De la pédophilie au lynchage – entretien avec F. Aimard

De la pédophilie au lynchage – entretien avec F. Aimard

Entretien réalisé par Brigitte Pondaven avec Frédéric Aimard pour France-catholique :

Les affaires de pédophilie portent une ombre terrible sur le voyage du Pape en Irlande et, en France, le cardinal Barbarin est appelé à la démission par une pétition lancée par un prêtre et qui est en passe de recueillir 70000 signatures. Qu’en dites-vous ?

Si on ne dit rien, on est accusé de participer à une « politique du silence ». Si on dit quelque chose qui ne va pas dans le sens du lynchage des autorités de l’Église on est mal vu par les confrères journalistes, surtout on risque de blesser les victimes qui font connaître leur douleur, ce qu’on voudrait se garder de faire parce qu’elles méritent notre respect total, d’abord parce qu’elles sont victimes et qu’il faut toujours être du côté des victimes, ensuite par qu’elles ont fait preuve, notamment les fondateurs de l’association La Parole libérée, d’un courage et d’une efficacité admirables.

Vous parlez de lynchage, ce n’est pas trop fort ?

Le lynchage c’est quand on « rend la justice » en dehors du droit, par l’appel au peuple, par la violence (pour l’instant verbale) au prétexte que le droit a failli ou est impuissant, et c’est quand on fait payer un coupable sans proportion avec la faute éventuellement commise, voire un innocent…

Est-ce le cas avec le cardinal Barbarin ?

Honnêtement, je n’aimerais pas être à sa place. Il paye cher cette horrible affaire de l’abbé Preynat dont on voit bien qu’il aurait dû la gérer autrement et en parler autrement. Mais quand il est arrivé dans le diocèse de Lyon, il s’agissait d’un « cold case » , parmi tant d’autres qui réclamaient malheureusement son attention et son action urgente, et il n’a pas su voir que cela lui exploserait au visage. Cela a été, rétrospectivement, une erreur, de même que de lâcher un « Dieu merci » (tic de langage d’une personne habituée à rendre grâce à Dieu) — pour commenter le fait qu’il bénéficiait, en droit français, de la prescription sur ce qui lui était reproché par les victimes de l’abbé Preynat — a été médiatiquement suicidaire…

Alors doit-il démissionner ?

À mon avis personnel, on ne doit jamais céder au lynchage. Ni à celui des autres, ni au sien propre surtout quand on est en situation d’autorité. Les crises de l’autorité sont toujours porteuses d’immenses périls pour tout le monde. Surtout quand l’institution est déjà affaiblie, comme c’est le cas de l’Église de France, pauvre et en perte de vitesse. Ici l’institution est confrontée à ceux qui ont de véritables raisons d’être scandalisés et qu’on doit entendre, mais aussi à ceux qui en profitent pour faire leur beurre (certains médias parfois catholiques mais dont le fonds de commerce est la contestation permanente de tout ce qui est établi), à ceux qui crient bien tard pour se consoler de leur propre incapacité à voir et éviter les problèmes quand c’était le moment d’être efficace, et à ceux qui ne cherchent qu’à faire avancer leur idéologie révolutionnaire de toujours, pétrie de haine de Dieu et grosse de totalitarisme.

Dans ce genre de situation où le peuple devient instrument de « justice » et où la soif de justice symbolique prime sur le besoin de justice tout court, on arrive vite à des situations où paradoxalement, ce sont les meilleurs, ceux qui ont voulu faire mieux que leurs prédécesseurs et qui sont les plus proches des humbles, qui payent. Pour faire référence à l’Histoire de France, c’est Louis XVI qui est guillotiné, parce qu’il a cédé au “peuple”, alors que c’est probablement le plus consciencieux chef d’État que nous avions eu depuis saint Louis. Et pour quel résultat final pour le rang de notre pays et le bonheur du peuple ?

Personnellement, je ne voudrais pas d’une démission du cardinal Barbarin, je ne veux pas qu’il « craque » parce que je pense qu’il est meilleur que la plupart de ses prédécesseurs à son siège et meilleur que beaucoup de ses confrères évêques qui pourraient éventuellement le remplacer… Après, si c’est le Pape qui lui demande de démissionner, ou bien si la justice française le condamnait lourdement — ce que je ne pense pas — la situation serait différente…

Nul n’est irremplaçable.

Certes, mais il ne sert à rien de remplacer des « fusibles » qui ne calmeront pas les accusateurs à tort ou raison. Si Barbarin doit démissionner, pourquoi le Pape François devrait-il rester en place ? (1) Et qui, mieux que le pape François est en possibilité de faire avancer les choses ? Je pense qu’il faut à la fois avancer, faire en sorte que la justice soit rendue dans le respect des normes juridiques et dans l’esprit du droit et parler beaucoup, mais pas dans tous les sens, agir, mais pas n’importe comment. Vouloir faire juger le n°2 (et pourquoi seulement le n°2 ?) du Vatican par la justice française, c’est médiatiquement colossal, mais ce n’est pas une bonne piste juridique.

Vous négligez les victimes…

Vous rappelez-vous de maître Thierry Lévy ? Il est mort en 2017. Durant de longues années on a pu le voir souvent à la télévision. Son discours ne passait pas bien. Il indisposait les juges et l’opinion publique, car il trouvait que, dans les procès criminels où il intervenait, la place des victimes devenait de plus en plus grande, la victimisation de la société de plus en plus importante, au point qu’on ne pouvait plus rendre équitablement la justice… C’était pourtant un homme de gauche et un chrétien… Il était partisan de la réintégration des coupables dans la société comme le lui avait appris ses professeurs de droit. Un discours qui ne passait déjà pas alors, et qui passe de moins en moins. On peut comprendre pourquoi. Quand on est victime ou proche d’une victime, il y a des choses qu’on ne veut pas entendre et c’est normal. Le simple mot de « prescription » est insoutenable. Pourtant on ne peut pas se débarrasser sans périls des principes antiques du droit.

Vous vous éloignez du sujet.

Sans doute. Il est vrai en l’occurence que l’Église a failli. Mais ce sont toutes nos institutions qui pourraient être interrogées, toute notre société qui a failli. Pour ma part, si j’ai croisé des pédophiles prédateurs au cours de ma jeunesse lyonnaise — dans les années 60 —, ce fut dans l’Éducation nationale. Je ne vois pas que des victimes se signalent à la hauteur de ce qu’on subodore, qu’elles soient entendues, qu’on incrimine les ministres passés et actuels ? Expliquez-moi pourquoi ? Ce n’est pas faire injure aux victimes des prêtres pédophiles que de constater cela.

En revanche je veux bien admettre que ce qui s’est passé dans l’Eglise est pire. Non pas dans les faits, mais à cause de la contradictions absolue avec le message transmis. Cependant cela devrait aussi alerter les moralisateurs autoproclamés d’aujourd’hui qui réclament des têtes pour l’exemple.

(1) C’est ce que demande d’ailleurs un ancien nonce dans La Croix du 27 août.

Articles liés

Partages