Courrier d’un lecteur – Épiscopat français : évangélisateur ou médiateur sociétal ?

Suite à notre article sur la déclaration des évêques de France, un lecteur propose une explication de la situation que nous ouvrons au débat.

 

Bonjour,

A. Merci beaucoup pour ce texte sur la sollicitude des évêques pour le monde agricole.

 

B. Ce n’est certes pas la première fois que les catholiques découvrent ce type de textes, en provenant de la CEF, et l’on n’ose imaginer que les rédacteurs de ces textes n’aient pas eux-mêmes conscience du fait que ces textes sont presque totalement ou presque toujours dépourvus de références, notamment, à Dieu, Père, Fils, Esprit, à Jésus-Christ, seul Médiateur et seul Rédempteur, etc.

C. Mais une partie de l’épiscopat français semble vraiment avoir oublié que les évêques français devraient être avant tout des évangélisateurs, et ne devraient pas être seulement, ou presque, des médiateurs sociétaux, quand ils s’expriment vers “le monde”, c’est-à-dire vers l’économie, vers la société, etc.

D. On est en droit de rappeler ici les origines les plus certaines et les conséquences les plus probables de l’adhésion apparente de la majorité des évêques à ce type de discours ou, en tout cas, de la production influente, par une minorité d’évêques, de ce type de discours.

E. Parmi les origines les plus certaines de ce type de discours, il y a, bien sûr, ce que certains analystes du Concile Vatican II sont en droit d’appeler le “gaudium-et-spisme” caractéristique d’une partie de l’avant-Concile, du Concile et surtout de l’après-Concile “à la française”.

F. Selon ce courant de pensée et d’action, le Concile Vatican II dans son ensemble est globalement assimilable ou subordonnable à la vision selon laquelle le type d’argumentaires et de vocabulaire présents dans la Constitution pastorale Gaudium et spes, notamment et surtout dans la deuxième partie de ce texte, peut et doit être, dorénavant,

– la seule grille d’analyse des réalités familiales, culturelles, économiques et sociales, morales et politiques, diplomatiques, contemporaines,

et

– le seul modèle de “problématisation”, essentiellement voire exclusivement “humanisateur”, et non avant tout “christianisateur”, sur ces réalités.

G. Le “gaudium-et-spisme” est ainsi comparable à une conception restrictive des “signes des temps” et à une relation sélective aux “signes des temps” qui “dispensent” les évêques de toute annonce explicite de Jésus-Christ et de toute exhortation à la conversion vers Jésus-Christ, notamment à chaque fois qu’ils s’adressent à tel secteur d’activité, au sein de l’économie et de la société.

H. Ce courant de pensée et d’action repose sur une auto-décatholicisation du regard des hommes d’Eglise sur le monde contemporain, débouche sur une auto-décatholicisation du discours des hommes d’Eglise vers le monde contemporain, et tend à réduire le discours chrétien ad extra à un eudémonisme digne de celui d’un philosophe non chrétien, à la fois agnostique et humaniste.

I. Et parmi les conséquences les plus probables de ce type de discours, d’autant plus que ces conséquences se sont déjà manifestées, en présence de tel projet de loi sur une question sociétale ou sur une sujet de société, il y a, en substance, cette idée, qui démotive et désoriente bien des catholiques, selon laquelle

– si certains, catholiques ou non, chrétiens ou non, croyants ou non, s’efforcent, entre autres, de rechercher ou de respecter le bien commun, la loi naturelle, la personne humaine, la vérité objective, c’est très bien ainsi,

– si d’autres, catholiques ou non, chrétiens ou non, croyants ou non, s’efforcent, notamment, d’ignorer, de mépriser, de négliger, d’oublier ou de transgresser le bien commun, la loi naturelle, la personne humaine, la vérité objective, c’est très bien aussi ou, en tout cas, à peine moins bien,

dès lors que les uns et les autres respectent, en eux et entre eux, la dignité, la liberté, la fraternité, la diversité des sensibilités, la solidarité entre tous et envers tous, le croire-ensemble en l’homme et le vivre-ensemble dans le monde.

J. Ci-dessus, le trait est un peu forcé, non pour dénigrer les personnes, mais pour bien faire comprendre que cette logique de médiation sociétale porte en elle une logique de cogestion sociétale, de cogestion, par l’Eglise catholique et par le monde contemporain, d’évolutions et d’orientations qui sont, pour certaines d’entre elles, éloignées voire opposées à la prise en compte de la Foi, de l’Espérance, de la Charité, mais aussi à celle du bien commun, de la loi naturelle, de la personne humaine et de la vérité objective (ou de la recherche, la plus objective possible, de la vérité).

Jusqu’où cette double logique, de cogestion et de médiation, ira-t-elle ? Le jour où le droit à l’avortement et le droit à l’euthanasie auront été incorporés aux droits de l’homme, les hommes d’Eglise qui auront manqué, pendant des décennies, de discernement et de vigilance, continueront-ils à considérer, grosso modo, que le respect, par chacun et par tous, des droits de l’homme, est un impératif, parce que les droits de l’homme sont implicitement ou indirectement d’inspiration “évangélique” ?

Bonne journée.

Un lecteur.

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