L’eugénisme ou l’apocalypse molle

Il y a plusieurs façons de concevoir l’Apocalypse.

La première n’est que trop évidente, et chacun l’a en tête. « Les étoiles, est-il écrit, tomberont du ciel », et précisément la bombe thermonucléaire fonctionne sur le même principe physique que les étoiles du ciel, la fusion.
Cette apocalypse‑là, nous l’avons, si l’on peut dire, bien en main. Les boutons pour la déclencher existent déjà, prêts à l’ouvrage, dans cinq pays du monde. Mais rien ne nous oblige à les actionner. Il nous suffira d’être sages pour n’en rien faire. Le plus fou (toujours possible) y regardera à deux fois. Il est d’ailleurs peu vraisemblable qu’un homme, même fou, se donne le mal d’arriver aux responsabilités suprêmes qui donnent accès au bouton rouge pour aussitôt les abdiquer dans le suicide.

Mais qu’est-ce que l’Apocalypse ? Un bouleversement global mettant fin à l’histoire de l’homme, n’est-ce pas l’apocalypse ? Jusqu’ici, disons jusque vers le milieu de ce siècle, un tel bouleversement ne pouvait s’imaginer que brutal, catastrophique, semblable à celui qui effaça Sodome et Gomorrhe. L’homme dans son être, dans son essence, paraissait si solidement établi et créé qu’on ne le concevait que mort ou vivant. C’était là une évidence si bien assurée que la phrase même que je viens d’écrire apparaîtra d’abord à plus d’un lecteur comme une absurdité : y aurait-il donc devant l’homme un autre choix qu’entre la vie et la mort ? Pourrait-il cesser d’être sans mourir ? Comment imaginer cela ?

Et cependant le fait est là et il ne s’agit plus d’imagination. Faisons comme le Créateur, ou comme l’enfant avec sa pâte à modeler, prenons un peu de glaise et pétrissons-la. Voici entre nos mains un homme ou son image. Nul, n’est-ce pas, ne nous empêche de le repétrir encore, d’ajouter des ailes, de faire un monstre. Mais c’est de la glaise ! Eh ! oui, c’est de la glaise. Mais l’homme aussi.

L’homme programmé

L’homme aussi, tout est là. L’homme, comme tout être vivant est fait de cellules qui sont elles-mêmes une architecture biochimique. Le plan de cette architecture est scellé dans les substances du noyau et des mitochondries et ce sont ces substances qui sont étudiées par la génétique.
Or, le fait est que, depuis quinze ans, la science qui progresse le plus vite est la biologie, et dans la biologie, la génétique. Peu à peu les mécanismes fondamentaux de la vie tombent entre les mains des savants que la force des choses pousse toujours plus avant. Ni l’émerveillement, ni l’effroi ne changent le cours des découvertes qui se succèdent à un rythme sans cesse plus rapide. « Il est dangereux de savoir ce qui ne devrait pas être su » a dit Sir Macfarlane Burnet (a). Mais ayant dit, il retourne à son laboratoire. Et si ce n’est lui, vingt autres prendront le relais. L’homme, que l’on croyait aussi inaccessible à l’expérimentation que les astres, s’ouvre peu à peu sous ses propres doigts comme une machine sous ceux du mécanicien.

Et, cependant, il n’est pas une machine, et il le sait ! Mais, rien ne peut l’empêcher d’ouvrir encore et d’étaler sur sa table de laboratoire les derniers ressorts de cette machine qui n’en est pas une, et où s’incarne le mystère de sa pensée. Écoutons Marshall W. Nirenberg, l’éminent biochimiste et généticien : « L’homme va être à même de programmer ses propres cellules par informations synthétisées, bien avant de pouvoir évaluer correctement les conséquences lointaines de telles transformations, bien avant de savoir formuler ses buts, bien avant d’avoir résolu les problèmes soulevés par son intervention. » Quand cela se passera-t-il ? « Je prévois qu’on programmera les cellules grâce à des messages synthétisés, d’ici à vingt-cinq ans. » Quatre ans déjà sont passés, et il semble que la génétique aille plus vite encore que M. W. Nirenberg ne l’avait prévu (1).

On demandera peut-être à quoi bon programmer des cellules humaines.

Le recul des maladies héréditaires

Mais de même que la science ne peut être stoppée parce qu’elle est un phénomène collectif dont l’évolution échappe à toute initiative particulière, de la même façon et pour la même raison, l’intervention de l’homme sur l’homme en laboratoire appartient elle aussi au cours inévitable des choses. Êtes-vous pour que l’on soigne les maladies héréditaires ? Êtes-vous partisan de sauver les enfants qui, naissant incapables de sécréter la gamma globuline, sont par là même voués à mourir à la première infection ? Certains enfants naissent inaptes à l’assimilation de la phénylalanine. Quand on ne les traite pas, ils sombrent dans la débilité mentale profonde. Ils ne peuvent apprendre ni à se nourrir, ni à se laver, ni à contrôler leurs fonctions. Qu’il se lève, celui qui, ayant vu pareille déchéance, peut-être sur l’un des siens, repoussera les moyens d’en délivrer l’humanité ! Or, ces maux sont héréditaires, comme l’hémophilie, et beaucoup d’autres. Ils sont transmis par les gènes. Si, comme le pense M. W. Nirenberg, on parvient d’ici à vingt-cinq ans à « programmer les cellules par des informations synthétisées », si les biologistes réussissent à intervenir à leur gré dans le code génétique, toutes les maladies héréditaires disparaîtront.

En fait, la foi de tous les savants du monde est que ce « si » est en réalité un « quand » : un jour cela sera. Edward Tatum, autre grand généticien, pense que le remède ultime du cancer pourrait être celui-là. Qui donc, en vérité, repousserait cette délivrance ? Même si quelques-uns acceptaient de payer d’un tel prix le refus du progrès scientifique, il est certain que la masse des hommes ne les suivrait pas.

L’intervention dans le code génétique, inévitable d’ici à la fin du siècle, doit donc être considérée comme l’accession de l’homme à un niveau supérieur de liberté débouchant sur des choix moraux inconnus jusqu’ici. S’il est permis de penser que notre ressemblance à l’image divine n’est pas parfaite, eh bien ! ce progrès de la science mettra entre nos mains le pouvoir de nous en approcher davantage, mais aussi celui de nous en détourner. La délibération de ce choix apparaît déjà dans les propos de savants bien éloignés de toute idée théologique. Herman Joseph Muller propose que l’on recherche, pour la développer, l’hérédité du courage moral, de la sociabilité, de l’amour de la nature, de l’aptitude à s’exprimer clairement. Salvador Luria, du Massachusetts Institute of Technology estime « qu’en prévision des progrès qui peuvent se manifester bientôt, nous devrions étudier la création d’un mécanisme grâce auquel les conséquences sociales de nos travaux seraient discutées rationnellement et ouvertement afin que les décisions importantes quant à leur application puissent être prises par un public informé ». Louable vœu, mais dont ce même savant propose une application plutôt effrayante. « À mon avis, écrit-il, il ne serait pas prématuré par exemple que les Nations unies ou l’Académie nationale des sciences (des États-Unis) constituent des Comités chargés d’étudier la gestion de l’hérédité humaine par la génétique. »

Vers une nouvelle malédiction ?

Aimé MICHEL

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