Euthanasie et athéisme, une régression anthropologique sans précédent

Le retour en force de l’euthanasie en ce début de siècle, dans nos sociétés occidentales esseulées par plusieurs décennies de matérialisme moral et social forcené ne doit pas nous surprendre. Même si au premier abord elle paraît quelque chose d’incroyable, tant elle est associée au XXème siècle à ce qui compte parmi les pires crimes de l’histoire humaine que l’on pouvait espérer à jamais conjurés, elle est en fait dans une cohérence totale avec les principes qui gouvernent notre temps. L’euthanasie se trouve de fait au confluent de deux tendances : la volonté de maîtrise absolue du réel caractéristique de ce que l’on nomme la modernité, et la peur de la mort, qui est inhérente à la condition humaine, mais qui ne trouve plus dans les circonstances actuelles de nos sociétés occidentales de quoi s’exprimer. Ces deux tendances trouvent leur point de convergence dans l’athéisme réel, pratique et vécu, à défaut d’être toujours pleinement compris par ceux mêmes qui le vivent – et, il ne faut pas se leurrer, une part sans doute non négligeable des croyants même en est, tant la mentalité athée imprègne notre culture, et tant il est difficile d’aller contre la culture dominante de son époque.

L’athéisme en effet, pour n’être assurément pas cet aboutissement du progrès historique que nous vantaient et nous vantent parfois encore les chantres du scientisme, n’en est pas moins un aboutissement parfaitement logique des prémisses de la modernité. En définissant l’homme par la conscience de soi, c’est-à-dire par l’auto perception de sa propre pensée, dans le prisme de laquelle tout l’univers vient se refléter, les philosophes modernes en ont fait un dieu. Si en effet je n’ai de rapport direct et immédiat qu’à moi-même, et seulement médiat et par voie de déduction à tout le reste, je suis un être clos sur soi qui ne trouve qu’en soi-même sa raison d’être. A ce titre, je suis en droit un être parfait, ce qu’on nomme un dieu. Et ainsi l’athéisme moderne ne procède pas tant de la négation de l’existence de Dieu que de l’exhaustion de l’homme au rang de divinité, dont la raison est la mesure absolue de toute chose, tant sur le plan pratique que sur le plan moral, nulle loi ne pouvant me contraindre sans mon consentement.

Comme toutefois l’expérience de la vie s’évertue en permanence à démentir cette affirmation, la conséquence de cette contradiction est l’attitude de domination sans limite du monde. En droit, j’ai tout ; en fait, je n’ai presque rien : la conclusion est que tout m’est dû. A la raison technique de faire en sorte que cela soit le cas, et au droit subjectif moderne de plier le politique et la société à mon bon plaisir.

L’euthanasie s’insère admirablement dans cette configuration. D’une part, elle est une tentative pour subvertir la souffrance, cette négation scandaleuse de ma volonté, cette prétention de la passion, et la plus humiliante qui soit, de me dominer. D’autre part, l’euthanasie est, plus radicalement, la prétention de dérober à la mort son pouvoir sur moi. En choisissant l’heure de ma mort, j’affirme « ma liberté » nous disent ses défenseurs, autrement dit je me donne l’illusion ridicule de tromper la grande faucheuse. C’est que la mort est le scandale absolu pour un dieu : elle est la négation par excellence de sa puissance, l’aveu terrible de son impuissance bien réelle et radicale. Alors que seul l’ego existe, elle est le non-moi par excellence. Mais l’euthanasie affiche aussi sa perversité dans l’instrumentalisation qu’elle opère de la société. Le suicide a toujours existé. Les Stoïciens, qui voulaient déjà tout maîtriser, en ont fait l’apologie. Mais le suicide ne saurait convenir au moderne : il est trop marqué du signe du désespoir et de l’opprobre. Tandis que demander au médecin d’opérer, c’est exiger l’acquiescement de la société, c’est lui extorquer l’aveu que ce que je veux n’est pas un mal et ne saurait l’être. Comment cela pourrait-il l’être si la volonté individuelle est par définition sainte ?

Enfin, dans cette geste euthanasique il semble qu’on puisse encore voir, pour finir, une parodie blasphématoire de la mort du Christ. Jésus en effet, en donnant sa vie, a effectivement trompé la mort : jusqu’en elle sa volonté est demeurée libre ; et alors que la mort est la passion par excellence, le don parfait de soi qu’a fait le Christ en a fait l’action par excellence, qui ruine la puissance de la mort. Ne faut-il pas voir dans la demande d’euthanasie et dans la revendication de liberté qu’elle exprime un geste symétrique ? Symétrique mais inversé et par là-même entièrement perverti, puisqu’il ne s’agit pas alors de se donner, mais bien de se garder, ou de prétendre le faire jusqu’au bout, dans la stérilité la plus complète.

Ainsi, l’euthanasie, et ses compagnons de route que sont l’avortement et l’eugénisme, trouve dans la mentalité moderne des raisons évidentes. Elle est une forme de réplique athée à la peur irrépressible de la mort qui travaille le cœur de l’homme et qui ne trouve plus dans l’espérance religieuse de quoi se vivre. Et elle est donc tout naturellement une négation de la spiritualité chrétienne. De manière générale, si l’on a à l’esprit le fait que la conscience de la mort est un propre de l’homme, qui le différencie de l’animal en en faisant un être religieux, on mesure à quel point l’athéisme contemporain marque une régression anthropologique. L’homme moderne ne sait plus vivre une vie vraiment humaine, car épris sans limite de son propre ego, il ignore le monde dans lequel il existe, et il en ignore donc son Créateur. La demande d’euthanasie est une expression de cette ignorance. Et une expression d’autant plus pitoyable qu’en fin de compte le réel se rappelle à nous, et dans sa version la plus sordide ici, et que l’ultime raison de toute cette comédie est sans doute la mise qu’escomptent en retirer les puissances d’argent. Tant le pauvre désir de cet homme qui se croyait un dieu est instrumentalisé par les cyniques et les puissants de ce monde.

Guilhem Golfin,

Source IEPM

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