Dieu ou rien : le problème fondamental pour l’Europe aujourd’hui – Cardinal Sarah

Le cardinal Robert Sarah, préfet de la Congrégation pour le Culte divin, prononçait une conférence en anglais sur l’Europe, le 22 octobre dernier à Varsovie, invité par le mouvement Europa Christi. En voici un extrait publié sur La Nef où vous pourrez retrouver l’intégralité de la conférence

J’éprouve une très grande joie de participer au Congrès du mouvement Europa Christi, qui a choisi comme thème le titre d’un célèbre ouvrage du pape saint Jean-Paul II : « Mémoire et identité ». Je voudrais exprimer ma profonde gratitude pour votre accueil si cordial, et je suis heureux de saluer Mesdames et Messieurs les Sénateurs de la République de Pologne, en particulier Monsieur Stanislas Karczewski, ainsi que les Professeurs et les membres de l’Université Cardinal Stefan Wyszynski de Varsovie, qui ont organisé ce Congrès, et à qui je voudrais exprimer ma profonde gratitude pour leur excellente initiative.

SITUATION DE L’EUROPE

L’Europe traverse depuis plus d’un siècle une crise de civilisation sans précédent. Cette crise n’est donc pas récente mais elle ne cesse de s’approfondir. Nietzsche en avait perçu les signes annonciateurs en proclamant dès les années 1880 : « Dieu est mort ! Nous l’avons tué ». Il percevait avec acuité que cet événement spirituel, métaphysique et moral allait avoir des conséquences tragiques. De fait, cette éclipse de Dieu dans la vie et la pensée des Européens a engendré « la guerre des dieux » (1), c’est-à-dire l’opposition irréductible des systèmes de valeurs et des idéologies : ce que l’on a nommé les deux guerres mondiales et la guerre froide. L’Europe éprouvée par cette crise d’acédie et de nihilisme a donc été le foyer d’ébranlement du monde entier.

Il semble au premier abord que l’Europe ait su conjurer ses vieux démons et, qu’après l’effondrement de l’Empire soviétique, elle soit entrée dans une ère de paix durable, modèle de démocratie, de prospérité et de tolérance, source d’espérance pour de nombreux peuples. Quel serait le fondement d’une telle renaissance ? Au terme d’un long débat, au début des années 2000, au moment même de l’élargissement aux pays d’Europe centrale et orientale, l’Union européenne a fait le choix de ne pas reconnaître les racines chrétiennes des peuples européens, de la civilisation européenne. Elle a ainsi voulu fonder son entreprise institutionnelle sur des abstractions, en l’occurrence des valeurs formelles : droits de l’homme, liberté et égalité des individus, libre marché des biens et des personnes, etc. Mais c’est une énorme et grave erreur, affirme le cardinal Joseph Ratzinger, de vouloir ignorer que « de façon tout à fait inconditionnelle, les droits humains et la dignité humaine doivent être présentés comme des valeurs, précédant toute juridiction d’État. Ces droits humains ne sont pas l’œuvre du législateur, ils ne sont pas non plus conférés aux citoyens, mais ils existent plutôt comme des droits propres, depuis toujours ils doivent être respectés par le législateur : il a à les recevoir d’abord comme des valeurs provenant d’un ordre supérieur. Cette consistance de la dignité humaine, antérieure à toute action politique et à toute décision politique, renvoie en dernier lieu au Créateur. Dieu seul peut fonder ces valeurs qui appartiennent à l’essence de l’homme, et qui demeurent intangibles. Le fait qu’il existe des valeurs que personne ne peut manipuler constitue l’absolue garantie de notre liberté et de la grandeur humaine ; la foi chrétienne voit en cela le mystère du Créateur et de l’homme son image, selon le bon vouloir de Dieu. Presque personne, aujourd’hui, ne niera directement le caractère antérieur de la dignité humaine et des droits humains fondamentaux face à toute décision politique ; les horreurs du nazisme, de sa théorie raciste sont encore trop proches de nous » (2).
L’Union européenne a cru que le déni de sa source chrétienne rendrait possible un nouvel humanisme, gage de stabilité et de paix. Comment dépasser « la guerre des dieux », comment éviter les scissions à l’intérieur et entre des sociétés de plus en plus multiculturelles ? L’Union européenne a répondu : en construisant un panthéon mental pouvant accueillir cette diversité de croyances et de valeurs considérées comme équivalentes. Au nom de la tolérance, certains ont donc choisi de faire abstraction de la vérité. La quête de la vérité leur est en effet apparue comme pouvant engendrer des conflits et des guerres. Dès lors la vérité historique sur l’origine de la civilisation européenne, et la vérité sur l’humanisme dont l’Europe a été le berceau ont été refoulées.

Certains ont cherché à justifier ce refoulement en répondant par l’affirmative à la question suivante : ne faut-il pas, pour se projeter dans l’avenir, se couper d’un passé plein de fureurs et de haines ? Mais de quel passé s’agit-il de se couper ? Et est-il vraiment possible de se purifier de son propre passé sans puiser dans son âme le critère permettant de nommer les maux afin de se réconcilier avec soi-même et avec les autres ? Je pose à mon tour la question : l’Europe peut-elle se détourner des drames du XXe siècle dont elle a été à la fois coupable et victime si elle n’a pas identifié leurs causes profondes ? Et comment procéder à cette recherche si précisément elle s’obstine dans l’amnésie ?
L’Église du Christ, Rédempteur de l’homme, a une grande expérience du mal. Elle sait discerner d’où il vient, condition indispensable pour lutter contre lui. Elle sait nommer les tentations car elle est l’Épouse de Celui « qui connaît le cœur de l’homme ». La source première de tout mal est de se couper volontairement de Dieu. L’Europe s’est bâtie sur la foi au Christ et elle est aujourd’hui en « état d’apostasie silencieuse ». Je me plais à citer l’exhortation de saint Jean-Paul II à l’Europe, paroles qui résonnent encore aujourd’hui : « Europe qui es au début du troisième millénaire : “Retrouve-toi toi-même. Sois toi-même. Découvre tes origines. Avive tes racines”. Au cours des siècles, tu as reçu le trésor de la foi chrétienne. Il fonde ta vie sociale sur les principes tirés de l’Évangile et on en voit les traces dans l’art, la littérature, la pensée et la culture de tes nations. Mais cet héritage n’appartient pas seulement au passé ; c’est un projet pour l’avenir, à transmettre aux générations futures, car il est la matrice de la vie des personnes et des peuples qui ont forgé ensemble le continent européen » (3).
Est-il étonnant que l’Europe ne sache plus vraiment qui elle est ? Ne sachant plus d’où elle vient, elle ne sait plus ni où elle va ni ce qu’elle veut. Ne se recevant plus de son origine, elle ne peut plus porter de bons fruits. Elle devient alors un danger pour elle-même car comment prendre soin de soi si on ne se connaît pas soi-même ? Comment se défendre si on ne sait même pas ce qu’il y a à défendre ? Et l’Europe, foyer d’universalité, devient aussi un danger pour d’autres peuples, car comment n’exporterait-elle pas la désespérance qui la hante, le nihilisme qui la ronge et la profonde crise anthropologique qui la détruit ?

LA MISSION DE LA POLOGNE DANS UNE EUROPE DÉSORIENTÉE

Dans une telle situation, quelle est aujourd’hui la mission de la Pologne envers l’Europe ? Votre pays fête cette année le 1050e anniversaire de son baptême.

Le millénaire avait été préparé par neuf années de prière voulue par l’épiscopat polonais, mené par le cardinal Wyszynski. La fécondité de cette grande neuvaine a dépassé les frontières de votre pays. Je pense bien sûr à l’élection du cardinal Karol Wojtyla au siège de saint Pierre mais aussi au grand mouvement de Solidarité des travailleurs et de toute la nation qui a, de proche en proche, ébranlé le bloc soviétique et par là changé la face du monde.

Au début de son dernier livre publié, Mémoire et identité (4), saint Jean-Paul II nomme « idéologie du mal » la forme spécifiquement moderne du mal. Le mystère d’iniquité s’est manifesté sous bien des modalités dans l’histoire des hommes. Dans sa figure moderne, le mal a pour racine ce repli de l’esprit sur ses propres productions, l’idée. L’esprit humain devient ainsi sa propre idole car il se coupe de la réalité et donc de sa cause, Dieu lui-même. Ce projet prométhéen d’un homme nouveau s’est incarné dans les deux grandes idéologies totalitaires que le peuple polonais a tout spécialement subies dans sa chair et dans son âme : le nazisme et le communisme.

Ces deux idéologies du mal ont engendré une multitude de souffrances physiques, morales, psychologiques et spirituelles. Parce que l’homme lui-même était devenu un instrument, l’être singulier ne comptait plus ; seuls comptaient les « lendemains qui chantent » ou le futur qui, lui-même, devenait une terrible divinité disposant de tous et de tout. Elles étaient fondées sur un mensonge diabolique : prétendre apporter le salut à l’homme, offrir enfin la solution définitive du mystère humain dans ses diverses dimensions. Ces messianismes temporels ont dévasté l’Europe et le monde en mobilisant l’énergie, la foi et l’espérance de millions d’êtres humains avides d’absolu. Sous couvert de créer un homme nouveau, elles n’ont été que le déploiement de forces brutes et arbitraires. Le cynisme le plus abject s’est drapé dans la grandeur d’idéaux soi-disant humanistes. Dieu merci, ces idéologies ont disparu du sol européen. L’Europe a tourné la page même si elle demeure profondément blessée d’en avoir été le foyer de naissance.

UNE AUTRE IDÉOLOGIE DU MAL

Saint Jean-Paul II nous alerte dans Mémoire et identité : ne sommes-nous pas de nouveau aujourd’hui devant une autre idéologie du mal, plus subtile, moins visible car épousant davantage les tendances de l’être humain blessé par le péché originel ? (la cupidité, l’orgueil, la luxure, etc.). Plus difficile à nommer car formant l’air que nous respirons, façonnant nos mentalités et nos schémas de pensée, nos habitudes de vie et nos critères de choix ? Cette idéologie n’est pas moins prométhéenne que les deux premières. Elle est animée par l’ivresse de la transgression de toute limite au profit du dieu argent et par la volonté de démolir systématiquement la conscience morale. Elle aussi veut construire un homme nouveau, et à ce titre elle n’est pas moins totalitaire que ses prédécesseurs. Son idole est non pas l’État total mais l’Individu total, délié de tout enracinement dans ses communautés naturelles que sont la famille et la nation. Au nom du progrès technique et économique, cet Individu devient un nomade soumis aux flux d’un monde gouverné par l’impératif de la mobilité généralisée et le désir fou de quitter la condition humaine avec ses limites pour jouir toujours davantage. Ainsi la vie liquide (2005) dont parle Zygmunt Bauman, sociologue d’origine juive polonais, est le résultat toujours de ce tourbillon ininterrompu d’excitations et d’addictions, et ce pour le plus grand profit de firmes multinationales.
L’Europe, meurtrie par soixante-dix ans de massacres, n’a pas renoué avec l’humanisme dont pourtant elle avait été le terreau. Et comment le retrouverait-elle en se coupant de ce qui a engendré cet humanisme, la foi au Christ, Verbe incarné assumant la totalité de notre nature humaine ? La crise spirituelle de l’Europe engendre nécessairement une crise anthropologique, dont l’humanité pourrait ne pas se relever. La destruction systématique de la famille est promue au nom de valeurs démocratiques détournées de leur sens originel. Sous couvert de lutte contre les discriminations, certains veulent effacer la différence des sexes au sein du mariage et promouvoir des modèles familiaux dans lesquels l’amour conjugal et la transmission de la vie deviennent des éléments dissociables.
Ici encore, nous nous appuyons sur l’analyse limpide et les avertissements salutaires de Benoît XVI, qui nous rappelle que « l’identité européenne se manifeste dans le mariage et la famille, et l’Europe ne serait plus l’Europe si la famille, cette cellule fondamentale de l’organisme social, disparaissait et se voyait totalement transformée ». Nous sommes tous malheureusement témoins aujourd’hui d’une agression violente et d’une menace de démolition du mariage et de la famille. « En bruyant contraste, ajoute Benoît XVI, voici maintenant les personnes homosexuelles qui réclament, de façon paradoxale, que leur vie commune soit juridiquement reconnue, pour être plus ou moins assimilée au mariage. Cette tendance nous fait sortir de l’histoire morale de l’humanité dans son ensemble, où, en dépit de toutes les variétés de formes juridiques matrimoniales, le mariage était cependant toujours considéré, conformément à son essence, comme la communion particulière d’un homme et d’une femme, s’ouvrant aux enfants et constituant ainsi la famille. Il ne s’agit donc pas ici de discrimination, il s’agit de savoir ce qu’est la personne humaine, en tant que femme et homme, et comment leur vie commune peut recevoir une forme juridique. Si, d’une part, leur vie commune se détache toujours davantage des formes juridiques, et si, par ailleurs, l’union des personnes homosexuelles est toujours plus considérée comme étant de même nature que le mariage, nous sommes alors devant une disparition de l’image de l’être humain, dont les conséquences peuvent n’être qu’extrêmement graves » (5). Au nom d’un constructivisme animé d’une véritable haine de la nature humaine, on prétend déconstruire la masculinité et la féminité, afin de promouvoir dans le monde entier une indifférenciation des sexes. Les grandes victimes de cette politique nihiliste sont d’abord les femmes détournées de leur vocation à la maternité et les enfants tués avant d’avoir vu la lumière du jour.

Un chantage scandaleux s’exerce sur les gouvernements des pays en voie de développement de l’Afrique, de l’Asie et de l’Océanie pour qu’ils coopèrent à cette idéologie mortifère. Lorsque la vie humaine est vue comme un matériau qu’il faut gérer, alors le transhumanisme devient un objectif mobilisant les ressources de la médecine, des sciences et des techniques. L’homme ayant perdu la grâce que Dieu lui offre de participer à sa propre Vie, il cherche à étancher désormais cette soif d’absolu, de bonheur et d’immortalité par ses propres forces. Le constructivisme actuel et sa frénésie de déconstruction sont les symptômes éclatants du « drame de l’humanisme athée » puisque celui-ci finit toujours par se nier lui-même. Tel fut le cas et du nazisme et du communisme.

L’APOSTASIE ACTUELLE

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