« Laissez de côté la gloire du monde, désirez le Paradis ! »

« Laissez de côté la gloire du monde, désirez le Paradis », a exhorté Mgr Angelo De Donatis, le vicaire de Rome, dans son homélie lors de l’ordination épiscopale du p. Daniele Libanori, jésuite, et ancien recteur de l’église du Gesù où il a plusieurs fois accueilli le pape François, et don Paolo Ricciardi, du clergé romain, comme évêques auxiliaires de Rome, le 13 janvier 2018 dans la cathédrale Saint Jean-du-Latran.

Une longue litanie de conseils valables pour les évêques, comme pour les laïcs, qui prolonge notre édito de la semaine, quand le temps ordinaire revient à caser Dieu dans les trous

Temple. « Votre corps est le temple de l’Esprit-Saint ». L’affirmation de saint Paul est bouleversante : le Dieu des armées n’habite plus dans le temple, sur le Mont Sion, mais dans le cœur du baptisé. Chaque frère que nous rencontrons est un mystère. Sur l’esplanade du temple de Jérusalem, était installée une enceinte qui séparait le parvis des Gentils de l’espace où s’élevait le sanctuaire véritable, réservé aux circoncis. Sur les portes de l’enceinte était gravé sur pierre un avis très sévère : le non juif qui outrepassait devenait responsable de sa propre mort. Cet avertissement consacrait la sainteté du sanctuaire : seul celui qui était dans l’alliance avec Dieu pouvait oser se présenter en sa présence.

À vous aujourd’hui sont confiées deux catégories de frères dans lesquelles – comme autrefois dans le temple – la présence du Seigneur se fait particulièrement évidente : à toi, père Daniele sont confiés les clercs ; à toi, don Paolo, les malades. Rencontrez chacun avec appréhension, comme si vous alliez contempler – outre l’enceinte – la splendeur du Mont Sion. Soyez les gardiens – non les propriétaires – de l’Esprit de sainteté qui habite en eux. Ce que je vous dis n’est pas une suggestion : réellement, la présence du Seigneur est là ; elle habite dans les prêtres et dans les diacres en vertu du sacrement reçu, elle habite dans nos frères malades en vertu de cette souffrance qui les consacre icônes du Crucifié. Nous avons besoin d’eux : une communauté sans ministres n’est qu’une association, une communauté sans espace pour les malades est une caricature de la réalité.

Second mot : témoin. Jean-Baptiste s’exclame : « Voici l’Agneau de Dieu ». Il ne dit pas « Me voici » mais « Le voici ». L’Agneau est au centre de son annonce prophétique ; son « je » disparaît derrière la splendeur du Christ. Et pas seulement ! Dans l’Évangile que nous avons écouté, il y a davantage : Jean consent aussi à ce que certains de ses meilleurs disciples passent à l’école de Jésus. Il n’est pas un « parrain » qui lie tout à soi. Pas du tout : il pousse les siens vers le Christ sans prétentions, sans jalousie. Avec l’image de l’agneau, le Baptiste fait écho au chapitre 12 de l’Exode où l’on parle des préparatifs de la Pâque : la chair de l’agneau – que les juifs consomment dans la nuit de leur fuite de l’Égypte – doit leur donner de la vigueur pour le long voyage ; le sang garantit la protection contre l’ange exterminateur. En identifiant l’agneau à Jésus, Jean confesse que c’est seulement en lui – et en personne d’autre – que s’accomplit l’exode du croyant du règne de l’esclavage à la liberté des enfants de Dieu. Jésus soutient le croyant avec sa chair et le rachète par son sang ; il le nourrit et le renouvelle ; il le rassasie et lui pardonne. La vie du témoin – dont Jean-Baptiste est l’archétype – a précisément cet objectif : faire comprendre que le Christ est notre richesse suffisante et que – par conséquent – aucun d’entre nous, pas même les ministres de l’Église, ne peut se considérer comme le commencement ou la fin du salut des personnes. Nous devons apprendre à être des témoins sans vouloir être les protagonistes, des lignes bien dessinées sur la toile de l’histoire, des lignes de perspective qui conduisent naturellement le regard des autres vers le point central du christianisme : l’Agneau qui enlève le péché du monde. Pauvres de nous si nous utilisons le ministère comme un alibi pour couvrir des vides, ou la communauté chrétienne comme une scène pour exhiber nos compétences. Chers père Daniele et don Paolo, votre humilité et votre discrétion nous sont connues à tous, continuez à indiquer le Maître et encouragez les personnes à ne faire confiance qu’en son Saint Esprit.

Le dernier mot est disciple. « Venez et vous verrez », répond Jésus aux deux disciples de Jean qui lui avaient demandé : « Rabbi, où demeures-tu ? » C’était une question habituelle dans le monde juif pour demander à un maître d’être pris à son école. Les disciples, ce jour-là, restèrent avec lui. Comme nous le savons, « rester » est un verbe fondamental dans le quatrième évangile : Marie reste au pied de la Croix ; Jésus invite les croyants à rester dans sa Parole. « Rester » est la manière d’aimer typique du disciple. Si nous voulions en traduire le sens dans un langage compréhensible, nous pourrions utiliser le verbe « dépendre ». Nous disons que nous croyons dans le Christ, peut-être désirons-nous aussi collaborer avec lui, mais vouloir dépendre n’est pas quelque chose d’acquis. Mais quand, dans notre chair, nous faisons l’expérience de la vérité de ce « sans moi, vous ne pouvez rien faire », alors nous décidons – enfin – de dépendre de l’Esprit. En d’autres termes, faire mémoire de son propre échec et de ses propres limites personnelles est le secret pour apprendre à rester avec le Christ.

Jusqu’où pousse-t-on cette dépendance amoureuse du Maître ? Écoutons encore l’Évangile : « Tu es Simon, fils de Jean, tu t’appelleras Kèphas ». En changeant le nom de Simon, Jésus nous aide à comprendre quelque chose de fondamental : dépendre de lui veut dire carrément se laisser redéfinir, accepter qu’il révolutionne la compréhension que nous avons de nous-mêmes et de notre histoire. Et c’est cela le vrai « magis » de la vie.

Chers père Daniele et don Paolo, laissez-vous redessiner par l’Esprit Saint à travers le sacrement que vous recevez aujourd’hui : l’épiscopat n’est une ligne d’arrivée qu’aux yeux du monde. Pour le croyant, c’est au contraire toujours et seulement un départ. Aujourd’hui, vous recommencez la « sequela » à un titre nouveau. Conservez jalousement votre statut de disciples permanents : c’est cela le secret pour devenir un bon évêque.

Très cher père Daniele, très cher don Paolo : que l’Esprit vous transforme en un autre saint Joseph, gardien de Marie, image de l’Église. Apprenez de lui à servir à risquer, à disparaître. Soyez francs avec les puissants, taisez-vous devant les humbles ; apprenez de ceux que le monde méprise, enseignez avec douceur à ceux qui croient tout savoir ; évitez ceux qui vous louent, écoutez ceux qui vous corrigent ; priez le double du temps que vous mettez à prêcher ; passez plus de temps dans les pages de l’Écriture que sur les sièges des réunions ; ne cherchez pas de récompenses, faites-nous tomber amoureux de la gratuité ; ne commandez qu’après avoir aimé et aimez davantage ceux qui ne vous obéissent pas ; assumez vos responsabilités, intervenez avec détermination et douceur lorsque c’est nécessaire ; si les choses ne vont pas comme prévu, multipliez la joie d’avoir vos noms écrits dans le ciel ; aidez-nous à nous aimer mutuellement, pardonnez à ceux qui vous dénigreront ; mettez votre confiance dans la grâce plus que dans les programmes, dans le quotidien plus que dans les grands événements ; laissez de côté la gloire du monde, désirez le Paradis.

Source et  Traduction de Zenit, Hélène Ginabat

 

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