La quête des lépreux, du Vieux marché à la croisière de lumière

Installé à la terrasse d’un café du Vieux marché, malgré la grisaille d’un dimanche de janvier normand, je contemple, surplombant le bûcher de la pucelle, deux autres jeunettes, foulard et nœud au cou.

Dans leur uniforme de guidouilles, elles abordent, timides et un rien craintives, les passants qui s’approchent des Halles, tels les automates d’une course dominicale réglée depuis des siècles, tête basse, menton rentré au chaud dans leur cache-col.

Nous sommes le dernier dimanche de janvier. C’est la quête de Raoul Follereau et de l’Ordre de Malte pour les lépreux.

Avec leurs boîtes vertes et jaunes scellées, elles se lancent de quelques pas timides, sans jamais se séparer l’une de l’autre comme pour se donner du courage, comme pour entraîner l’une tandis que l’autre empêcherait la fuite.

Un merveilleux sourire de jeune fille bien élevée nimbe alors cette boîte de plastique qui, sèchement, tinte à chaque piécette lâchée pour soulager le monde de sa lèpre.

Elles ont froid, recroquevillées dans leur manteau, en petit collant de laine bleu, tandis que, plus gavroches, à l’autre entrée, les jeunes louveteaux hèlent les badauds. D’un bout à l’autre de ce passage des Halles en forme de bûcher en flammes, elles vont à la rencontre du passant tout aussi replié sur lui-même. Elles entrent comme par effraction dans son monde emmuré de ses propres préoccupations, faites des futurs achats au fromager et des prochaines échéances de loyers. Lui aussi a ses problèmes, ses soucis, ses peines et ses joies.

Les yeux tournés vers leurs pensées, ils stoppent devant le sourire timide des filles du Père Sevin comme s’ils avaient heurté un platane qui aurait poussé nuitamment sur la route de leurs habitudes. Un instant interdits, inquiets par cette entrée intempestive dans ce monde protégé, que nous construisons tous selon notre génie architectural propre, ils écoutent, sur la défensive, les porte-paroles des malheurs d’inconnus lointains immiscer dans leur univers la souffrance d’autrui.

Certains baisseront la tête aussitôt, les saluant à peine, à deux doigts de les vilipender d’avoir osé troubler la quiétude insouciante de leur ronronnement crénelé de peur et d’indifférence, envahi pourtant d’une mauvaise conscience, mise au cachot et au secret. D’autres, gênés, trouveront une excuse noble mais gratifieront les émissaires des sans-voix du bout du monde d’un sourire, témoin que la souffrance des autres, sans ouvrir leurs mains, pour peut-être de sincères raisons, a cependant touché leur Cœur.

Nombreux cependant, et ce fut une leçon à l’observateur plongé dans le souvenir de ses propres quêtes maltaises que je suis, accompagneront leur sourire d’un mot et d’une pièce, de sorte que le tintement aigu de la boîte verte et jaune se fit au fil des heures plus grave et plein, alors que sonnait, au clocher multiséculaire de la cathédrale de Monet, l’heure d’aller entendre l’Evangile des Béatitudes qui se déployait sous mes yeux attendris et émus.

En vidant leur poche, les automates du quotidien sortaient un court instant d’eux-mêmes et c’est leur cœur qui, en s’ouvrant, se comblait du monde tout entier, en même temps que se remplissait l’escarcelle des lépreux, lesquels, par le truchement des hérauts de Follereau, ont plus qu’un court instant tiré de la grisaille normande ces passants, sans peut-être qu’ils ne se soient rendus compte que leur pièce venait de nous offrir, à eux comme à moi, une croisière de lumière.

Florimontain 

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