Edito #104 – Éviter l’activisme romantique et insurrectionnel

Depuis quelques jours, il faut bien reconnaître que quelque chose a changé dans ce pays. Des manifestations violentes, des colères de plus en plus vives, des mises en cause de plus en plus radicales… On entend tout et on prône tout. Mais la situation est telle que même les acteurs ou les intéressés n’y comprennent pas grand-chose. Ils se mettent juste dans le moule.

Pour certains, c’est le grand soir. Pour d’autres, la revanche face à 2013, la possibilité, plus ou moins romantique, de secouer les institutions, etc. Mais pour quel résultat ? Le mouvement est aussi éruptif qu’incohérent. Par la force des choses, les langues qui se délient et le jeu des mimétismes grégaires, il en finit par devenir hétéroclite. Avec comme risque d’être récupéré par des gens qui sont aux antipodes des « petites gens ». Et peut-être avec comme résultat prévisible d’effrayer la « France confortable ». On se demande par quel miracle une révolte aboutirait à mettre « l’imagination au pouvoir ».

Ne soyons pas dupes : en France, depuis 1789, les révolutions ont toujours vu la « bourgeoisie » prendre ou garder le pouvoir, même quand des barricades ont été érigées. Les étudiants de mai 1968 n’ont fait que recréer un système d’« entre soi ». En admettant l’hypothèse la plus folle, la prise du pouvoir par les – ou des – gilets aboutirait à recréer un système oligarchique avec des gilets jaunes « d’en haut » et des « gilets jaunes » d’en bas. On ne peut qu’être sûr d’une chose : les professionnels de la récupération resteront d’authentiques apparatchiks qui n’auront pas envie de se mêler au petit peuple. La rhétorique de la « base » est aussi délétère que la suffisance expertocratique du « sommet ». La démocratie participative se transformerait alors en une nouvelle république des soviets, où des minorités feraient la loi…

Au fond, c’est un peu plus grave que des histoires de taxes augmentées ou de notre arsenal législatif contradictoire et pesant forgé par une technocratie sans âme et sans visage. C’est plus que cela. La désorganisation du mouvement et les colères éruptives révèlent aussi qu’en France beaucoup d’espaces collectifs ont été tués. Le Français est seul. Il n’a plus de partis, de syndicats ou même de paroisses. Son lien avec la chose publique se limite à sa télé, à son smartphone ou… à sa colère exprimée dans la rue. On lui a offert des solutions mirobolantes, sans attaches réelles au pays, qui épousent tout à fait la manière dont le pouvoir est exercé depuis 40 ans. Sauf qu’en 2018, cela n’a pas marché. Et c’est cela la grande différence avec tout ce qui a été tenté avant. Le choix de la rue démontre aussi toute cette crise des espaces publics.

Pourtant, le coup de balai rêvé n’aboutira au mieux qu’à mettre encore plus de confusion ou d’incohérence. L’inconscience de certains responsables publics, qui se glissent démagogiquement dans le mouvement des gilets jaunes, pourrait n’être aussi qu’une peur bourgeoise, soucieuse de conserver sous prétexte de changer. Si la situation n’avait pas été aussi dramatique, le carnaval des solutions hétéroclites et contradictoires aurait été risible. On se réjouira de l’adoption de certaines mesures dictées par l’urgence, même si on s’étonnera qu’elles n’aient pas été suggérées auparavant. Au fond, les gilets jaunes ne parlent pas. Ils sont « parlés » par les journalistes, qui, au moyen de leur question, aiguillent leurs revendications. Cela se transforme en « séquences-témoignages », où l’on se livre de manière intime, sans que l’on sache ce qui est clairement revendiqué, sauf ce ras-le-bol.

Mais le caractère éruptif du mouvement révèle justement cette France si peu écoutée parce qu’au fond, elle n’a rien pour se faire entendre. Sauf sa colère et sa mobilisation. Ce qui est un peu inédit, même si l’histoire de notre pays offre des précédents. Le problème n’est pas là. Il est plus profond. Nous payons toutes les déconstructions morales, spirituelles ou intellectuelles engagées depuis des décennies. Le « haut » s’est déraciné, se réfugiant dans le carriérisme et l’opportunisme, mais le « bas » s’est retrouvé isolé et noyé dans le consumérisme de masse. À cela-près qu’il ne peut plus consommer… En revanche, le relativisme a été bien enraciné, partagé dans toutes les couches de la société. Comment des technocrates, quelques semaines avant, nous promettaient de débattre de la « PMA pour toutes », alors qu’elle ne semble pas une revendication de la France d’en bas ou des gilets jaunes ? On peut s’interroger sur cette déconnexion, qui surplombe cet effondrement des rapports humains et sociaux.

Il faut enfin s’interroger sur cette « violence » du quotidien, qui touche même les professions et les administrations. Des gens qui s’ignorent et ne se parlent pas, des Français qui croient qu’il faut mieux écraser son voisin pour toucher le « pactole », des regards méprisants ou indifférents, etc. Ce procès de l’individualisme est trop fort, mais les témoins que l’on pourrait convoquer à la barre pourraient être nombreux. Trop nombreux. On reconnaîtra aux gilets jaunes d’avoir un peu rappelé cette sociabilité qui n’a pas abandonné les couches populaires.

Nous n’avons pas à nous enfermer dans une alternative entre la « base » et le « haut », qui se nourrissent toutes les deux de leur ignorance mutuelle. Nos ennemis sont un peu plus puissants, et ne se limitent pas à des hommes, à des mouvements ou même à des idéologies. Notre combat de chrétien n’est jamais ponctuel ou circonstanciel. Il est de tous les jours et de tous les instants. Comment ne pas méditer sur ce qu’écrivait Saint Paul : « nous n’avons pas à lutter contre des adversaires de chair et de sang, mais contre les princes, contre les puissances, contre les dominateurs de ce monde de ténèbres, contre les esprits du mal répandus dans l’air. C’est pourquoi prenez l’armure de Dieu, afin de pouvoir résister au jour mauvais, et après avoir tout surmonté, rester debout. »

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