Le syllabus de Pie IX, une intransigeance dépassée ?

Le Syllabus de 1864 (sous-titré « catalogue des erreurs modernes renfermant les principales erreurs de notre temps ») est devenu le symbole de l’attitude intransigeante de l’Eglise du XIXe siècle face à la modernité. Depuis le Concile Vatican II, l’Eglise, en tout cas sa pratique majoritaire paraissent avoir pris une direction complétement différente. Beaucoup en déduisent que l’Eglise s’est donc massivement contredite. Ce qui serait grave, car que vaut un magistère qui dit un jour une chose et un autre jour le contraire ? Concrètement, pourquoi suivre ce que dit l’Eglise aujourd’hui, si elle peut dire le contraire demain ?

Mais un examen plus approfondi du texte montre que la question se pose en des termes très différents. La très grande majorité des propositions condamnées par le Syllabus est aujourd’hui encore tout aussi inacceptable, pour un catholique fidèle. Certains autres cas s’éclairent en allant au-delà de la formulation abrupte du texte. Sur tous ces points le Syllabus non seulement reste vrai, mais, dans bien des cas, la relecture aujourd’hui montre qu’il était carrément prophétique.

Les rares cas où la difficulté est réelle par rapport au magistère actuel sont très instructifs du développement de la doctrine : ils gardent leur vérité, mais elle est à relativiser en prenant en compte d’autres données (d’ailleurs traditionnelles dans leur principe) que le Syllabus et les autres textes du temps ne prenaient pas assez en compte et qui ont été développés depuis.

 

Rappelons pour une bonne lecture que ces propositions (ci-après entre guillemets) ne sont pas affirmées par le Syllabus ; ce sont au contraire des idées fausses qu’il condamne. Rappelons aussi bien sûr que le ton utilisé aujourd’hui est souvent bien moins abrupt, en fait l’attitude d’ensemble assez différente, mais que c’est une question distincte de celle de la doctrine elle-même. Rappelons enfin qu’on n’est pas dans un domaine et des niveaux de textes impliquant l’infaillibilité du magistère au sens plein du terme ; mais qu’ils en font néanmoins partie.

Dans la suite de son article Pierre de Lauzun détaille :

Des propositions condamnées et qui restent aujourd’hui encore inadmissibles ; Les points plus disputés mais où une interprétation en continuité est assez naturelle ; Les points où la continuité va moins de soi.

Cela nous conduit en fait à la question des modalités de développement de l’enseignement du magistère. Ce qui nécessite une analyse détaillée, qu’on ne peut que résumer rapidement ici – je proposerai la mienne dans un ouvrage à paraître sur la Révélation chrétienne.

Notons d’abord que la déclaration conciliaire de Vatican II réaffirme les doctrines anciennes dans leur principe. Il était et reste parfaitement justifié de refuser une prétendue liberté de croire et de dire n’importe quoi et a fortiori un droit à ce faire. Vatican II n’a jamais proclamé l’égalité de toutes les croyances ou religions, au contraire. donc sous cet angle l’enseignement antérieur reste reconnu vrai. Mais d’un autre côté la formulation antérieure établissait un lien trop absolu entre le droit à la liberté des cultes et la relativisation de la vérité : on interprétait trop vite la proclamation d’un droit civil à pratiquer une autre religion comme impliquant automatiquement un droit moral à penser n’importe quoi. Bien sûr les “libéraux” du temps faisaient aussi cette assimilation, mais il eût été utile de faire la distinction. elle a été faite depuis.

Surtout, ces condamnations prenaient insuffisamment en compte un autre principe traditionnel. La tradition catholique a toujours considéré en principe qu’on ne convertissait pas de force et notamment qu’on devait laisser aux non-chrétiens (juifs notamment ; les cas des hérétiques était vu différemment) la possibilité d’éduquer leurs enfants dans leur religion et de pratiquer leurs rites, même si trop souvent la pratique n’a pas été fidèle à ces principes. Le XIXe siècle exprimait cela en termes de ‘tolérance’. La formulation de Vatican II va plus loin, puisqu’elle parle de droit. Pourtant cela reste dans une mesure importante dans la ligne de la tradition antérieure : si en effet une société chrétienne doit laisser à des parents juifs la possibilité d’élever leurs enfants dans le judaïsme, une telle obligation peut être exprimée de façon valide en disant que ces parents ont un droit à ce faire.

En bref, la discontinuité relative résulte de l’unilatéralité de la formulation du XIXe siècle : le supposé droit à penser n’importe quoi est bien un ‘délire’ comme le disait avec raison Grégoire XVI avant Pie IX ; il se confond avec le relativisme que condamnent les papes contemporains ; mais la condamnation ne prenait pas assez en compte d’autres aspects de la Tradition et notamment un certain respect (au moins en principe) de la pratique d’autres cultes.

A ce sujet il est important de noter que le texte de Vatican II prend soin de ne pas reprendre telle quelle la liberté de croyance des libéraux, loin de là : en effet il ne proclame pas un ‘droit’ à croire ce qu’on veut, mais, dans la recherche de la vérité (qui est unique), recherche qui est posée comme un devoir (donc en termes très traditionnels), il proclame le droit de ne pas subir de contrainte externe dans son cheminement et à pouvoir suivre sa conscience, ce qui inclut le droit à une certaine pratique de sa religion. C’est donc un droit à une immunité relative dans la recherche de la vérité. La synthèse que ce texte permet d’opérer entre les divers éléments traditionnels en fait à mon sens un développement légitime de la doctrine (qui s’est produit en partie très importante, bien sûr, sous l’influence des évolutions dans la société). Ce développement n’est d’ailleurs pas terminé. Notamment l’articulation entre ces divers enseignements doit encore être précisée, mieux que ce n’a été fait jusqu’ici.

Conclusion

Comme on voit la très grande majorité des propositions refusées par le Syllabus reste pour l’essentiel refusée par le Magistère actuel (je ne parle pas ici des commentateurs, journalistes et de bien des théologiens, qui sont rétifs au concept de magistère et donc a fortiori à l’idée de continuité). La seule évolution sensible incontestable concerne deux articles sur 80, et on peut rendre compte de leur logique en les resituant dans une perspective plus vaste, qui en modifie de façon profonde la portée.

Au-delà de ce texte, l’éclairage pour l’avenir est intéressant. De façon générale on dira au vu de cette expérience que ce que proclame le magistère (hors textes solennels, et infaillibilité) est vrai dans son principe, durablement ; mais qu’il peut à l’occasion mettre excessivement l’accent sur une dimension vraie en soi, sans tenir assez compte d’autres éléments, ce qui fait que les textes qu’il propose puissent devoir ultérieurement être rééquilibrés. De façon certes ponctuelle, mais qui peut avoir une signification majeure (cas évidemment de la liberté religieuse). Mais même dans un tel cas ces textes restent une référence pour dégager la doctrine d’ensemble. On n’est donc pas du tout dans une approche en termes de « remplace et annule », mais dans un tissu où l’herméneutique de continuité chère à Benoît XVI se confirme être le seul principe cohérent avec la notion même de magistère.

Pierre de Lauzun

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