De la politique au sens noble

Dans le concert des mots qui ne se définissent plus tant l’évidence leur donne sens, le vocable « politique » n’est pas le moins escamoté. Chacun emploie avec aplomb et sans trop de questions a priori le terme « politique », au masculin comme au féminin. Le politique désignerait, dans le vocabulaire courant, les acteurs tout autant que l’environnement de la politique, celle-ci étant l’action proprement dite ou un contenu (programme, idéologie, méthodes etc.).

Depuis quelques années, cette politique se voit dans certains cas parée du laudatif « au sens noble ». Cette précision sous-entendrait qu’il y aurait une politique noble et une moins noble. A dire vrai, si le sens commun hiérarchise la politique, elle qualifie surtout l’action politique. L’une serait bonne et l’autre mauvaise. Bien souvent cet anoblissement de l’action politique vise, en fait, à distinguer les acteurs politiques ou plus précisément à se distinguer d’eux. Les actuels professionnels de la politique, discrédités et honnis, sont devenus des anti-modèles qui ressemblent à un groupe d’usurpateurs, comme s’ils avaient dévoyé, par leur pratique de la politique, la politique elle-même. Ils apparaissent aujourd’hui comme les détenteurs illégitimes d’une fonction qu’ils ne rempliraient pas, à savoir faire de la bonne politique, « au sens noble ».

Si tout cela comporte une grande part de vérité – il n’y a pas de fumée sans feu – la distinction maladroite qui cherche au fond à ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain entretient une confusion encombrante. Si par politique nous entendons gestion de la polis, de la cité, il n’y a pas de lettres de noblesse à donner, mais plutôt un satisfecit de bonne gestion. La cité est-elle bien gérée ou non ? Toutefois, et c’est là la grande erreur dans laquelle nous nous sommes laissés entrainer depuis la mort du général de Gaulle (quoi que nous pensions de lui), faire de la politique n’est pas gérer. Ceci relève plutôt d’une fonction administrative.

La politique se situe à un niveau beaucoup plus profond. La politique est le socle sur lequel s’appuie la gestion. Autrement dit elle est une vision porteuse de sens. Les Grecs que nous prenons, avec tant de vénération, pour modèle ne l’entendaient pas autrement. La Politique d’Aristote n’est pas un code civil, ni un programme électoral, c’est une vision de la cité, une vision pour la cité, une conception de la politique. Et du reste, ces mêmes grecs, pour régir les principes fondamentaux de ce qu’Aristote appelait la communauté du bien vivre, se dotaient de « Politeia  » que nous traduisons rapidement par constitutions. Ces Politeia revêtaient le sens profond, l’idéologie au sens ancien du terme, de cette vision partagée par le peuple.

Aujourd’hui, nous avons amalgamé vision et gestion. Il n’est qu’à regarder les programmes et propositions politiques pour se convaincre qu’aucune vision ne préside à leur cohérence. Il s’agit d’une mosaïque de meusurettes parfois contradictoires pour gérer les affaires courantes, c’est-à-dire l’effondrement de notre société. A l’exception de Madame Taubira qui, souhaitant changer de civilisation, reconnaît avoir une certaine vision, l’ensemble du monde politique actuel n’est composé que de techniciens de plus ou moins bon niveau.

Or il faut aux gestionnaires un sens, une direction, une vision pour que la mosaïque devienne harmonieuse et cohérente. La politique que nous disons « au sens noble » n’est autre que LA politique, c’est-à-dire non pas celle qui administre mais celle qui gouverne et fixe un cap à l’ensemble du navire. Or la politique, pour donner du sens, doit elle-même aller le puiser à une source plus profonde qui, in fine, n’est autre que la vision de l’Homme que nous souhaitons.

La politique n’est pas d’abord un ensemble de mesures, elle est le sens de ces mesures, elle en est la cohérence, elle leur donne leur valeur. Aujourd’hui, les hommes politiques se jettent à corps perdu dans des recettes miracles qui ne visent qu’à gagner suffisamment d’électeurs. Loin d’entraîner le pays dans une vision commune, les programmes flattent les désirs des diverses communautés par la juxtaposition de mesures sans cohérence mais qui présentent l’avantage de séduire chacune un bout de cette France décomposée. C’est cela que la vox popluli dénonce comme « sans noblesse » et qui n’est en réalité nullement de la politique. C’est une propagande clientéliste sans envergure pour gagne-petits.

Il est de bon ton de sortir des promesses intenables, des propositions séduisantes qu’attendent les sondages. Autant d’écrans de fumée entretenus par les censeurs de la tolérance, prêts à nous expliquer que l’incohérence est en soi une politique, celle du multiculturalisme et de la diversité. La vérité est que ces usurpateurs de la politique ont réduit à leur conservation personnelle les intérêts de toute la nation, en prohibant la véritable politique de l’espace public.

Il n’y aura pas de renouveau de la France tant que la junte actuelle sera aux manettes, qu’elle soit de gauche ou de droite, parce que cette démagocratie interdit toute vision d’ensemble pour la France, entretient les conditions du morcellement et décapite les véritables politiques.

Ne nous leurrons pas, qui veut innover en politique doit tout simplement faire de la politique et se hisser au-dessus des tyrans sans vision qui non seulement ne gouvernent pas, mais laissent le navire France à la dérive. Avant de proposer une multitude de réformes, si bonnes et nécessaires soient-elles, il faut brandir l’étendard du sens. Il ne suffit plus de dire comment rejoindre le cap, mais il faut montrer ce cap au peuple. C’est, dans la situation actuelle, le seul ferment d’unité et la seule rampe d’espérance. Les alternatives politiques qui fleurissent, avant de se noyer dans les eaux troubles de l’océan de mesures qui à chaque marrée déverse son lot de détritus, doivent convaincre le peuple qu’elles ont un cap et que ce cap est bon.

Avoir une noble et belle politique de la famille, si la famille reste une coquille vide de sens, ou contraire au bonheur de l’homme, n’est qu’un tambour mouillé. Présenter la famille comme lieu de l’épanouissement de l’Homme et comme service de la nation, voilà en revanche une ligne politique cohérente d’où découlent les mesures d’aide ou les politiques d’éducation et de retraites. Il ne faut pas déduire des mesures une politique, il faut défendre une vision traduite en mesures. Là se jouera la véritable différence entre les usurpateurs de la politique et les responsables politiques « au sens noble ». Sans cela, tout nobles qu’ils soient, ils seront broyés par le système actuel qui est d’autant moins fait pour eux qu’il ne les aime pas.

Source

Cyril Brun

Docteur en histoire et enseignant à l'Université de Bretagne Occidentale , Cyril Brun est rédacteur en chef d'infocatho. Chef d'orchestre de formation, critique musical, historien et essayiste chrétien, il a publié plusieurs ouvrages dont "Pour une spiritualité sociale chrétienne" (Tempora, 2007) et "Le Printemps français : le grand réveil de notre civilisation" (Ed. A. de Saint-Prix, 2013). La Vérité vous rendra libre (Ed Edilivre, 2015) Il est contributeur et ancien directeur de la rédaction de Cyrano.net. Il est également membre du comité éthique pro persona sur la finance et consultant en anthropologie.

Website: http://www.cyril-brun.fr/

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