Le besoin de salut est indispensable à notre humanité

de Benoît A. Dumas sur France Catholique :

Du contraste et même de la contradiction entre l’amplitude et la vérité de nos désirs, d’une part, et notre incapacité naturelle à atteindre leur objet et à nous en emparer, d’autre part, surgit ce qu’on peut véritablement appeler un “besoin de salut”.

Mais d’abord, qui ne désire retrouver pour toujours, transfigurés, les être chers qu’il aime, qu’il a aimés ? N’avons-nous pas le sentiment que le sens de la vie serait amoindri, peut-être même perdu, si nous n’avions, chevillé au coeur, l’espoir, même vague et confus, d’être à nouveau réunis à ceux et celles qui sont, qui ont été, à un moment ou de façon durable, une part inséparable de nous-mêmes et de notre attachement au monde ?

Parcourons ensuite à grands pas divers domaines immenses de nos désirs.

Les aspirations du coeur et de l’esprit humain sont immenses. Nos désirs de perfection et de plénitude s’avèrent décidément insatiables. Nous voudrions un bonheur absolu et définitif et nous avons le sentiment d’être ouverts à cela, d’être faits pour cela, d’y être ordonnés… Pour peu que notre éducation et notre culture nous stimulent et nous en donnent les moyens ; que nous ne soyons pas défaits ou décomposés par des épreuves ou des malheurs presque insurmontables, nous dépassons par l’imagination et la pensée les limites d’une existence moyenne ordinaire et tranquille et nous nous projetons hardiment vers ce qui pourrait réellement nous combler.

Et ceci en de multiples domaines. Le domaine de notre relation au Bien, qui mesure en définitive notre valeur humaine, se présente en premier par ordre d’excellence : Qui n’aspire à être humainement meilleur par la qualité morale de sa vie, et à recevoir de quelque manière approbation et récompense pour le labeur accompli ? Qui n’aspire à aimer et à être aimé davantage ?

À embrasser un plus grand nombre d’êtres humains dans son amour et sa bienveillance ? Ce champ de la relation au Bien concerne conjointement notre histoire singulière et notre Histoire collective. Ce que l’on veut pour soi, on le souhaite pareillement pour tous, plus encore si l’on travaille ardemment à l’avènement d’un bonheur messianique pour une humanité nouvelle.

Mais il n’y a pas que l’attrait du Bien et l’amour passionné qui dilatent le coeur. La beauté du monde et les réussites de l’art nous fascinent par éclairs et nous voudrions en être toujours abreuvés…, et nos expériences nous poussent à vouloir toujours plus et mieux, dans une sorte de dialectique ascendante.

Il en va de même dans le domaine de la connaissance : qui a mis le doigt dans l’engrenage de la recherche de la vérité s’offrant à nous, en de multiples secteurs et sous de multiples aspects, ambitionne de percer tous les mystères de la sagesse et de la science, et de pouvoir enfin contempler toutes choses – et leur auteur – dans la lumière.

Je résume : notre âme a soif de Bien, de Beauté, de Vérité, et dans cet élan se trouve emportée indéfiniment vers un infini… hors d’atteinte.

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Hors d’atteinte ? Oui, parce que la mort est là, inexorablement et universellement présente. Parce que le mal menace et casse nos plus hautes et sublimes espérances. Parce que notre humanité, malgré sa volonté et ses efforts, est profondément meurtrie et blessée et ne sait que balbutier le couronnement de ses immenses désirs.

Et même en admettant que nous soyons immortels par quelque part de nous-mêmes, ce bonheur éblouissant avec toutes ses composantes, nous sommes inaptes, par nos propres ressources, à nous en emparer. « Qui nous fera voir le bonheur ? »

Cet élan irrépressible dont l’aboutissement demeure en suspens constitue un violent paradoxe : tellement notre volonté de vivre toujours aussi bien que notre polarité vers un bonheur total et rassasiant sont liés à ce que nous sommes et sont constitutifs de notre nature humaine. Aucun artifice, aucun passe-droit philosophique à nommer ce constat : « besoin de salut ».

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Dans la foi chrétienne, ce besoin de salut est initialement appréhendé comme étant la prise de conscience par l’homme de sa volonté, élémentaire ou profonde, de faire le bien, et de sa quasi-impossibilité à l’accomplir. Avec comme illustration le diagnostic de S. Paul : “Vouloir le bien est à ma portée, mais non pas l’accomplir : puisque je ne fais pas le bien que je veux et commets le mal que je ne veux pas (…) Malheureux homme que je suis ! Qui me délivrera ?” (lettre aux Romains 7, 14-25)

Le constat de notre division intérieure entre le bien et le mal n’est pas propre à la religion biblique. Le texte d’Ovide, célèbre auteur latin au tournant de notre ère, cité ci-après, procède de la même prise de conscience. Et le commentaire que je rapporte illustre encore l’appropriation de cette expérience par une voix contemporaine autorisée. « Video méliora provoque, détériora sequor ». Je vois le bien et je l’approuve, mais je fais (je suis) le mal. (Réflexion mise dans la bouche de Médée (Métamorphoses VII, 2 – Nouveau Petit Larousse, 1958, locutions latines et étrangères). La citation est accompagnée de la l’explication suivante : « ces paroles peignent l’homme à qui son intelligence droite montre le chemin du devoir et de la vérité, mais que sa faiblesse et l’appât du plaisir entraînent néanmoins vers le mal »

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Ce besoin de salut n’est pas une donnée purement individuelle, je le rappelle. Il est transposable aux sociétés humaines et à leur Histoire. Nous sommes dans l’incapacité de faire le Bien, dans toute la diversité des domaines qui nous requièrent, sur de longues périodes et à échelle universelle, de telle sorte que soit assurée la vie harmonieuse des peuples et des civilisations dans la liberté, la rectitude, la justice, la fraternité, la paix… A ce niveau terrestre et immanent, ce n’est pas de salut “transcendant” qu’il faut parler, mais d’abord de libération. C’est d’ailleurs selon cet ordre que s’est déroulée la révélation biblique de Dieu : avant d’être le Dieu sauveur, il libéra son peuple de la servitude et de l’oppression des Egyptiens. Il fut le libérateur. Et la révélation judéo-chrétienne en son entier oscille dans un indispensable va-et-vient entre ces deux pôles complémentaires du salut et de la libération. A ce propos, dans les années du Concile Vatican II, le journaliste religieux du journal le Monde, Henri Fesquet, avait cette formule pertinente et féconde : “la libération est l’immanence du salut, le salut est la transcendance de la libération”.

Le champ où l’homme expérimente ce besoin de salut ne se limite pas, loin de là ! au domaine moral, bien que dans cet espace ledit besoin soit aisé à identifier et assez communément ressenti, sinon franchement reconnu. Il se fait jour aussi dans les différents domaines où nous osons reconnaître et formuler les puissants et véridiques désirs qui nous traversent – parfois nous soulèvent et nous happent – concernant notre destinée, quand on ne refuse pas de se confronter à une espérance totale.

C’est alors que “besoin de salut” apparaît comme la catégorie d’anthropologie philosophique la plus adéquate. S’il se trouve qu’elle est ouverte à la dimension religieuse, cela ne lui ôte en rien sa vérité. Cela montre seulement qu’à ce niveau de réflexion sur la destinée humaine, la philosophie jouxte nécessairement la dimension religieuse.

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Besoin de salut ou besoin d’être sauvé oriente naturellement vers un indispensable complément d’agent. Car si notre humanité (notre nature humaine), personnellement et collectivement considérée, a besoin d’être sauvée – humanité qui ne se ment pas à soi-même, qui reconnaît la force et le caractère infini de ses désirs, qui accepte sa condition, qui cherche des réponses – il faut bien que ce soit par Autre qu’elle-même. Quelqu’un est là, Dieu ( ?) sera là, qui suscite et dilate nos désirs en perdition et s’offre à les combler.

Pour y adhérer, la philosophie ne suffit sans doute pas… Du moins est-elle apte à circonscrire assez précisément la question, et à préparer une démarche, qui ne pourra être en fin de compte que personnelle et existentielle. Démarche qui n’a pas lieu forcément de s’inscrire dans le cadre d’une religion positive, mais qui dans le fond est à proprement parler religieuse.

L’attitude basique de la foi, en effet, quelle que soit la religion ou en l’absence de toute religion positive, consiste à reconnaître et accepter cette dépendance, la vouloir peut-être : l’homme est un être qui – vu les aspirations et les désirs à la fois transcendants et impossibles qu’il porte en lui, et intimement persuadé qu’il ne doit pas, qu’il ne peut pas y renoncer, à cause de leur enracinement naturel profond (ontologique), de leur force vitale, de leur véracité – a besoin d’être sauvé. Je suis, moi, cet homme, cette femme, en perdition.

“En perdition” : j’insiste. Tout le drame de la condition humaine est ici présent. “Qui me fera voir le bonheur ?” Nous sommes faits pour un destin grandiose, mais impossible à atteindre, si personne ne vient à notre secours. Ce besoin de salut touche ces êtres captifs, meurtris et délaissés que nous sommes : captifs du mal et de la mort, meurtris par la souffrance, abandonnés à la solitude avec nos immenses aspirations frustrées.
Sa reconnaissance humble et vraie est propre à nous mettre en rapport avec cet infini qui nous investit et nous presse par les divers côtés où se construit notre destinée.

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Schématiquement, trois attitudes sont possibles.

• Renoncer à son “désir d’infini bonheur” : la résignation ou la passivité l’emportent alors pour diverses raisons : conséquence d’une vie trop dure, rivée à la simple survie ; résultat de la “distraction” (je parle de celle qui nous conduit insensiblement à la mort) ou d’un conformisme culturel dominant ; défaut d’ouverture, ignorance… L’homme, la femme, laisse en suspens les grandes interrogations, fait taire ses angoisses ou profondes tristesses ou bien s’efforce de vivre avec… Il ou elle n’est pas en conditions de hisser la voile de son embarcation qui lui permettrait de capter de grands souffles l’emportant vers l’au-delà.

Dans le meilleur (le pire ?) des cas, résignation et passivité se convertissent en stoïcisme qui consiste à se faire un front d’airain face aux impasses et insupportables adversités de l’existence.

• Seconde attitude : reconnaître l’immensité de ses désirs et estimer que nous en sommes injustement et inexplicablement frustrés ; mais ne pas vouloir accepter pour autant de dépendance, au sens d’ouverture à une solution apportée par Autre et plus grand que soi. C’est alors la révolte, envers du sentiment de l’absurde. Ainsi prend corps certaine forme d’athéisme.

• Troisième voie : laisser entrer en soi le besoin de salut (1) tel qu’énoncé pus haut, et s’en remettre à “l’Univers profond” ; à la réponse de l’univers profond, aurait dit Jean Jaurès. (2) Mais chacun pressent que la réponse à ces questions et aspirations de l’homme ne peut venir que de Quelqu’un.

(1) “Il est bon d’être lassé et fatigué par l’inutile recherche du vrai bien afin de tendre les bras au Libérateur.” Pascal

(2) “(…) Le courage, c’est d’aimer la vie et de regarder la mort d’un regard tranquille ; c’est d’aller à l’idéal et de comprendre le réel ; c’est d’agir et de se donner aux grandes causes sans savoir quelle récompense réserve à notre effort l’univers profond, ni s’il lui réserve une récompense. (…)” J. Jaurès – Discours à la jeunesse

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