“Les chrétiens d’Orient peuvent décider pour eux-mêmes”

de Benoit Lanoo sur cathobel.be :

La nouvelle Secrétaire générale du , la théologienne maronite libanaise Souraya Bechealany, ne mâche pas ses mots. « Nous avons besoin du soutien de l’Occident, mais ne parlez pas en notre nom ou à notre place. Au Moyen-Orient, les chrétiens ne sont pas des invités, nous y sommes chez nous depuis deux millénaires. Et nous sommes assez majeurs pour prendre notre destin en mains. 

« Toute initiative est la bienvenue quand il s’agit de coopération avec les chrétiens d’Orient pour mieux faire appréhender leur situation par l’opinion publique internationale et pour les soutenir », dit Souraya Bechealany par rapport à l’invitation du pape François de prier ensemble pour la paix au Moyen-Orient, ce samedi 7 juillet à Bari. Bien que particulièrement reconnaissante pour l’accueil des réfugiés chrétiens en Occident, la Secrétaire générale du Conseil des Eglises au Moyen-Orient (Cemo) souligne constamment l’importance d’une présence chrétienne durable au Proche-Orient. « Les Chrétiens ne sont pas des invités ni de nouveaux-venus, nous sommes chez nous au Moyen-Orient ! », dit-elle avec insistance.

« Nous y avons pris part à la construction de nos sociétés et de nos pays. Sans les Chrétiens, ces pays ne seront plus ce qu’ils sont. Sans nous, le Moyen-Orient changera de figure et perdra une partie importante de sa diversité ainsi que son sens de l’altérité. C’est pourquoi il faut nous aider : défendons ensemble la justice pour qu’il y ait la paix, car il n’y a pas de paix sans justice. » Défendre la continuité de la présence chrétienne au Moyen-Orient, c’est par ailleurs aussi œuvrer au profit de l’Occident lui-même.

« Permettez-nous de vous aider à construire les modalités concrètes de l’unité dans la diversité sur vos propres territoires européens. Permettez-nous de vous aider à penser les nouvelles conjonctures qui s’imposent à vous avec l’arrivée des Chrétiens orientaux et des musulmans dans vos pays. Nous en avons le guide d’emploi, comme nous avons une expérience millénaire de voisinage avec de grandes populations musulmanes. Vous avez donc autant besoin de nous que nous de vous. »

Crises au Moyen-Orient

« Depuis que notre conseil œcuménique a été créé, nous avons vécu des crises l’une après l’autre », poursuit Souraya Bechealany. Deux crises sont antérieures à la création du Cemo : la question chypriote et le conflit israélo-palestinien. Le plus illustre de ces prédécesseurs, l’activiste gréco-orthodoxe Gabriel Habib, s’est particulièrement préoccupé de la cause palestinienne, y compris du sort des réfugiés dont beaucoup sont chrétiens. Sa position a souvent mené à des crispations de la part de certains chrétiens pro-israéliens. Le Cemo collabore par ailleurs encore toujours avec cinq organisations non-gouvernementales palestiniennes pour venir en aide aux réfugiés originaires de territoires occupés.

« Depuis notre naissance formelle en 1974, il y a eu la guerre civile au , les guerres en Irak et la crise actuelle en Syrie. Et entretemps, ces différents conflits se sont entremêlés. En fait, nous sommes constamment confrontés à des besoins d’urgence… Peut-être même que par ces crises continues, nous n’avons pas encore pris assez de temps pour réfléchir en profondeur le rôle que nous jouons en tant que chrétiens au Moyen-Orient et ce que nous pouvons donner au monde par notre unité dans la diversité. »

Mais entre-temps, les urgences restent énormes. « Venez et voyez ! Et soyez témoins de ce que vous aurez expérimenté », ajoute Bechealany. « Le Liban par exemple accueille momentanément deux millions cinq cent mille réfugiés syriens et palestiniens pour une population de quatre millions de Libanais. Il y a 350.000 enfants à scolariser mais le pays est fortement endetté. De quoi parle-t-on quand on parle d’hospitalité dans un pays comme le mien ? » Par rapport à quoi s’affolent au fond les Européens et autres Occidentaux, entend-on penser Bechealany.

Gagner des âmes

Mais la Secrétaire générale du Conseil des Eglises du Moyen-Orient ose aussi formuler des propos critiques à haute voix quand elle le juge nécessaire ou opportun. « De nombreuses agences humanitaires occidentales sont là pour nous aider en nous les en remercions. Mais pourquoi certaines d’entre elles s’implantent chez nous et cherchent à nous remplacer ? »

Ce n’est en effet pas la première fois qu’une grande crise humanitaire attire un nombre d’acteurs humanitaires – de toutes confession par ailleurs – qui ne sont pas seulement là pour aider, mais aussi pour gagner des âmes. Formée en théologie, Bechealany réagit avec des arguments ecclésiologiques. « Cette portion du Peuple de Dieu vivant au Moyen-Orient a été confiée aux Eglises locales là-bas. Nul ne peut s’y substituer sinon en déchirant le Corps du Christ. De grâce, restions vigilants à cet égard. »

Enfin, Souraya Bechealany insiste : « Ne parlez pas en notre nom à notre place. Ne décidez pas pour nous à notre place. N’oubliez jamais que nous sommes présents depuis deux millénaires en Terre Sainte, en Egypte et en Turquie, au Liban, en Syrie et en Irak… Nous avons façonné nos pays et nos sociétés. Nous vous invitons à réfléchir et à construire ensemble l’avenir. »

Conflit syrien

Il s’agit ici évidemment surtout des questions les plus délicates… Plusieurs dirigeants d’Eglise en Orient répètent depuis plusieurs années que l’interprétation occidentale des événements, en particulier en Irak et en Syrie, ne répond pas tout à fait à la réalité. Le conflit qui subsiste depuis plus de sept ans en Syrie, par exemple, est bien plus qu’une guerre civile ordinaire, provoquée par le soi-disant « Printemps arabe » et la réaction de Damas à cet égard. « Il est évident que des facteurs internes jouent leur rôle dans le conflit, mais bien plus important sont les facteurs qui sont extérieures à nos pays. »

Depuis de nombreuses années en effet, l’Irak et la Syrie sont les champs de bataille d’un nombre innombrable d’acteurs étrangers. En outre, les deux anciennes superpuissances jouent également leur rôle dans le conflit : la Russie et les Etats-Unis d’Amérique. « Nous voudrions par exemple bien voir que de nombreux réfugiés au Liban puissent rentrer chez eux en sécurité, car la paix semble revenue dans les régions de Syrie d’où ils sont originaires. Mais savez-vous : bien plus d’agendas cachés jouent sur le terrain que vous ne le pensez. « 

Souraya Bechealany veille scrupuleusement à ne faire de déclarations politiques qui pourraient situer le Cemo dans le camp de l’un ou l’autre régime en place ou de l’une ou l’autre opposition contre un tel régime. « La discussion entre gouvernements au pouvoir et opposition appartient aux populations de nos pays », dit-elle, « et non pas à des étrangers. Durant deux mille ans nous avons façonné notre histoire, nous avons été responsables du meilleur et du pire… Vous pouvez nous considérer comme majeurs, assez majeurs pour décider nous-même de notre avenir. Compte tenu de la conjoncture internationale actuelle, nous nous réjouissons de l’aide de nos frères et sœurs en Occident… Aidez-nous donc à rester chez nous, construisons ensemble la liberté et la citoyenneté pour défendre la justice et faire advenir la paix.”

 

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