Le jeûne durant le carême à Jérusalem en 384

Égérie, une dame chrétienne de rang social élevé, sans doute originaire de Galice (Espagne), accomplit durant trois ans (381-384) un long voyage pour visiter les lieux saints d’Orient. En 384, elle est à Jérusalem durant le carême et les fêtes pascales.

Moniale ou membre d’un de ces cercles de dames pieuses, comme on en connaît à l’époque, elle adresse à ses sorores, qu’elle nomme aussi « vénérables dames », son Journal de voyage (éd. et trad. Pierre Maraval, Sources Chrétiennes 296, Éd. du Cerf, Paris, 2002).

 

Un carême de huit semaines … un temps de fêtes

« Quand vient la période pascale, on la célèbre ainsi. De même que chez nous on observe quarante jours avant Pâques, on observe ici huit semaines avant Pâques. Si on observe huit semaines, c’est parce qu’on ne jeûne ne pas les samedis, sauf […] celui de la veille de Pâques, où l’on est tenu de jeûner ; en dehors de ce jour-là, on ne jeûne absolument jamais aucun samedi de toute l’année. Si donc on ôte de huit semaines les dimanches et sept samedis […], il reste quarante et un jours où l’on jeûne ; on les appelle ici eortae (les fêtes), c’est-à-dire le Carême » (27, 1).

Quarante et un jours en huit semaines, y compris la Semaine sainte, ce n’était pas le cas partout. L’historien Socrate de Constantinople, au début du Ve siècle, fait état d’une grande variété d’usages : « On peut constater que les jeûnes avant Pâques sont observés différemment chez les uns et les autres, car ceux qui sont à Rome jeûnent trois semaines d’affilée avant Pâques, excepté le samedi et le dimanche (ce qui n’est pas tout à fait exact si on se réfère à ce qu’en dit l’évêque de Rome Léon le Grand), mais ceux qui habitent les Illyries, la Grèce et Alexandrie font le jeûne d’avant Pâques pendant six semaines appelant cette période quarantaine. D’autres commencent le jeûne sept semaines avant la fête et jeûnent pendant trois fois cinq jours seulement avec des intervalles, mais ils n’en appellent pas moins ce temps-là quarantaine » (Histoire ecclésiastique, V, 22, 32-33).

 

Les règles du jeûne à Jérusalem

Après avoir décrit les offices de chaque jour de la semaine, Égérie précise : « J’ai dit que le samedi le renvoi (après l’office) avait lieu très tôt, avant le lever du soleil. C’est pour libérer plus tôt ceux qu’on appelle ici hebdomadiers. Car tel est l’usage pendant le Carême : ceux qu’on appelle hebdomadiers, c’est-à-dire ceux qui font des semaines de jeûne, mangent le dimanche. Une fois qu’ils ont déjeuné le dimanche, ils ne mangent plus que le samedi matin suivant, aussitôt après avoir communié. C’est à cause d’eux, pour les libérer plus vite que le samedi matin, le renvoi a lieu avant le lever du soleil » (27, 9).

« Le samedi, une fois qu’ils ont mangé le matin, ils ne mangent plus le soir, mais le lendemain, le dimanche ils déjeunent après le renvoi de l’église, à la cinquième heure ou plus tard, et ensuite ils ne mangent plus que le samedi suivant. Tel est l’usage de tous ceux qui sont, comme on dit ici, des apotactites (ascètes), hommes et femmes : non seulement en Carême, mais durant toute l’année, lorsqu’ils mangent, ils ne mangent qu’une fois par jour »  (28, 1-3).

 

Des règles adaptées aux possibilités de chacun

« S’il y a des apotactites qui ne puissent faire des semaines entières de jeûne, ils font un dîner durant tout le Carême, au milieu de la semaine, le jeudi. Celui qui ne le peut même pas fait des jeûnes de deux jours pendant tout le Carême ; celui qui ne le peut même pas mange tous les soirs. Personne cependant n’impose ce qu’on doit faire, mais chacun fait ce qu’il peut. Qui en fait beaucoup n’est pas loué ; qui en fait moins n’est pas blâmé. Telle est ici la coutume. Leur nourriture, pendant les jours de Carême, est celle-ci : ils ne prennent ni pain – même le pain leur est interdit – ni huile, ni rien qui vienne des arbres, mais seulement de l’eau et un peu de bouillie de farine » (28, 3-4).

 

Pas d’interdits alimentaires mais des usages variés

Socrate, lui aussi, en fait état : « On peut en trouver qui, non seulement diffèrent sur le nombre des jours, mais aussi ne s’abstiennent pas des mêmes aliments. Les uns s’abstiennent complètement des animaux, les autres, parmi les animaux, ne prennent que du poisson ; quelques-uns, en plus des poissons, consomment aussi des volailles. Les uns s’abstiennent de fruits et d’œufs, d’autres prennent seulement du pain sec, d’autres même pas celui-ci. D’autres qui jeûnent jusqu’à la neuvième heure, prennent une nourriture sans faire de différences » (Histoire ecclésiastique, V, 22, 36-39).

 

« Chacun fait ce qu’il peut » ! Socrate, lui aussi, fait état de cette souplesse confiante qui s’en remet à la bonne volonté de chacun : « Des coutumes multiples se rencontrent […] et comme personne à ce sujet ne peut produire une prescription écrite, il est clair que les apôtres s’en sont remis là-dessus à l’opinion et au choix de chacun, afin que chacun fasse ce qui est bien sans crainte et sans y être contraint » (HE, V, 22, 40).

Françoise Thelamon, professeur émérite d’histoire du christianisme

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