovanangeli, 2017).

 

 Voir aussi, Catholiques et orthodoxes, 1500 ans de “je t’aime, moi non plus”

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