Gérard Leclerc – C’est bien la question de Dieu et de sa négation qui est à l’origine aussi bien du stalinisme que du nazisme

Les remarques que le père de Lubac rédige à propos de la publication du Drame de l’humanisme athée dans Mémoire sur l’occasion de mes écrits minimisent la portée de son propre ouvrage. C’est bien dans la manière d’un homme toujours lucide, même à son propre endroit. Livre d’occasion, rassemblant à la hâte diverses études dispersées. De ses chapitres sur Dostoïevski il écrit qu’ils sont assez superficiels ! Voilà qui est bien sévère.

Mais comment ne pas admettre, par ailleurs, que le livre tient le coup ? Le cardinal Lustiger, dans l’entretien qu’il m’accordait sur KTO, à l’occasion de son quatre-vingtième anniversaire, le citait comme un repère sûr pour caractériser le fond de la tragédie européenne du XXe  siècle. C’est bien la question de Dieu et de sa négation qui est à l’origine aussi bien du stalinisme que du nazisme. Et il fallait une singulière cécité de la part de toute une génération, dans les années soixante-soixante-dix, pour écraser de son mépris cette réflexion qui avait le tort de refuser l’athéisme de Feuerbach, de Marx et de Nietzsche. Nous vivions bien ce que Daniélou appelait «  le temps des assassins de la foi  ».

J’ai eu le sentiment que tout le labeur de Maurice Clavel, à la même époque, avait consisté à faire ressurgir la question de Dieu du tréfonds de la conscience occidentale, à l’encontre de tels assassins. Dieu est dieu, nom de Dieu suivait forcément le Ce que je crois, car Clavel, furieux, voyait bien que c’étaient les clercs, du moins certains d’entre eux, dirigés par des théologiens dévoyés, qui s’employaient à empêcher le retour du refoulé de la culture moderne.

Bien sûr, on peut objecter à ce retour du refoulé la logique de Marcel Gauchet, avec le processus d’autonomisation du social par rapport au religieux. Mais le retour de Dieu n’équivaut pas au «  retour du religieux  ». Je ne suis pas sûr de pouvoir m’en expliquer de façon satisfaisante, mais j’entrevois comme une instance non seulement de la conscience individuelle mais aussi de la conscience sociale qui se justifie par la relation sui generis de notre humanité avec le Dieu de Pascal et de la Révélation. Celui d’une charité qui ne se confond pas avec l’ordre politique, mais qui peut néanmoins le modifier. Selon quelle modalité ? Difficile d’apporter une réponse exhaustive. Mais il y a une nécessité absolue d’une expression originale de la foi. Celle-ci ne saurait se passer de l’existence, en ce qui concerne le christianisme, d’une structure particulière, ecclésiale. Je suis renforcé dans ma conviction par Leszek Kolakowski, qui montre comment la rupture luthérienne a pu avoir des conséquences terribles : «  Tout en acceptant la nécessité de l’Église visible, la Réforme de Luther a brisé la continuité que lui assurait la protection divine : en abandonnant le sacrement de la prêtrise et la succession apostolique, elle a fait de cette Église un simple rameau de la vie séculière. On aboutissait ainsi à la conclusion que l’Église doit être subordonnée aux autorités séculières, et c’est ce qui s’est effectivement produit par la suite.  » Kolakowski va encore plus loin : «  La Réforme n’a pas seulement sécularisé le christianisme comme institution, elle l’a sécularisé aussi comme doctrine.  »

Gérard Leclerc

 

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