Marie la « toute belle », Marie immaculée

 

Tota pulchra es amica mea et macula non est in te  : « Tu es toute belle mon amie et il n’est pas de tache en toi », telle est la parole que Dieu le Père adresse à Marie sur maints vitraux et images de livres d’heures des XVe-XVIe siècles, représentée entourée de symboles bibliques qui déclinent à l’envi la qualité immaculée, dès sa conception, de celle qui est destinée à devenir la « Mère de Dieu » par l’incarnation du Verbe. Sur les scènes d’annonciation également, ce compliment plein de tendresse du Père Éternel explicite et confirme la salutation angélique.

Dans Marie et la « Fête aux Normands ». Dévotion, images, poésie, publié en 2011 par les Publications des Universités de Rouen et du Havre, on voit que si le dogme de l’Immaculée Conception a été promulgué en 1854, la dévotion à Marie immaculée est bien attestée depuis le XIe siècle dans diverses régions, en particulier en Normandie où elle ne cesse de se développer. Les témoignages en sont multiples : confréries de dévotion, récits de miracles, poèmes, images, et plus que tout fête de la Conception de Marie le 8 décembre. Célébrée à Paris par les étudiants normands – une des quatre nations qui constituaient l’Université – elle y reçut le nom de « Fête aux Normands ». A partir de l’exemple normand, ce sont les questions concernant la croyance en la conception immaculée de la Vierge Marie et la dévotion qui en découle, qui sont abordées dans ce livre.

On a discuté pendant des siècles de la conception « passive » de Marie, née de l’union charnelle de ses parents Anne et Joachim, mais préservée dès sa conception du péché originel. Une fête liturgique de la Conception de Marie est attestée en Angleterre et en Normandie depuis le XIe siècle au moins ; elle se diffusa dans le royaume de France et dans le reste de la chrétienté à partir du XIIe siècle.

« Entre dévotion et doctrine », on traite dans ce livre de la réaction négative des théologiens occidentaux, de saint Bernard à saint Thomas d’Aquin, face au développement de cette fête sans fondement évangélique et face à une croyance qui semble soustraire une créature humaine, fut-elle la Mère de Dieu, à la loi du péché originel et à la rédemption universelle par le Christ mort et ressuscité. Cependant, en dépit de la réaction négative des docteurs, la fête de la Conception de Marie le 8 décembre, progressa dans les missels et ordines des monastères et des cathédrales : lex orandi, lex credandi. Face à des textes liturgiques « immaculistes », la réflexion théologique s’affina, aboutissant, au tournant des XIIIe-XIVe siècles, à la définition par Jean Duns Scot de la doctrine de la rédemption préventive par le Christ de sa propre mère, la soustrayant à la loi du péché dès sa conception. L’Université de Paris s’y rallia et, en 1439, le concile de Bâle définit la doctrine en des termes que reprendra pour l’essentiel, en 1854, la bulle Ineffabilis promulguée par le pape Pie IX.  

Manifestation remarquable du sensus fidelium, une conviction populaire obstinée finissait par s’imposer à l’Église : le fait que Marie, dans son humanité ait échappé aux atteintes du péché lors de sa conception, et à la corruption de la chair par son Assomption, était pour les fidèles une conviction réconfortante, source d’espérance.

La dévotion se développa dans les milieux urbains, notamment en Normandie. Déjà des confréries de la Conception de Marie étaient apparues à partir du XIIe siècle et célébraient la fête le 8 décembre avec l’appui des frères mineurs ; il s’en crée d’autres au XVe et des confréries mariales antérieures changent de « titre ».

A Rouen, la tradition voulait que la Confrérie de la Conception Notre-Dame ait été fondée en 1072, à l’initiative des « plus notables habitants de la ville ». Au XVe siècle, la grande bourgeoisie, ouverte aux influences humanistes, institue le Puy des Palinods, qui organise chaque année, le dimanche qui suit le 8 décembre, un concours où les poètes rivalisent de talent, tant en latin qu’en français, pour célébrer la beauté et les mérites de la Vierge immaculée. C’était l’occasion d’une grande fête pour toute la population.

La dévotion à Marie sine macula suscita une efflorescence artistique particulièrement riche en Normandie : enluminures, gravures, sculptures et surtout vitraux. Poètes et maîtres-verriers rivalisent dans l’exaltation de l’Immaculée Conception : le maître-verrier devient chez le poète figure du Créateur, et la verrière figure de Marie « seule à recevoir le soleil éternel ». De la sublimation de la personne de Marie on trouvera divers exemples dans ce livre : vitraux de Rouen, Pont-Audemer, Conches-en-Ouche ; Marie figurée au sommet de l’Arbre de Jessé, ou encore, identifiée à la Sagesse et représentée auprès de Dieu créateur, ou associée à la Trinité ; exaltation aussi de la conception par Anne d’une enfant immaculée : l’annonciation à Anne et l’annonciation à Joachim, leur chaste baiser à la Porte dorée de Jérusalem, sont des scènes très fréquentes à la fin du Moyen Age et à la Renaissance.

Les auteurs de cet ouvrage de synthèse n’ont pas manqué de poser la question : « Pourquoi un décalage de cinq siècles pour parvenir à la proclamation du dogme ? » La doctrine approuvée par un concile qui était en conflit avec la papauté, souffrit de l’hostilité des dominicains alors même que le pape franciscain Sixte IV approuvait l’office et la messe de la Conception en 1476. Luther et Calvin rejetèrent les dévotions dont Marie était l’objet ; le concile de Trente, divisé sur le sujet, ne se prononça pas en sa faveur. Rejetée par les protestants, contestée par les jansénistes et autres rationalistes, la dévotion à l’Immaculée Conception, exaltée par les maîtres spirituels des XVIIe-XVIIIe siècles, devient un signe de l’identité catholique. Au XIXe siècle elle connaît un épanouissement remarquable, élément marquant du catholicisme post- révolutionnaire. C’est porté par ce mouvement de forte piété populaire que le pape, Pie IX, non sans avoir consulté tous les évêques du monde – favorables dans leur très grande majorité – promulgua le dogme de l’Immaculée Conception, alors même que la médaille miraculeuse, révélée à Catherine Labouré en 1832 invoquant « Ô Marie conçue sans péché … » était diffusée à des millions d’exemplaires dans le monde entier.

 

Françoise Thelamon, professeur d’histoire, Université de Rouen

 

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