Entretien – Il faut subordoner les techno-sciences à l’éthique pour Jacques Testart

Jacques Testart, biologiste et critique de sciences, publie un article dans un ouvrage collectif [1] avec Geneviève Azam[2]et Dominique Bourg[3], intitulé« Subordonner les technosciences à l’éthique ». Les auteurs font le constat que« l’actuelle crise de civilisation est le résultat d’une réduction de l’histoire humaine à un processus d’expansion par la transformation et l’accaparement de la nature, et par la transformation du travail en ressource à mobiliser et exploiter ». Face à ce constat, on ne voit« qu’une insuffisance humaine ou la tyrannie d’une nature toujours mal maitrisée », sans remettre en question« les fondements d’une telle situation ». Pour y remédier, ce livre formule« des propositions politiques capables de faire face à ces défis », inspirées notamment du principe :« Tout ce qui peut être techniquement réalisé ne doit pas être obligatoirement réalisé ».

Jacques Testart complète ce constat dans deux articles. Pour lui, la science« s’est réduite à une activité pour développer de nouvelles activités productives et tenter de pousser la croissance économique », et le progrès« s’est réduit à la production effrénée d’innovations ». Cette« perversion du progrès est constitutive de l’appareil technoscientifique contemporain qui s’est aligné sur les impératifs des structures industrielles au nom de l’efficacité/productivité/compétitivité ». Mais« le véritable progrès exige que les citoyens s’emparent de leur devenir en contribuant par leur choix à définir les priorités données à la recherche scientifique ». Il appelle à« revendiquer le principe de responsabilité pour défendre l’intégrité de notre espèce et de la nature ».

Il s’inquiète de la priorité donnée par nos politiques« à l’intelligence artificielle, aux nanorobots, au contrôle génétique du vivant, ou à la médecine prédictive/préventive, celle qui fait de tout un chacun un sujet médical ». Il dénonce enfin le« nombre de militants écologistes ou féministes »qui sont« hypnotisés par les promesses de progrès qui résulteraient de l’indifférenciation des sexes (masculin/féminin), des êtres vivants (homme/animal) ou des « organismes » (vivant/machine) et par les artifices déjà disponibles pour engendrer autrement, fut-ce au prix de l’aliénation de tierces personnes ou de l’épanouissement de l’enfant à venir. Ainsi la location d’utérus, l’achat-vente de gamètes et embryons, l’insémination anonyme, l’eugénisme dans l’œuf (diagnostic préimplantatoire) sont souvent reçus avec la même gourmandise que le téléphone portable, cette première prothèse universelle et permanente de l’ère transhumaniste. Outre la pulsion ludique et l’illusion de puissance qui minimisent les nuisances collatérales, chacun veut se montrer plus moderne, et fait ainsi le jeu des intérêts qui disséminent et cultivent les aliénations ».

[1] Les Jours Heureux

[2]Economiste et militante altermondialiste.

[3]Philosophe et vice-président de la Fondation Nicolas Hulot.

 

 

 

 

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