Courrier d’un lecteur à propos de : “Europe : la foi chrétienne s’évapore dans la confusion et l’indifférence.”

” Bonjour et merci pour votre article sur Europe et foi chrétienne

I.

A. La poursuite du consensus interconfessionnel, la recherche du consensus interreligieux, la tendance à l’indifférenciation entre les diverses confessions chrétiennes et entre les diverses religions, ne peuvent que conduire à une telle confusion et à une telle indifférence, ce qui ne signifie évidemment pas que la théologie pré-conciliaire, le Magistère conciliaire et la pastorale post-conciliaire sont les seuls responsables de cette confusion et de cette indifférence, qui reposent sur, et se traduisent par une ignorance ou une inculture religieuse, presque proverbiale, de bien des chrétiens.

B. Le mieux est d’interroger “l’amont des choses”, pour bien comprendre pourquoi nous en sommes arrivés à cette ambiance et à cette culture, placées sous le signe du consensus et de l’indifférenciation jusqu’au risque de la confusion et de l’indifférence les plus préjudiciables au christianisme.

C. A partir des années 1930, et plus encore à partir de 1945, quelques théologiens catholiques ont quasiment “décrété” que la composante de la théologie catholique qui insiste le plus sur

– le caractère normativement et objectivement informatif de la foi catholique (sur l’identité du seul vrai Dieu, sur la volonté de Dieu, sur la vocation de l’homme, etc.),

– la composante propositionnelle de la foi catholique (les définitions, la dogmatique, qui permettent de savoir et de comprendre ce qu’est vraiment la religion chrétienne),

à savoir la théologie thomiste, était à la fois “dépassée” par l’évolution de la philosophie (comprenez : par l’idéalisme allemand) et propice à une attitude “autoritaire”, à l’intérieur de l’Eglise, et “dominatrice”, vers l’extérieur de l’Eglise (l’Inquisition aurait-elle torturé jusque sous Pie XII ?).

D. C’est à la suite de ce “décret”, évidemment pas explicite ni officiel, que l’on a d’abord tenté d’amalgamer le kantisme avec le thomisme, dans le cadre du “thomisme transcendantal”, cher au jésuite Joseph Maréchal, puis que l’on est ensuite passé, pour aller vite et pour faire court,

– du paradigme philosophique et théologique dualiste thomiste, qui distingue notamment entre la nature et le surnaturel, entre les autres confessions chrétiennes et la confession catholique en tant que seule orthodoxe en plénitude, entre les autres religions et la religion chrétienne en tant que seule dépositaire de la plénitude de la révélation divine,

– au paradigme philosophique et théologique moniste pré-conciliaire, qui distingue entre la “mauvaise” relation à la foi catholique, considérée comme toujours trop fidèle aux définitions, à la dogmatique, au “passé”, et la “bonne” relation à la foi catholique, qualifiée de jamais trop confiante en “l’avenir”, en la fécondité et en la légitimité des confessions non catholiques, mais aussi en la fécondité et en la légitimité des religions et des traditions croyantes non chrétiennes.

E. Au coeur de ce nouveau paradigme philosophique et théologique moniste pré-conciliaire, il y a, justement, quasiment une seule notion : le devenir historique, décliné sur tous les tons, puisqu’il est arrivé, avant, pendant, après le Concile, que la théologie historique prenne la place et joue le rôle de la théologie dogmatique, en matière dogmatique, en matière liturgique, en ecclésiologie, ou en pneumatologie, et que l’ouverture optimiste sur l’avenir du monde et sur l’extérieur de l’Eglise fasse désormais office de vertu d’espérance, inspirée par et orientée vers Jésus-Christ.

F. Aussi, des catholiques “orthodoxes”, à qui l’on a déjà dit, avec satisfaction, à propos du Concile Vatican II : “Enfin un Concile sans condamnation !”,

– ont sûrement conscience du fait que, en effet, au Concile, officiellement, aucune conception chrétienne erronée, aucune conviction croyante erronée, aucun courant de pensée et d’action erroné n’a été condamné, ce qui, d’ailleurs, laisse songeur tout catholique qui réfléchit encore un peu,

mais

– n’ont peut-être pas conscience du fait que, par ailleurs, au Concile, officieusement, le mode de raisonnement thomiste antérieur, non seulement en ce qu’il a de normativiste et d’objectiviste, mais aussi et surtout en ce qu’il a d’anti-relativiste et d’anti-subjectiviste, a été bel et bien condamné, car il a été considéré comme “inadapté” à une approche désormais avant tout, voire seulement, “pastorale” (comprenez : consensuelle ad extra).

G. Les mêmes ou d’autres catholiques “orthodoxes”, conscients du fait que la confession catholique et les autres confessions chrétiennes ne sont pas de même nature, et du fait que la religion chrétienne et les autres religions ne sont pas non plus de même nature, ont peut-être déjà entendu dire, par tel clerc catholique qui se voulait à la fois très intelligent et bien intentionné, que le contenu du document Dominus Iesus, qui date de l’an 2000, et qui rappelle, justement, ces différences de nature, est un document “dépassé par l’évolution des mentalités”, voire “dépourvu de charité chrétienne”, mais n’ont pas toujours conscience du fait qu’il y a un lien entre la mise en oeuvre du “décret” anti-thomiste ou post-thomiste dont j’ai déjà parlé et cette disqualification adogmatique et unanimiste des contre-distinctions vraiment inhérentes, et non inutiles, à la foi catholique.

H. Mon Dieu, mais que s’est-il passé ? Pour dire le vrai, c’est assez simple : les clercs catholiques contemporains, dans leur très grande majorité,

– ne veulent pas s’exposer au risque de passer pour des “ringards”, aux yeux des philosophes ou théologiens catholiques qui président à la poursuite de la soumission du catholicisme contemporain à un mode de raisonnement postmodernisant ou protestantisant situé aux antipodes du thomisme,

et

– ne veulent pas s’exposer au risque de déplaire, en quoi que ce soit, de déranger, en quoi que ce soit, leurs interlocuteurs non catholiques ou non chrétiens, notamment en ce qui concerne les questions relatives à la doctrine de la foi, à la liturgie, aux sacrements, et à la doctrine sur les moeurs.

I. Certains d’entre nous sont “à la recherche de l’orthodoxie perdue” ; elle n’a été perdue ni par hasard, ni par nécessité, ni compte tenu de ses limites, car elle aurait pu être améliorée, et l’a été, là où elle a été conservée, mais elle a été perdue parce que quelques théologiens catholiques non thomistes, qui ont acquis une importance considérable par la suite, et une influence considérable sur la suite, ont considéré que cette orthodoxie leur était assénée, et non enseignée, d’une manière contraignante et desséchante, et ont fait en sorte que cette orthodoxie ne soit plus JAMAIS reçue ni transmise. N’en doutez pas : un Chenu, un Congar, un Rahner, un Teilhard, ont su très vite ce qu’ils faisaient, mais aussi ce qu’ils défaisaient…

J. Tant que l’Eglise catholique n’aura pas renoué avec un minimum de goût pour l’orthodoxie doctrinale, avec un minimum de sens de l’orthodoxie doctrinale, en ce qui concerne les fondements, le contenu, les dimensions, la direction de la foi catholique, en ce que celle-ci “informe” par et sur le seul vrai Dieu, Père, Fils, Esprit, elle sera en situation intérieure d’animation pastorale sans régulation doctrinale, ou, si l’on préfère, d’animation pastorale avec supervision iréniste, par la hiérarchie, mais sans régulation normative, par le Catéchisme et par la dogmatique, et cette animation, pastorale, “donc” consensuelle ad extra, continuera à porter en elle une tendance à “l’égalisation des valeurs”, interconfessionnelle et interreligieuse, évidemment propice à la poursuite du consensus interconfessionnel et du consensus interreligieux, mais également propice à une confusion et à une indifférence dramatiques.

II.

A. Il est possible de renvoyer vos lecteurs vers ceci (notamment à partir de la page 86)

http://scjef.org/biblio/Documents_actualite/Homelie_Directoire_sur_2014.pdf

B. Tout ce qui contribue officiellement à une réhabilitation de la régulation de l’animation pastorale et de la prédication catholique par le Catéchisme de l’Eglise catholique, voire par la dogmatique relative à la foi catholique, est bien sûr bon à prendre, mais cette contribution officielle a-t-elle commencé ou va-t-elle commencer à devenir effective ? Cette tentative de réhabilitation de la régulation du catholicisme par la foi catholique, en d’autres termes une tentative à tout le moins “originale”, donnera-t-elle lieu à des réalisations dans les diocèses et les paroisses, ou sera-t-elle considérée comme beaucoup trop doctrinaire, légaliste, nostalgique, passéiste, “pélagienne”, “pharisienne”, ou comme pas assez porteuse de “discernement évangélique, dans la miséricorde, vers les périphéries” ?

C. Peu importe, en un sens, car ce qui importe, pour l’instant, réside à l’intérieur de la situation actuelle : les fidèles catholiques continuent, encore aujourd’hui, à être en présence de clercs qui, dans leur très grande majorité, et de toute évidence, ne tiennent pas particulièrement ni prioritairement à ce que les prêtres fassent connaître et comprendre, et à ce que les fidèles connaissent et comprennent, en plénitude, l’ampleur et la portée des différences de nature entre la confession catholique et les autres confessions chrétiennes, ou entre la religion chrétienne et les autres religions.

D. C’est un peu comme si la majorité des docteurs et des pasteurs catholiques considérait en substance que la connaissance et la compréhension, par les catholiques eux-mêmes, de la confession catholique, en ce qu’elle se distingue des autres confessions chrétiennes, et de la religion chrétienne, en ce qu’elle se distingue des autres religions, sont escamotables ou facultatives. “Il suffit d’aimer les autres”, comme certains d’entre eux le disent…

E. Mais il est vrai qu’à partir du moment où l’on repriorisera un tant soit peu, ici où là, la réception et la transmission explicites du spécifique de la confession catholique et de la religion chrétienne, au sein même de l’Eglise catholique, dans le cadre d’une approche normativiste et objectiviste originale, au sens de : sans précédent depuis le milieu du XX° siècle, se posera immanquablement la question dont on ne veut plus entendre parler, dans l’Eglise catholique, car elle n’est pas, ou plutôt n’est plus, considérée comme pastorale (comprenez qu’elle n’est pas consensuelle ad extra…).

F. Il s’agit, bien entendu, de la question du “potentiel de véracité” de la confession catholique et de la religion chrétienne, et du “différentiel de véracité”, d’une part entre la confession catholique et les autres confessions chrétiennes, d’autre part entre la religion chrétienne et les autres religions. D’aucuns diront un jour, peut-être : “On n’a quand même pas fait Vatican II pour voir réapparaître une question aussi exclusiviste !”

G. Que voulez-vous : on vous l’a dit et répété, et en un sens on l’a même fait à votre insu : “Faire comprendre ou laisser entendre qu’il y a une différence de nature entre les conceptions chrétiennes orthodoxes et des conceptions chrétiennes erronées, et qu’il y a une différence de nature entre la religion chrétienne, qui est la religion révélée, et les religions non chrétienne, qui sont des religions erronées, sous l’angle de la rectitude de la foi théologale, le seul vrai Dieu étant Père, Fils, Esprit ? Non seulement ce n’est pas du tout “conciliaire”, mais en outre c’est tout à fait “dépassé” !

H. Doit-on en déduire que la Profession de Foi de Paul VI (1968) et que la déclaration Dominus Iesus (2000), entre autres documents, sont contraires au Concile Vatican II, mais aussi que “l’évolution des mentalités”, même si elle conduit du consensus et de l’indifférenciation oecuménistes à la confusion et à l’indifférence unanimistes, contitue un véritable “dogme”, comparable, ou équivalent, à ce que serait “le XIII° article du Credo” ?

I. Doit-on en déduire aussi que le catholicisme se doit d’être “à température ambiante”, définie par le thermostat de la mentalité dominante, doit être tiède, et ne doit faire “ni trop chaud, ni trop froid” aux chrétiens non catholiques, aux croyants non chrétiens et aux incroyants, sur les questions et les réponses suceptibles de leur déplaire, de les déranger, et qui relèvent de la foi de l’homme en Dieu et des moeurs de l’homme en ce monde ?

J. Doit-on en déduire enfin qu’une approche à la fois orthodoxe et réaliste d’inspiration thomiste a donné lieu à une contestation, en amont du Concile, et à un dépassement, en aval du Concile (alors que la prise d’appui sur Saint Thomas est recommandée aux catholiques, dans deux documents du Concile…) au point de faire disparaître de l’Eglise catholique la possibilité de faire remarquer que le “dialogue interreligieux” débouche souvent sur du concordisme axiologique et que le “discernement intra-ecclésial” débouche souvent sur du conformisme inclusiviste, au préjudice, et non au bénéfice, de la réception et de la transmission solides des fondements et du contenu de la foi catholique, dans l’Eglise catholique ?

Bonne journée.

Un lecteur.”

Pour une meilleure compréhension, il est possible de renvoyer les lecteurs

– vers ceci, qui date de 1973 :

http://www.vatican.va/roman_curia/congregations/cfaith/documents/rc_con_cfaith_doc_19730705_mysterium-ecclesiae_fr.html

– surtout vers ceci, qui date de l’an 2000 :

http://www.vatican.va/roman_curia/congregations/cfaith/documents/rc_con_cfaith_doc_20000806_dominus-iesus_fr.html

(lire le point IV. de la déclaration : Unicité et unité de l’Eglise) ;

– vers ceci, qui date de 2007 :

http://www.vatican.va/roman_curia/congregations/cfaith/documents/rc_con_cfaith_doc_20070629_responsa-quaestiones_fr.html

 

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