L’Ascension pour les Pères de l’Eglise : retour triomphal au ciel du Christ ressuscité, avec son corps charnel

« C’est pour nous ouvrir la porte du ciel par son ascension qu’il est ressuscité dans son corps et monté aux cieux avec son corps » (Chromace d’Aquilée, Sermon 1, 95-101).

Célébrer l’Ascension ?

Égérie, qui nous a guidés à Jérusalem durant le Carême et les fêtes pascales, ne mentionne pas de célébration liturgique de l’Ascension le quarantième jour après Pâques, alors que chaque fois qu’une cérémonie a lieu à l’Imbomon, sur le mont des Oliviers, elle ne manque pas de rappeler que c’est le lieu d’où le Seigneur s’est élevé au ciel en présence de ses disciples. Pourquoi ce silence ?

En fait cette Quadregesima Ascensionis comme l’appelle plus tard Augustin, parallèle de la quadragésime du carême, commence à être célébrée à la fin du IVe siècle seulement ; jusque -là l’Ascension du Seigneur prend place dans la célébration de la Pentecôte ; c’est le cas à Jérusalem en 384.

En Orient, les premières attestations d’une fête de l’Ascension au quarantième jour sont celles de Grégoire de Nysse, à Constantinople, en 388, et de Jean Chrysostome, à Antioche, à la même époque.

Chromace, évêque d’Aquilée de 388 à 408, est le plus ancien témoin occidental, avec Filastre de Brescia (mort avant 397), de la célébration liturgique de l’Ascension le quarantième jour après Pâques, par un sermon qu’il prononça pour cette fête mais dont on ne peut préciser l’année ; leur contemporain Maxime de Turin reste fidèle à la célébration de l’Ascension lors de la Pentecôte. La célébration de l’Ascension séparée de la Pentecôte se généralisa ensuite assez vite.

Parce que c’est peut-être la première fois que cette célébration a lieu à Aquilée, Chromace l’exalte tout particulièrement commençant son sermon par le mot sollemnitas : « La solennité de ce jour porte en elle une grande grâce festive. C’est en effet en ce quarantième jour après sa résurrection, comme votre Dilection vient de l’entendre dans la présente lecture, que notre Seigneur et Sauveur, en présence de ses disciples, et sous leurs yeux, est monté au ciel avec son corps. » (Sermon 8, 1)

Le Christ est monté au ciel avec son corps charnel

Les gnostiques et les manichéens ne croyaient pas à une vie après la mort physique, plusieurs courants hérétiques (Valentiniens, Apollinaristes) estimaient, en dépit des évangiles, que le corps du Christ ressuscité était un corps spirituel. Comme un certain nombre d’auteurs avant lui, ainsi Justin dans l’Apologie pour les chrétiens, adressée à l’empereur Antonin avant 160, Chromace souligne fortement qu’il est ressuscité et monté au ciel avec son corps de chair. Or, à la même époque, Rufin d’Aquilée, dans l’Explication du Symbole des Apôtres, composée (après 397) pour l’enseignement des catéchumènes, indique que l’on confesse à Aquilée : « la résurrection de cette chair » au lieu de « la résurrection de la chair », précisant : « Nous suivons la règle que, dans l’Église d’Aquilée, nous avons reçue avec la grâce du baptême » (Expositio Symboli, 3)  et encore que le Christ est « ressuscité des morts dans la même chair dans laquelle il est né » et c’est dans cette chair qu’il est monté aux cieux (Ibid., 29). Les fidèles d’Aquilée étaient donc bien préparés à entendre leur évêque affirmer que le Christ était bien monté au ciel dans son corps humain, celui qu’il tenait de son incarnation.

Un retour glorieux, triomphal, annoncé par les prophètes

Formés à l’exégèse spirituelle, ils sont aussi à même d’entendre une argumentation fondée sur l’annonce prophétique des mystères et de suivre la lecture symbolique qui leur est présentée : « Une nuée le reçut sous les regards de ses disciples […] et c’est ainsi qu’il est monté au ciel. […] Le Christ n’avait nullement besoin de l’aide d’une nuée, lui qui, avec le monde, avait aussi créé les nuées. C’est ce qu’il dit par la bouche de Salomon tenant le rôle de la Sagesse : “Quand il créait les cieux, j’étais là ; lorsqu’il affermissait les nuées dans l’air, j’étais devant lui comme le maître d’œuvre” (Prov.8, 28) […] Mais ce qui étonnait les Apôtres, c’est que le Christ montât au ciel avec sa chair […] ; mais quoi de surprenant dans l’étonnement des Apôtres, quand les Vertus des cieux elles aussi furent dans l’étonnement ? C’est en effet ce qu’Isaïe manifeste, lorsque, tenant le rôle des citoyens du ciel, il dit : “Quel est celui-ci qui arrive d’Édom ? La pourpre de ses vêtements vient de Bosor. Il est beau dans sa robe, beau comme la cuve pleine du pressoir” (Isaïe 63, 1). Édom se traduit : terre et Bosor : chair. Il semblait donc étonnant aux anges que celui qui selon la chair était né sur terre d’une vierge, et qu’on avait vu souffrir et être crucifié dans sa chair, montât au ciel avec cette même chair. De plus il est aussi fait mention du pressoir, pour montrer à l’évidence la passion que le Seigneur souffrit en croix. Car, en souffrant la croix, le Christ fut comme foulé sous le bois du pressoir, afin de verser pour nous son sang sacré. C’est pourquoi la pourpre de ses vêtements est dite “de Bosor”, c’est pourquoi il nous est présenté comme “beau dans sa robe”. La pourpre de ses vêtements se rapporte à l’effusion de son sang, la beauté de sa robe à la gloire de sa résurrection, car c’est dans cette chair, en laquelle il a versé pour nous son sang glorieux, qu’il est ressuscité glorieux de la mort. » (Ibid. 2). […]

Étonnement des anges et confusion du diable : l’Ascension, suprême triomphe sur Satan

« Il était étonnant pour des anges, étonnant pour les Puissances d’en-haut, que cette chair dont il avait été dit à Adam : “Poussière tu es, en poussière tu retourneras” (Genèse 3, 19), ne fut pas désormais de la poussière, mais une chair qui montait au ciel. Quel profit le diable a-t-il tiré de sa méchanceté ? Notre chair terrestre, qu’il ne voulait pas voir régner dans le Paradis, règne dans le ciel. Car l’ascension du Seigneur au ciel fut, certes, l’étonnement et l’allégresse des anges, et la joie du monde entier, alors qu’elle fut la confusion du diable, et sa véritable condamnation. Cet étonnement des anges devant l’ascension du Seigneur au ciel, David nous le montre dans le psaume, quand il dit : “Princes, élevez vos portes ; élevez-vous, portes éternelles, et le roi de gloire fera son entrée, le Seigneur puissant et fort au combat” (Ps 24(23), 7-9). Les anges étaient dans l’étonnement, eux qui avaient été présents à la résurrection du Seigneur ; aussi se criaient-ils l’un à l’autre d’ouvrir la porte des cieux au Christ vainqueur, qui revenait au ciel après le combat de sa passion. Car il avait vaincu le diable, vaincu la mort, il avait vaincu le péché, il avait mis en déroute les légions des démons, et il était ressuscité vainqueur de la mort. » (Ibid. 3)

L’accueil triomphal du Christ vainqueur

« Le Christ monta donc au ciel avec son corps après le triomphe de sa croix, après la victoire de sa passion. Les anges lui rendaient le service qui lui est dû : les uns en effet précédant le Christ montant au ciel avec son corps ; d’autres le suivaient, offrant ainsi à un si grand roi et à un si grand vainqueur la déférence qui convient. Si, en effet, tout le monde, en chantant ses louanges, va à la rencontre d’un roi victorieux alors qu’il n’est qu’un homme, combien plus tous les anges et les Vertus d’en-haut ne devaient-ils pas aller à la rencontre du Christ, roi éternel, qui après avoir triomphé du diable et vaincu la mort, remontait en vainqueur au ciel avec son corps ? » (Ibid., 3-4)

C’est l’accueil réservé à un empereur vainqueur que Chromace ne manque pas d’évoquer ici. Le Christ est revêtu de la pourpre (absolument réservée à l’empereur à cette époque), il est entouré par les Vertus, Puissances célestes, comme l’empereur par son armée victorieuse, accueilli par les anges, citoyens du ciel, comme les citoyens d’Aquilée, ont acclamé plusieurs empereurs, en particulier Théodose entrant à Aquilée, en septembre 394, après sa victoire lors de la bataille la Rivière Froide (la Vipava en Slovénie, au nord d’Aquilée), victoire sur un usurpateur qui lui permettait de reprendre le contrôle de l’Occident certes, mais plus encore, pour les chrétiens, victoire de la vraie foi sur les fausses croyances des païens dont les dieux sont les démons mis en déroute. C’est ce que Rufin explique dans le récit de cette bataille (Histoire ecclésiastique, II, 33) dont les chrétiens d’Aquilée ont pu entendre la lecture publique en 403.

Le retour du Fils dans la gloire du Père

« Rien d’étonnant, certes si les anges, aussi bien que les Vertus d’en-haut, sont accourus à la rencontre du Christ retournant au ciel, quand on nous dit que le Père lui-même est venu à sa rencontre. C’est ce que le psalmiste vient de nous déclarer lorsque, tenant le rôle du Fils, il s’adresse au Père : “Tu m’as pris par la main droite, tu m’as conduit selon ta volonté et tu m’as élevé avec gloire” (Ps 72, 24). Le Père, en effet, a reçu avec gloire le Fils qui revenait au ciel ; il l’a placé à sa droite, comme il est dit dans un autre psaume… Le Père pourrait-il manifester plus grand amour ? Quelle gloire plus grande pourrait recevoir le Fils, que de siéger à la droite du Père ? […] Il a voulu souffrir sur terre, et c’est pourquoi il a supporté la passion et la mort pour le salut du genre humain. Il a voulu monter au ciel avec son corps. Il siège à la droite du Père. Il n’y a donc qu’un seul trône pour la majesté du Père et du Fils, parce qu’il n’y a entre le Père et le Fils aucune différence d’honneur, aucune distinction de dignité, mais uniquement dilection de charité. »

A Aquilée, qu’on a pu qualifier « d’îlot nicéen » face à l’arianisme dominant en Italie du Nord durant plusieurs décennies, Chromace et sa famille avaient lutté contre l’hérésie arienne, ce qui leur vaut d’être qualifiés de « confesseurs » par Jérôme ; des évêques ariens avaient été condamnés lors du concile de 381 dont Chromace, alors prêtre, était le secrétaire.  Les fidèles ne pouvaient qu’être sensibles à cette image d’« un seul trône pour la majesté du Père et du Fils », une représentation qui avait cours aussi pour manifester l’étroite union de deux empereurs co-régnants, parfois père et fils mais pas toujours.

 

Ici c’est bien l’exaltation du Fils consubstantiel au Père qu’affirme l’évêque avant de conclure : « La chair de notre nature étant donc montée au ciel aujourd’hui dans le corps du Christ, il convient en vérité que nous célébrions la solennité de ce jour, et que nous agissions dès cette vie présente en sorte que, dans la vie future, nous méritions de devenir participants de la gloire du corps du Christ dans le royaume des cieux. » (Ibid. 4) L’Ascension nous ouvre donc à l’espérance de la résurrection de notre chair dans la gloire du corps du Christ.

 

Françoise Thelamon

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