La foi est-elle dans les propositions ou en Dieu ?

Un article d’Eduardo J. Echeverria, traduit par Vincent de L. dans France-catholique :

La foi est-elle dans les propositions ou en Dieu ?J’ai commencé à lire la nouvelle Constitution Apostolique du pape François Veritatis Gaudium (« sur les facultés et les universités ecclésiastiques ») et, honnêtement, j’ai coincé sur la première partie de la deuxième phrase : « Parce que la vérité n’est pas une idée abstraite, mais qu’elle est Jésus lui-même ». La déclaration liminaire de François sur la vérité opposée aux idées abstraites me rappelle la considération de Thomas d’Aquin sur la question selon laquelle l’objet de la foi est une proposition ou Dieu. François paraît implicitement nous mettre devant un choix similaire. Mais l’Aquinate affirme que ce choix est spécieux. Notre foi est à la fois dans les propositions et dans la réalité de la Parole divine, Jésus Christ.

En fait, qu’EST-ce qu’une idée abstraite ? François ne le dit pas mais je pense que l’on peut avancer que les idées abstraites peuvent être considérées comme des propositions que l’on affirme être vraies et dont le contexte ne détermine pas le statut de la proposition vis-à-vis de la vérité. Donc, des idées abstraites sont des vérités abstraites. Par exemple, « Le Verbe s’est fait chair et a demeuré parmi nous » (Jn, 1, 14), ou « Le Christ s’est relevé d’entre les morts » (1 Co 15, 20).

D’autres exemples de vérités abstraites qui sont affirmées peuvent être prises dans la première lettre pastorale à Timothée : « Le Christ Jésus est venu dans le monde pour sauver les pécheurs » (1,15), « Dieu notre Sauveur… désire que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité. » (2, 3-4), « parce qu’il y a un Dieu, et qu’il y a un médiateur entre Dieu et les hommes, l’homme Jésus Christ » (2, 5), « parce que tout ce qui est créé par Dieu est bon et que rien ne doit être rejeté s’il est reçu dans l’action de grâces » (4,4).

Le statut de vérité de ces propositions est tel qu’elles seront vraies toujours et partout. Ce n’est pas le contexte qui détermine leur statut vis-à-vis de la vérité. Une proposition doctrinale est vraie si, et seulement si, ce qu’affirme cette proposition est en fait le cas de la réalité objective ; autrement, la proposition est fausse. Ce n’est pas le contexte qui détermine la vérité de la proposition qui est jugée être le cas de la réalité objective. C’est plutôt la réalité elle-même qui détermine la vérité ou la fausseté d’une proposition.

Les vérités abstraites, telles celles qui sont dans la première lettre à Timothée, sont une partie du contenu de la foi. Notre foi n’est-elle alors pas à la fois dans les propositions et dans la réalité objective de la Personne du Christ ?

Dans quel sens, alors, la foi est-elle un chemin pour connaître la réalité divine, et comment, ainsi que le demande Romanus Cessario, op, « les propositions peuvent-elles servir d’objets réels de foi, même si l’acte de foi trouve son terme ultime dans la réalité divine ? » Cessario ajoute : « Pour la théologie catholique, l’acte de foi atteint au-delà du contenu formel de la doctrine et atteint le référent même – res ipsa – de la foi théologique. »

Dans le Traité de la Foi de Thomas d’Aquin, ce dernier soutient que « l’objet de la foi peut être considéré de deux manières. D’abord, en ce qui concerne la chose crue elle-même, et l’objet de la foi est alors quelque chose de simple, c’est-à-dire la chose elle-même en laquelle on a foi ; ensuite, en ce qui concerne le croyant, et sous cet aspect, l’objet de foi est quelque chose de complexe, comme une proposition. » L’Aquinate comprend bien cette question. Oui, les réalités sont dans le connaisseur selon le mode du connaisseur, d’après Thomas d’Aquin, mais dans celui qui sait, la connaissance de la vérité dans l’homme est propositionnelle.

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Cependant, l’Aquinate dit vraiment « Actus autem credentis non terminatur ad enuntiabile sed ad rem » [L’acte (de foi) du croyant ne s’achève pas dans les propositions mais dans les réalités (qu’elles expriment)]. Comme il est vrai de dire que le terme ultime de la foi n’est pas un ensemble de formules théologiques que l’on confesse, mais bien Dieu Lui-même, il est également vrai pour Thomas d’Aquin que les articles de foi sont nécessaires pour connaître Dieu. Il explique : « Nous ne constituons pas de déclarations sauf pour permettre d’appréhender les choses à travers elles. Ce qui est dans le savoir l’est également dans la foi. » En d’autres termes, on connaît premièrement Dieu Lui-même mais dans et au travers de propositions déterminées.

C’est précisément ce qui manque à l’assertion de François. Mais pas dans le Catéchisme de l’Église catholique : « Nous ne croyons pas en des formules mais d ans les réalités qu’elles expriment, ce que la foi nous permet de toucher. L’acte (de foi) du croyant ne s’achève pas dans les propositions mais dans les réalités (qu’elles expriment) ». De la même façon, nous approchons ces réalités avec l’aide de formulations de la foi qui nous permettent d’exprimer et de transmettre cette foi, de la célébrer en communauté, de l’assimiler, et d’en vivre de plus en plus. » (§170)

S’il nous faut connaître la nature de la foi chrétienne, nous devons le faire à la lumière de l’enseignement de l’Apôtre Paul qui nous appelle à croire avec notre cœur et à professer ce que nous croyons (Ro, 10, 9). Puis le théologien, à l’époque luthérien, Jaroslav Pelikan, nous informe d’un double impératif chrétien, l’impératif de croyance et l’impératif confessionnel, qui sont à la racine des croyances et des professions de foi. La foi implique à la fois la fides qua creditur (la foi avec laquelle on croit) et la fides quae creditur (la foi en ce que l’on croit).

Un traité de la foi complètement biblique nécessite la connaissance (notitia), le consentement (assentus), et la confiance (fiducia). Bien sûr en termes de normes, il y a trois éléments d’un unique acte de foi impliquant toute la personne qui s’engage envers Dieu, en Christ et par la puissance du Saint Esprit. Pourtant, au minimum, la foi implique la croyance, et avoir une croyance signifie que l’on est intellectuellement engagé dans la vérité tout entière que Dieu a révélée.

En outre, la foi implique de considérer certaines croyances comme vraies, explique Thomas d’Aquin, parce que « la croyance est appelée consentement, et cela ne peut être qu’à propos d’une proposition, dans laquelle on trouve vérité ou fausseté. De plus, fides quae creditur est le contenu objectif de la vérité dévoilée et développée dans les croyances et confessions de l’Église, dogmes, définitions doctrinales, et canons.

La foi est-elle en les propositions ou en Dieu ? Dans le catholicisme, elle est dans les deux.

Eduardo J. Echeverria est professeur de philosophie et de théologie systématique au Séminaire supérieur du Sacré-Cœur à Detroit. Ses publications comprennent Pope Francis : The Legacy of Vatican II (“Pape François : l’héritage de Vatican 2”, 2015) et Revelation, History, and Truth : A Hermeneutics of Dogma. (“Révélation, Histoire et Vérité : une herméneutique du dogme”, 2018).

 

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