Entretien – Isabelle Prêtre – Saint Augustin, une lumière pour comprendre aujourd’hui

Dans un monde de plus en plus relativiste, la quête de vérité d’un intellectuel passionné comme saint Augustin s’interrogeant face à la désagrégation de l’Empire romain, peut aider à appréhender une société en perte de repère. Isabelle Prêtre propose dans une œuvre intitulée Les lumières de Saint-Augustin ou quand Augustin vient au secours de notre siècle d’aborder de nombreuses problématiques encore très actuelles mêlant des questions philosophiques, théologiques, psychologiques et spirituelles. Elle répond à L’Homme Nouveau

Pourquoi pensez-vous que l’humanité ne cherche plus la vérité comme saint Augustin le faisait ?

Isabelle Prêtre : L’humanité n’a jamais cherché la vérité comme saint Augustin le faisait. Seuls quelques hommes, lui ressemblant, l’ont cherchée et le font sans doute encore. Pour la chercher ainsi, avec cette passion, cette obsession, il faut ne pas la séparer de la vie. Autrement dit, loin d’être une quête abstraite, intellectuelle, elle doit devenir le besoin éperdu d’un cœur.

Mêler foi et raison n’atteint-il pas une limite ?

Augustin ne mêle pas foi et raison en refusant de renoncer à Dieu comme à l’intelligence. Il en fait deux moyens pour lui nécessaires. À la manière plus tard de Bergson, mais alors que Bergson en fait deux instruments différents pour atteindre Dieu : l’intuition, fruit de l’esprit, et l’intelligence, fruit du cerveau, Augustin, lui se place sur un autre terrain. Il montre le pouvoir bénéfique de la foi sur la raison, celui de la complémentarité existant entre elles. Quand il écrit « crois pour comprendre » et « comprends pour croire », il met en lumière le lien qui les unit. Je crois qu’avec ces deux phrases il a donné la clef, la clef principale. Quand la foi précède la raison, bien des choses s’éclairent ici-bas, car la raison par la foi est illuminée. Je crois vraiment que la raison, autrement dit une intelligence, qui n’est pas illuminée par la foi, n’ira jamais bien loin, car elle tourne en rond, dans un cercle clos. Nous le constatons actuellement avec nos philosophes médiatisés (les seuls à l’être) prêcheurs de néant.

Pour répondre à votre question d’une manière cette fois personnelle, je rejoins Pascal qui proclamait qu’il y a logiquement autant de raisons de croire (la création, œuvre superbe d’un architecte scientifique et artiste, l’amour, la beauté où qu’elle se trouve, la bonté, et tous les dons artistiques ou autres offerts aux hommes) que de ne pas croire (le mal, la souffrance, la mort…). Il nous faut donc un jour cesser de penser, et s’agenouiller devant le mystère. La limite, c’est l’agenouillement, car nous sommes des humains limités, aussi brillants que nous croyons l’être. La foi n’est pas pour moi une foi sans raison. Elle est une certitude, basée sur la Révélation. Et si je n’aime pas le mot, c’est parce qu’il est mal compris, perçu comme un simple sentiment. « J’ai la foi », « je n’ai plus la foi », « j’ai perdu la foi »…  Voilà ce que l’on entend. On en parle comme d’un gant. Je préfère parler de « confiance absolue ». Confiance absolue en Dieu, en Jésus-Christ.

Comment expliquer le rôle de la Providence à des personnes qui souffrent terriblement ?

Je n’explique pas. Par respect et tendresse. Je leur présente le Christ Consolateur. Et leur montre l’avenir merveilleux et céleste qui les attend. Je leur montre aussi le tableau de Reynald, celui qui figure sur la couverture de mon livre La Croix Glorieuse. Les pas de l’homme souffrant et montant le long de la Croix, mais des pas soutenus par la Main de Dieu. Le Christ en Croix qui nous précède et nous regarde, mais tout là-haut dans le soleil le Christ victorieux qui nous attend en nous tendant les bras. Et je vous le dis sans prétention aucune, je leur conseille de lire mes livres, la Croix Glorieuse, certes, mais aussi Un aussi grand chagrin écrit quand mon adoré frère a été soudain appelé par Dieu en 2012, et Les mystères de ta vie, où je dévoile que nous vivons ici-bas tous les mystères, et enfin Jésus, premier de cordée. Je veux qu’ils traversent les pires épreuves en se sachant soutenus par Lui, aimés de Lui, et qu’ils sachent que l’histoire de leur vie se terminera bien !

Voyez-vous le déclin du monde actuel comme le signe de la Providence ?

Là encore ma confiance en Dieu reste suprême. Je n’ai pas la réponse, car je ne suis pas dans les secrets de Dieu, mais il se peut que ce déclin ait été nécessaire pour donner le jour à un monde meilleur. Comme dirait saint Augustin, ici-bas, tout vieillit et tout meurt. Puis il y a une autre naissance. On peut aussi penser que nous avons touché le fond. Or il faut toucher le fond pour toucher le sol et s’élancer vers la surface. Toutes les grandes valeurs divines se sont peu à peu effacées, remplacées par des valeurs matérielles ou de pacotilles. Le monde, quelque part, s’est mutilé tout seul. Je n’y vois pas l’œuvre de la Providence, mais des hommes ! Néanmoins, la Providence, qui tire le bien même du mal, est toujours là. Voilà pourquoi la confiance absolue doit rester, et toute peur être vaincue.

Comment rendre aux hommes la valeur de l’éternité ?

En les tournant vers le Ciel ! En leur rendant, le sens de la vie. En les sortant des griffes de tous ces penseurs actuels prêcheurs de néant, qui loin de les sortir du désespoir, les y enfoncent ! Il nous faut des êtres de passion, saints, philosophes, prophètes ou autres, capables de propager la vérité. Et il faut que ces êtres-là soient placés dans la lumière, gagnant le combat contre les forces de l’ineptie qui se croit souveraine et intelligente, car préférant la raison rétrécie à tout, elle refuse l’au-delà des choses et le saut de la foi. Le « pourquoi » me semble encore plus important que le « comment ». Pourquoi rendre aux hommes la valeur de l’éternité ? Parce qu’il y va de leur vie ! Oui, il s’agit d’une nécessité vitale. Sur tous les plans. Spirituel, corporel, psychologique. Quoi qu’il en dise, aucun homme ne peut vivre en se sachant condamné aux vers et à la cendre. Aucun homme.

Vous parlez du risque du déplacement des tendances. Pensez-vous que les hommes doivent éviter les conseils à leurs alter égo ?

Le déplacement des tendances est un fait reconnu, non seulement par saint Augustin, mais par la psychanalyse. Saint Augustin a écrit : « nous avons observé souvent que chez certains, quand on parvient à réprimer la sensualité, l’avarice se développe à sa place ». Et la psychanalyse vous parlera aussi de la métamorphose, de la plasticité, des tendances. C’est le cas, par exemple, d’une personne ayant cessé de boire, mais s’adonnant depuis au jeu. J’ai mentionné, en effet, le danger des conseils, même médicaux, quand on ne connaît pas bien la personne à laquelle on les adresse, tel « arrêtez de fumer ». Car celui qui ignore la profondeur de l’angoisse pouvant habiter le fumeur est très imprudent de prononcer ces mots. Car si fumer est nocif, comme chacun le sait, c’est aussi un calmant, et cesser de fumer conduit hélas certains vers la dépression ou la névrose. Le fumeur peut se détruire autrement, par l’alcool, ou les médicaments antidépresseurs à outrance. Les tendances à l’excès ne disparaissent jamais, mais il y a des déplacements heureux. Car l’excès est excès en tout, même en bien ou en création. Un boulimique, par exemple encore, ruinant sa santé peut sauver celle-ci en devenant boulimique d’études, de lectures, de voyages, ou d’autres belles choses. C’est ainsi que sur des négativités premières, on peut parfois fabriquer de l’or !

Pour répondre à votre question, je ne pense pas malgré tout, que les hommes doivent éviter les conseils, mais ils doivent être prudents à ce sujet, les psychologues aussi, et connaître un peu celui qui leur fait face avant de s’aventurer sur ce terrain fragile. Donner des conseils est toujours périlleux, car chacun est différent et ce qui sert à l’un ne sert pas toujours à l’autre. Mais donner des conseils, c’est aussi parfois ouvrir une porte, offrir son expérience, allumer une lumière, rendre la vue à quelqu’un, le sortir d’un chemin sans issue, c’est donc une preuve et un partage d’humanité, et nous avons tous besoin, un jour ou l’autre, d’un autre regard sur nous et notre vie, que le nôtre. Mais il est bon de donner des conseils quand l’autre vous les demande… Ou quand on constate que l’autre en a vraiment la nécessité. Si tel n’est pas le cas, il s’agit d’une intrusion, un acte parfois de supériorité ou de domination, à moins, bien sûr, qu’il s’agisse d’une bouée lancée à quelqu’un qui se noie.

Peut-on réellement choisir où mettre notre béatitude ?

Pour moi, la béatitude n’est qu’un mot, correspondant à un état qui ne nous sera donné qu’au Ciel. Car la béatitude est un bonheur intense, et qui ne finit plus, un bonheur lié à l’éternelle paix du cœur. Cela sur terre est impossible, nous le savons. Ici-bas chacun pourtant, souhaite être heureux. Et chacun peut l’être à sa façon. Car le bonheur de l’un ferait souvent le malheur de l’autre. Pour répondre à votre question et reprendre vos termes, je dirais simplement que l’on choisit où mettre sa béatitude à partir du moment où l’on connaît ses passions, ses désirs, ses espoirs. Un minuscule enfant choisira la musique et deviendra un grand virtuose parce que la musique était déjà en lui, et elle était son bonheur. La vie, notre caractère, notre tempérament, nos talents et nos goûts, nos dons, et tout ce que Dieu a placé en nous, nous font prendre telle ou telle route. On peut choisir sa béatitude. Mais il y a des cas où elle vient à nous. La vie, toujours la vie, parce qu’elle est aventure, évolution, surprise, nous apprend parfois où elle se trouve, et alors on ne peut plus parler de choix délibéré. Un assoiffé d’amour, par exemple, qui passe d’une conquête à une autre, toujours insatisfait, peut rester malheureux longtemps jusqu’à ce qu’il soit enfin comblé par une rencontre : Dieu, ou un être humain. Il y a donc des cas où l’on ne choisit pas sa béatitude et où elle vient à nous.

 

Sources et références de l’ouvrage l’Homme Nouveau

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