Les points forts de l’encyclique Fratelli Tutti

Les points forts de l’encyclique Fratelli Tutti

À peine signée, l’encyclique Fratelli Tutti vient d’être publiée. Elle se veut dédiée “à la fraternité et à l’amitié sociale”. Plusieurs points sont ainsi abordés. Le pape François prend position sur certaines questions – parfois sensibles -, quitte à rappeler certains de ses actes ou discours.

On se contentera de quelques points pour lesquels sont reproduits des extraits significatifs (les numéros cités à la fin desdits extraits renvoient aux paragraphes de l’encyclique).

Sur l’immigration : droit de ne pas émigrer, mais refus des logiques populistes

Si le pape entend réaffirmer le “droit de ne pas émigrer” (38), il reprend son discours qui voit dans les migrations « un élément fondamental de l’avenir du monde » (40) et récuse les logiques de méfiance, même si la “peur” qu’il souligne “fait partie de l’instinct naturel de légitime défense” :

Je comprends que, face aux migrants, certaines personnes aient des doutes et éprouvent de la peur. Je considère que cela fait partie de l’instinct naturel de légitime défense. Mais il est également vrai qu’une personne et un peuple ne sont féconds que s’ils savent de manière créative s’ouvrir aux autres. J’invite à dépasser ces réactions primaires, car « le problème, c’est quand [les doutes et les craintes] conditionnent notre façon de penser et d’agir au point de nous rendre intolérants, fermés, et peut-être même – sans nous en rendre compte – racistes. Ainsi, la peur nous prive du désir et de la capacité de rencontrer l’autre. (41)

Les illusions de la communication

Le Pape dénonce aussi le paradoxe de l’isolement numérique qui n’empêche pas l’agressivité :

en même temps que les gens préservent leur isolement consumériste et commode, ils font le choix d’être de manière constante et fébrile en contact. Cela favorise le foisonnement de formes étranges d’agressivité, d’insultes, de mauvais traitements, de disqualifications, de violences verbales qui vont jusqu’à détruire l’image de l’autre, dans un déchaînement qui ne pourrait pas exister dans le contact physique sans que nous ne finissions par nous détruire tous. L’agressivité sociale trouve un espace d’amplification hors pair dans les appareils mobiles et les ordinateurs. (44)

Le pape François aborde aussi la communication et met en cause la disparition de la vie privée.

Paradoxalement, alors que s’accroissent des attitudes de repli sur soi et d’intolérance qui nous amènent à nous fermer aux autres, les distances se raccourcissent ou disparaissent au point que le droit à la vie privée n’existe plus. Tout devient une sorte de spectacle qui peut être espionné, surveillé et la vie est soumise à un contrôle constant. Dans la communication numérique, on veut tout montrer et chaque personne devient l’objet de regards qui fouinent, déshabillent et divulguent, souvent de manière anonyme. Le respect de l’autre a volé en éclats, et ainsi, en même temps que je le déplace, l’ignore et le tiens à distance, je peux sans aucune pudeur envahir sa vie de bout en bout. (42)

Le pape fait ainsi l’éloge de l’écoute : “s’asseoir pour écouter une autre personne, geste caractéristique d’une rencontre humaine, est un paradigme d’une attitude réceptive de la part de celui qui surmonte le narcissisme et reçoit l’autre, lui accorde de l’attention, l’accueille dans son propre cercle.” Citant une de ses interventions dans le film de Wim Wenders (une première dans une encyclique), François estime qu’il faut prendre exemple sur saint François d’Assise qui « a écouté la voix de Dieu, (…) a écouté la voix du pauvre, il a écouté la voix du malade, il a écouté la voix de la nature. Et il a transformé tout cela en un mode de vie. Je souhaite que la semence de saint François pousse dans beaucoup de cœurs » (48)

Un prochain qui est “sans frontières”

Pour le Pape, il s’agit “d’être présent aux côtés de celui qui a besoin d’aide, sans se soucier de savoir s’il fait partie ou non du même cercle d’appartenance. Dans ce cas-ci, c’est le Samaritain qui s’est fait proche du Juif blessé. Pour se faire proche et présent, il a franchi toutes les barrières culturelles et historiques. ” (81).

Des vertus morales fondée sur le dynamisme de la charité que Dieu répand

L’action altruiste ne saurait se fonder que sur quelque chose de purement humain. Les vertus morales doivent s’appuyer sur cette charité que Dieu répand ; ce pourrait être une critique d’une conception séculière et pélagienne de la morale et même d’une certaine action généreuse :

Mais, pour bien orienter les actes correspondant aux différentes vertus morales, il faut aussi se demander dans quelle mesure ils créent un dynamisme d’ouverture et d’union avec les autres. Ce dynamisme, c’est la charité que Dieu répand. Autrement, nous ne cultiverions peut-être que l’apparence de vertus, incapables de construire la vie en commun. C’est pourquoi saint Thomas d’Aquin – citant Augustin – affirmait que la tempérance d’une personne avare est loin d’être vertueuse. Saint Bonaventure, en d’autres termes, expliquait que les autres vertus, sans la charité, n’accomplissent pas strictement les commandements « comme Dieu les entend ». (91)

Une charité qui exclut le relativisme

Cette charité exclut le relativisme ; c’est peut-être l’un des points de l’encyclique qui aurait mérité d’être approfondi en raison de ces conceptions profanes – et relativisantes – de la charité.

La charité a besoin de la lumière de la vérité que nous cherchons constamment et « cette lumière est, en même temps, celle de la raison et de la foi », sans relativisme. Cela suppose aussi le développement des sciences et leur contribution irremplaçable pour trouver les voies concrètes et les plus sûres en vue d’obtenir les résultats espérés. En effet, lorsque le bien des autres est en jeu, les bonnes intentions ne suffisent pas, mais il faut effectivement accomplir ce dont ils ont besoin, ainsi que leurs nations, pour se réaliser. (185)

Le rappel de la destination universelle des biens

L’attachement au droit de propriété ne saurait oublier la destination universelle des biens que la doctrine sociale de l’Église a toujours défendu.

Au cours des premiers siècles de la foi chrétienne, plusieurs sages ont développé un sens universel dans leur réflexion sur le destin commun des biens créés. Cela a amené à penser que si une personne ne dispose pas de ce qui est nécessaire pour vivre dignement, c’est que quelqu’un d’autre l’en prive. Saint Jean Chrysostome le résume en disant que « ne pas faire participer les pauvres à ses propres biens, c’est les voler et leur enlever la vie. Ce ne sont pas nos biens que nous détenons, mais les leurs ». Ou en d’autres termes, comme l’a affirmé saint Grégoire le Grand : « Quand nous donnons aux pauvres les choses qui leur sont nécessaires, nous ne leur donnons pas tant ce qui est à nous, que nous leur rendons ce qui est à eux ». (119)

Une critique du libéralisme au nom du peuple

Le pape François a des mots particulièrement durs contre le libéralisme et met en cause sa négation de la “catégorie de peuple” :

La catégorie de peuple, qui intègre une valorisation positive des liens communautaires et culturels, est généralement rejetée par les visions libérales individualistes où la société est considérée comme une simple somme d’intérêts qui coexistent. Elles parlent de respect des libertés, mais sans la racine d’une histoire commune. Dans certains contextes, il est fréquent de voir traiter de populistes tous ceux qui défendent les droits des plus faibles de la société. Pour ces visions, la catégorie de peuple est une mythification de quelque chose qui, en réalité, n’existe pas. Toutefois, il se crée ici une polarisation inutile, car ni l’idée de peuple ni celle de prochain ne sont des catégories purement mythiques ou romantiques qui excluent ou méprisent l’organisation sociale, la science et les institutions de la société civile. (163)

Une réhabilitation de la politique

Le pape François aborde aussi la question de la politique. Malgré les critiques, on ne saurait se passer de “politique”, même si le pape appelle à une “bonne politique” :

Pour beaucoup de personnes, la politique est aujourd’hui un vilain mot et on ne peut pas ignorer qu’à la base de ce fait, il y a souvent les erreurs, la corruption, l’inefficacité de certains hommes politiques. À cela s’ajoutent les stratégies qui cherchent à affaiblir la politique, à la remplacer par l’économie ou la soumettre à quelque idéologie. Mais le monde peut-il fonctionner sans la politique ? Peut-il y avoir un chemin approprié vers la fraternité universelle et la paix sociale sans une bonne politique ? (176)

Une condamnation de la peine de mort et de la “guerre juste”

Le Pape rappelle sa condamnation de la peine de mort, qui en 2018 avait même fait l’objet d’une modification du Catéchisme de l’Église catholique (CEC). Le pape en profite également pour rejeter la prison à perpétuité. On notera aussi que le pape a pris soin de critiquer les “exécutions extrajudiciaires” (267).

Les arguments contraires à la peine de mort sont nombreux et bien connus. L’Église en a opportunément souligné quelques-uns, comme la possibilité de l’existence de l’erreur judiciaire et l’usage qu’en font les régimes totalitaires et dictatoriaux qui l’utilisent comme instrument de suppression de la dissidence politique ou de persécution des minorités religieuses et culturelles, autant de victimes qui, selon leurs législations respectives, sont des “délinquants”. Tous les chrétiens et les hommes de bonne volonté sont donc appelés […] à lutter non seulement pour l’abolition de la peine de mort, légale ou illégale, et sous toutes ses formes, mais aussi afin d’améliorer les conditions carcérales, dans le respect de la dignité humaine des personnes privées de la liberté. Et cela, je le relie à la prison à perpétuité. […] La prison à perpétuité est une peine de mort cachée ». (268)

Enfin, la “guerre juste” est mise en cause, ce qui peut soulever quelques difficultés dans la mesure où le pape semble tout de même admettre la “légitime défense” :

C’est ainsi qu’on fait facilement le choix de la guerre sous couvert de toutes sortes de raisons, supposées humanitaires, défensives, ou préventives, même en recourant à la manipulation de l’information. De fait, ces dernières décennies, toutes les guerres ont été prétendument “justifiées”. Le Catéchisme de l’Église catholique parle de la possibilité d’une légitime défense par la force militaire, qui suppose qu’on démontre que sont remplies certaines « conditions rigoureuses de légitimité morale ». Mais on tombe facilement dans une interprétation trop large de ce droit éventuel. On veut ainsi justifier indument même des attaques ‘‘préventives’’ ou des actions guerrières qui difficilement n’entraînent pas « des maux et des désordres plus graves que le mal à éliminer ». Le problème, c’est que depuis le développement des armes nucléaires, chimiques ou biologiques, sans oublier les possibilités énormes et croissantes qu’offrent les nouvelles technologies, la guerre a acquis un pouvoir destructif incontrôlé qui affecte beaucoup de victimes civiles innocentes. Incontestablement, « jamais l’humanité n’a eu autant de pouvoir sur elle-même et rien ne garantit qu’elle s’en servira toujours bien ». Nous ne pouvons donc plus penser à la guerre comme une solution, du fait que les risques seront probablement toujours plus grands que l’utilité hypothétique qu’on lui attribue. Face à cette réalité, il est très difficile aujourd’hui de défendre les critères rationnels, mûris en d’autres temps, pour parler d’une possible “guerre juste”. Jamais plus la guerre ! (258)

L’encyclique sera abondamment commentée et critiquée, même si certains points saillants seront davantage mis en valeurs tandis que d’autres affirmations seront passées sous silence.

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