Elections – Les conseils de Mgr Rey pour discerner

La tournure prise par la campagne présidentielle illustre la crise de la politique qui traverse notre pays. La Conférence des Evêques de France nous invitait pourtant il y a quelques mois àRetrouver le sens du politique.

  • Engagement politique et espérance

A l’heure de l’information continue, une controverse chasse l’autre et la surenchère des petites phrases se fait souvent au détriment de l’analyse et de la réflexion. Aussi, eu égard aux courants profonds qui traversent et meuvent l’histoire, rien de tout cela n’est de nature à nous ébranler. L’écume des vagues est éphémère et négligeable lorsqu’on la considère avec un peu de recul, dans la perspective du temps long. Si l’on peut regretter que le sens de la vérité et du bien ne soient pas toujours les mobiles premiers de l’action politique, on ne doit pas non plus s’étonner que des scandales puissent arriver (Mt 18, 7). Ainsi, on n’élit rarement les plus vertueux. Il s’agit de voir celui qui est le plus capable de servir le bien commun et de diriger une communauté pour que chacun puisse y vivre en paix.

Dans ces temps difficiles où certains semblent se résoudre à une impossibilité pour les chrétiens de s’engager honnêtement, sans « se salir les mains », comme si c’était une fatalité, il faut au contraire saluer ceux qui accomplissent ce service de la politique et qui veulent tenir leur place dans le monde -politique-, sans être du monde. On pourra toujours nous reprocher de n’être pas des saints ; on ne doit pas pouvoir nous reprocher notre indifférence et notre passivité. La peur des coups ou des compromis n’est pas un motif suffisant pour déserter le champ du politique.

  • Légitime diversité de stratégie

On a réédité ces jours-ci la note de Simone Weil sur la suppression des partis politiques. Ils seraient pour une part responsables du climat malsain de la vie publique en favorisant les luttes pour des intérêts particuliers, l’esprit de réseau plutôt que le sens de l’intérêt général. En étant fidèle au parti plutôt qu’à la vérité, le risque serait de ne plus penser par soi-même : « Presque partout, l’opération de prendre parti, de prendre position pour ou contre, s’est substituée à l’obligation de la pensée.  » Bien que la note date de 1940, il est frappant d’en constater l’actualité. Mais, s’il est légitime d’imaginer un autre système pour organiser la vie politique, il est bien sûr possible d’envisager l’engagement dans le cadre d’un parti.

La stratégie, le choix des instruments et des modes d’expression politiques ne doivent pas être érigés en absolu, d’autant qu’ils se réalisent dans des situations imparfaites et souvent en rapide mutation. Le Compendium de la Doctrine sociale est assez clair à ce sujet : « Le chrétien ne peut pas trouver un parti qui corresponde pleinement aux exigences éthiques qui naissent de la foi et de l’appartenance à l’Église : son adhésion à une formation politique ne sera jamais idéologique, mais toujours critique, afin que le parti et son projet politique soient encouragés à créer les conditions propices à la réalisation du véritable bien commun, y compris la fin spirituelle de l’homme. » (n. 73) On trouve donc chez les chrétiens un légitime pluralisme politique ; on doit veiller cependant à ne pas se diviser à propos de motifs secondaires : « Le parti le plus sage, entre chrétiens, est de ne pas se haïr pour des questions controversables. » (Bienheureux F. Ozanam)

  • Discerner

Que la plupart des candidats à l’élection présidentielle soient baptisés montre bien que le fait d’être chrétien ne constitue pas en soi un critère pour éclairer notre vote. Inutile de se lamenter sur l’absence du candidat idéal ou de l’homme providentiel ! Même s’il est impossible de donner des consignes de vote, quelques critères pourront aider au discernement. Il n’y a bien sûr pas de “programme politique chrétien” clé en main directement révélé par le Christ. Mais il y a une succession de principes, quelques interdictions, et des exhortations qui permettent de donner un socle solide à une société.

  • Personne humaine et principes non-négociables

La vision chrétienne de l’engagement politique repose sur la centralité de la personne humaine (dignité et transcendance, disait le pape à Strasbourg en 2014) et le sens du bien commun, conçu comme le « bien de tout homme et de tout l’homme. »

A la veille des élections on cite souvent la Note doctrinale de la Congrégation pour la Doctrine de la foi de 2002. Elle donne des critères pour l’engagement et le comportement des chrétiens dans la vie politique. On parle habituellement de “principes non-négociables”, nécessaires à la vie démocratique. Souvent présentés comme étant au nombre de trois (le droit à et la défense de la vie humaine, le mariage conçu comme l’union stable d’un homme et d’une femme, la liberté d’enseigner), on oublie qu’ils comprennent en réalité la totalité du bien commun.

Leur liste est donc plus longue : « Il faut penser à la protection sociale des mineurs et à la libération des victimes des formes modernes d’esclavage. On ne peut exclure de cette liste le droit à la liberté religieuse et le développement dans le sens d’une économie qui soit au service de la personne et du bien commun, dans le respect de la justice sociale, du principe de solidarité humaine et de la subsidiarité, qui veut que “les droits de toutes les personnes, de toutes les familles et de tous les groupes, et que l’exercice de ces droits, soient reconnus“. Enfin, comment ne pas voir dans ces exemples le grand thème de la paix. »

  • L’option préférentielle pour les pauvres

Les racines évangéliques de la Doctrine sociale indiquent une priorité politique : l’option préférentielle pour les pauvres. Elle est un élément clé de tout action politique chrétienne. Un chrétien en politique ne peut pas faire l’impasse des questions de pauvreté et de misère : SDF, chômeurs, migrants, population des pays en guerre et des pays pauvres, conditions de détention des prisonniers etc. Les expressions forgées par le pape François n’ont pas pu ne pas nous frapper : « Lutter contre la culture du déchet ou bien encore contre la mondialisation de l’indifférence. »

Dans l’histoire, la France a toujours montré l’exemple de la solidarité et de la fraternité. Face aux nouveaux enjeux de pauvreté auxquels l’humanité fait face dans sa dimension planétaire, et compte tenu de la fluidité de l’information, les Français sont invité à une nouvelle « fraternité hors les murs », sans craindre de s’appauvrir.

  • Vigilance éthique

Nous devons être vigilants à ce que de nouvelles transgressions éthiques ne viennent fragiliser les bases de notre société. Ainsi, la protection des droits des enfants reste une priorité. Il est de notre responsabilité de protéger leurs conditions de croissance psychologique, leur stabilité affective et leur environnement familial. L’adoption plénière par un couple de même sexe n’est pas un cadre juridique protecteur pour l’enfant, qui a besoin de se savoir issu d’un père et d’une mère.

L’être humain ne peut être traité comme une marchandise : ni les enfants, ni le ventre des femmes ne peuvent faire l’objet de transactions. La GPA (gestation pour autrui) est une pratique gravement contraire à la dignité de la personne humaine et doit être fermement condamnée. « L’être humain risque d’être réduit à un simple engrenage d’un mécanisme qui le traite à la manière d’un bien de consommation à utiliser, de sorte que lorsque la vie n’est pas utile au fonctionnement de ce mécanisme elle est éliminée sans trop de scrupule, comme dans le cas des malades, des malades en phase terminale, des personnes âgées abandonnées et sans soin, ou des enfants tués avant de naître. »

  • Préserver la maison commune

Défendre et respecter notre « mère terre » fait partie des obligations graves qui doivent se traduire par des choix politiques courageux. Nous n’échapperons pas à de sérieux examens de conscience sur nos modes de vie : production, consommation, énergie, alimentation, transport… Les paroles du pape en ont étonné plus d’un : « L’heure est venue d’accepter une certaine décroissance dans quelques parties du monde, mettant à disposition des ressources pour une saine croissance en d’autres parties. Benoît XVI affirmait qu’il est nécessaire que les sociétés technologiquement avancées soient disposées à favoriser des comportements plus sobres, réduisant leurs propres besoins d’énergie et améliorant les conditions de son utilisation. » (Laudato Si, 93)

L’écologie intégrale dont parle Laudato Si est une boussole fiable pour un programme politique en cohérence avec la Doctrine sociale de l’Eglise. Elle repose sur la notion de limite. Or les idéologies comme le libéralisme libertaire, le transhumanisme, l’anti-spécisme brouillent nos repères et récusent totalement les limites : limites entre l’homme et la machine, l’homme et l’animal, limites de nos désirs matériels, limites entre l’homme et la femme, entre les générations, limites entre les espaces, sacré-profane, frontières géographiques…

  • L’économie au service de l’homme.

Dans un discours historique en 2015 à Santa Cruz, le pape François a fustigé l’économie qui tue et qui exclue. La logique du gain à n’importe quel prix pue « l’odeur de ce que Basile de Césarée appelait “le fumier du diable” ; l’ambition sans retenue de l’argent qui commande… Quand le capital est érigé en idole et commande toutes les options des êtres humains, quand l’avidité pour l’argent oriente tout le système socio-économique, cela ruine la société, condamne l’homme, le transforme en esclave, détruit la fraternité entre les hommes, oppose les peuples les uns aux autres, et comme nous le voyons, met même en danger notre maison commune. »

Le pape exprime ses inquiétudes concernant la soumission du politique à la technologie et aux finances. «  La politique ne doit pas se soumettre à l’économie et celle-ci ne doit pas se soumettre aux diktats ni au paradigme d’efficacité de la technocratie. Aujourd’hui, en pensant au bien commun, nous avons impérieusement besoin que la politique et l’économie, en dialogue, se mettent résolument au service de la vie, spécialement de la vie humaine. » Un des maux politiques actuels est, pour le pape François, la renonciation du politique face aux exigences de l’économie et du marché.

A ce titre, il serait important que les chrétiens redisent plus fermement leur attachement à la préservation et à la défense du dimanche, comme jour de repos indispensable pour que le travail reste toujours subordonné au bien de la personne.

  • Revivifier l’Europe : des racines et du zèle

Le pape faisait part de ses rêves sur l’Europe en mai 2016 : « Je rêve d’une Europe jeune, capable d’être encore mère : une mère qui ait de la vie, parce qu’elle respecte la vie et offre l’espérance de vie… Je rêve d’une Europe qui écoute et valorise les personnes malades et âgées, pour qu’elles ne soient pas réduites à des objets de rejet improductifs. Je rêve d’une Europe où être migrant ne soit pas un délit, mais plutôt une invitation à un plus grand engagement dans la dignité de l’être humain tout entier. »

Immigration et identité

Il relie ainsi très clairement la question de l’accueil des migrants à celle de l’identité : il sera d’autant plus difficile de se montrer accueillant si l’on oublie ses racines chrétiennes. « L’Europe sera en mesure de faire face aux problématiques liées à l’immigration si elle sait proposer avec clarté sa propre identité culturelle et mettre en acte des législations adéquates qui sachent en même temps protéger les droits des citoyens européens et garantir l’accueil des migrants. » Ou encore : « A l’origine de la civilisation européenne se trouve le christianisme, sans lequel les valeurs occidentales de dignité, de liberté, et de justice deviennent complètement incompréhensibles… Dans notre monde multiculturel, ces valeurs continueront à trouver plein droit de cité si elles savent maintenir leur lien vital avec la racine qui les a fait naître. » (60° anniversaire du Traité de Rome, 25 mars 2017)

Laïcité

A l’heure où les questions concernant les relations entre le religieux et le politique se posent de manière cruciale, il convient d’avoir une conception juste et commune de la laïcité. La neutralité de l’Etat n’est pas la neutralisation du religieux. Le respect de la liberté de conscience des individus oblige à les traiter de façon égale quelle que soit leur religion. L’autonomie de la sphère temporelle n’implique pas l’exclusion de la sphère religieuse. « La laïcité de l’Etat est un cadre juridique qui doit permettre à tous, croyants de toutes religions et non-croyants, de vivre ensemble. » Cela n’implique pas la relégation du religieux de la sphère publique vers le seul domaine privé où il devrait rester caché.

Le pape François a dénoncé le laïcisme français qui considère parfois les religions comme des sous-cultures, estimant que le christianisme doit pouvoir contribuer à la croissance de l’Europe. « Une Europe capable de mettre à profit ses propres racines religieuses, sachant en recueillir la richesse et les potentialités, peut être plus facilement immunisée contre les nombreux extrémismes qui déferlent dans le monde d’aujourd’hui, et aussi contre le grand vide d’idées auquel nous assistons en Occident, parce que c’est l’oubli de Dieu, et non pas sa glorification, qui engendre la violence  ».

 

 Source

Cyril Brun

Docteur en histoire et enseignant à l’Université de Bretagne Occidentale , Cyril Brun est rédacteur en chef d’infocatho. Chef d’orchestre de formation, critique musical, historien et essayiste chrétien, il a publié plusieurs ouvrages dont “Pour une spiritualité sociale chrétienne” (Tempora, 2007) et “Le Printemps français : le grand réveil de notre civilisation” (Ed. A. de Saint-Prix, 2013).
La Vérité vous rendra libre (Ed Edilivre, 2015)
Il est contributeur et ancien directeur de la rédaction de Cyrano.net.
Il est également membre du comité éthique pro persona sur la finance et consultant en anthropologie.

Website: http://www.cyril-brun.fr/

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