Entretien avec Philippe Darantière, en quoi l’élection de Trump illustre le techno-nihilisme ?

Philippe Darantière a publié aux presses de la Délivrance le techno-nihilisme. Pour InfoCatho il décrypte en quoi l’élection de Donald Trump est l’illustration de cette idéologie du relativisme.

(reprise estivale d’un article du 19 novembre 2016)

InfoCatho : Vous avez publié en janvier 2016 « Le Techno-nihilisme », un essai politique qui décrypte les rouages du système dans lequel nous vivons. En quoi l’élection de Donald Trump comme Président des Etats-Unis en est-elle l’illustration ?

Philippe Darantière : Le Techno-nihilisme est le nom que je donne à l’idéologie qui sous-tend la « dictature du relativisme » dénoncée dès 2004 par le Pape Benoît XVI. Il s’agit d’un nihilisme qui professe que la vie n’a ni sens ni cause, et qui assigne à la technique le rôle de satisfaire le désir humain quel qu’il soit. En apparence, la victoire de Donald Trump aux Etats-Unis, élu sur la base d’un programme qui affirme, entre autre, son hostilité à l’avortement et ses réticences à l’égard du mariage homosexuel, est un « signe de contradiction ». La politique d’Obama avait tenté d’établir le droit à l’avortement comme un nouveau Droit de l’Homme. Les positions de Trump reviennent sur cette sacralisation du désir individuel selon laquelle l’avortement, c’est « un choix, un droit, une liberté ».

IC : Pourtant, dans votre livre, vous annoncez que la domination du Techno-nihilisme est aujourd’hui si solidement établie qu’il n’existe pas de force politique qui puisse la renverser. Depuis, la démocratie a permis le Brexit et l’élection de Trump. Est-ce la fin du Techno-nihilisme ?

PhD : Je crois qu’il faut y regarder de plus près. Le régime techno-nihiliste restaure une forme d’unicité du pouvoir que le monde n’avait connu que sous l’empire romain, à l’époque où l’empereur détenait entre ses mains le pouvoir politique, le pouvoir militaire et le pouvoir spirituel. Le christianisme a introduit une distinction entre le politique et le spirituel.  A partir de la Renaissance, les évolutions politiques et sociales qui aboutiront à la Révolution n’ont eu de cesse de séparer ces deux pouvoirs, afin de rejeter le spirituel à la périphérie de la sphère temporelle. A partir du XIXème siècle s’est effectuée une fusion du pouvoir politique et du pouvoir militaire, peu à peu chargé d’exprimer la puissance de la nation dans le domaine économique. C’est ce qu’ont réalisé les empires coloniaux, puis les totalitarismes du XXème siècle. Nous sommes aujourd’hui dans une époque où la réalité du pouvoir n’est plus entre les mains du politique mais des forces économiques. L’élection d’un milliardaire à la présidence de la première puissance mondiale n’est que l’aboutissement de cette logique, qui est au cœur du Techno-nihilisme. D’ailleurs, les bourses mondiales l’ont salué par un rebond immédiat.

IC : Toutefois, dans la description que fait votre livre du pouvoir techno-nihiliste, vous insistez longuement sur les mécanismes de la « cybernétique sociale » qui agit sur les individus au moyen d’un « formatage médiatique », dont les journalistes sont les acteurs. Or la classe médiatique vient d’avouer son échec, son impuissance à empêcher la victoire de Trump. Cette défaite médiatique n’est-elle pas le signe que les peuples sont capables de résister mentalement au matraquage du « politiquement correct » ?

PhD  : Je crois que la principale leçon de la victoire de Donald Trump se situe là. Le fameux « 4ème pouvoir » a été battu par les réseaux sociaux. Il y a sans doute plusieurs raisons à cela. La première tient à la logique même du système médiatique, où les journalistes s’alignent sur une pensée dominante, non pas par conviction, parce qu’ils y adhèrent tous, mais par conformisme, parce qu’ils ne veulent pas prendre le risque de dire ou d’écrire autre chose que ce que disent ou écrivent leurs confrères. Les journalistes, comme les loups, chassent en meute. La meilleure façon pour eux de ne pas risquer d’être en décalage avec l’opinion publique, c’est de dire la même chose que le voisin. Le système médiatique fonctionne en boucle auto-réalisatrice : il annonce ce qui doit se produire pour que cela se produise en effet. Avec Trump, ce système s’effondre : la prophétie répétée en boucle ne se réalise pas, c’est l’inverse qui se produit. Il y a là un échec que les forces du pouvoir tecno-nihiliste vont devoir surmonter. Mais cet échec est surtout celui des grands médias face aux réseaux sociaux. On risque donc d’assister à une mobilisation massive des réseaux sociaux pour reprendre le contrôle des foules. Rappelez-vous que Facebook a été accusé pendant la campagne de favoriser les idées démocrates par une manipulation de ses algorithmes de traitement des messages. Il se trouve que le fondateur de Facebook est aussi un allié du milliardaire Georges Soros dans la promotion des idées mondialistes. La maîtrise des réseaux sociaux sera donc au cœur de la revanche politique qui se jouera dans les quatre ans qui viennent.

IC : Dans la conclusion de votre livre, vous plaidez pour une « entrée en dissidence » qui vous semble la seule posture adéquate face à la domination techno-nihiliste. Les victoires politiques récentes, obtenues à contre-courant en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis, ne plaident-elles pas au contraire en faveur d’un engagement accru dans la vie politique ?

PhD  : Cela n’est pas contradictoire. La posture de la dissidence est, selon moi, une attitude globale, à la fois culturelle, politique, économique et surtout morale. Elle consiste à refuser d’être enfermé par le système à la place que prétendent nous assigner les forces économiques, le pouvoir politique et le système médiatique. C’est pourquoi j’insiste sur le rôle de la société civile comme tiers-acteur, face à la coalition du politique et de la technique. Cette idée se trouve dans l’Encyclique Caritas in Veritate du Pape Benoît XVI. Elle est d’une nouveauté considérable dans la doctrine sociale de l’Eglise, qui avait traditionnellement reconnu à l’Etat le statut de « société parfaite », c’est-à-dire qui détient en elle-même sa fin et ses moyens pour l’atteindre. Depuis Léon XVIII, Le magistère enseignait que l’Eglise et l’Etat sont les deux seules sociétés parfaites, et que les autres institutions sociales n’agissent que comme auxiliaires ou « corps intermédiaires » au service des deux autres. Avec Benoît XVI, qui développe une notion ébauchée par Saint Jean-Paul II, la société civile est érigée en acteur autonome vis-à-vis de l’Etat, dans la mesure où celui-ci a cessé d’avoir pour fin le bien commun, mais se place au service de ses propres intérêts, qu’il fait converger avec les intérêts marchands des forces technico-économiques. Agir au cœur de la société civile est une forme de l’action politique, comme l’a montré la mobilisation contre la loi Taubira. Ce sont ces formes d’action qu’il s’agit de promouvoir.

Philippe Darantière présentera son ouvrage « Le Techno-nihilisme » :

       le samedi 19 novembre à l’université d’automne de Notre-Dame de Chrétienté au Lycée Gerson à Paris,

       le dimanche 27 novembre pour le 50ème anniversaire de DPF-Chiré en Montreuil au Palais de la Mutualité à Paris,

 

       le dimanche 4 décembre à la Journée du Livre de Renaissance Catholique au domaine de Grandmaison à Villepreux (78).

Vous pouvez également vous le procurer ici.

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