Mgr Al-Naufali : Nous nous sentons comme des invités dans notre propre pays !

Monseigneur Habib Hormuz Al-Naufali, est l’archevêque chaldéen de la ville de Bassorah (sud-est de l’Irak). Il a effectué un séjour à Paris du 24 au 27 novembre à Paris pour témoigner de la situation toute particulière des dernières communautés chrétiennes de cette région. Le concert de Grégory Turpin du dimanche 27 novembre au Trianon a été donné au bénéfice de son diocèse, pour la construction d’une école à Bassorah. Durant son séjour, Mgr Al-Naufali a consacré un entretien à Aletia.

Quelle est la situation actuelle à Bassorah ?

Mgr Al-Naufali : Les chrétiens à Bassorah, dans le sud de l’Irak, quittent le pays jour après jour. Il y a encore environ 400 familles chrétiennes, réparties dans trois ou quatre villes : Bassorah, pour la majorité, d’autres à Amarah, Nassiriya et d’autres petites villes.

Que faites-vous pour aider les chrétiens restés sur place ?

Nous avons des propriétés qui appartiennent aux églises, on collecte environ 4000 dollars tous les mois pour les réfugiés qui viennent du Nord, pour acheter de la nourriture, des médicaments, les loyers pour ceux qui n’en ont pas les moyens. À côté de cela, il y a quelques ONG qui occasionnellement viennent nous aider. Notre rôle est aussi de dire : « S’il vous plaît, soyez patients, Jésus vous aime ». Mais malheureusement, cela ne suffit pas, les chrétiens partent malgré tout. (…) Mon rôle, en tant que religieux, c’est d’être avec notre peuple, de vivre avec eux, de les soutenir, de les encourager, comme notre Seigneur nous l’a enseigné. Je ne partirai pas d’Irak : c’est mon pays et ma mission est d’y rester !

Que font les chrétiens à Bassorah ? Y a-t-il encore du travail ?

Malheureusement il n’y a que très peu de travail, car l’économie du pays est corrompue. La situation concerne tout le pays : 40 % des Irakiens sont pauvres, le niveau de pauvreté est très haut. Les gens sont pessimistes sachant qu’il y a des proches souffrant dans la plaine de Ninive, qui continuent à se battre contre Daesh, et en ce moment plus encore à Mossoul. Nous voulons donc ouvrir une fenêtre d’espoir pour eux, en les encourageant à aller à l’école, à trouver du travail, en les soutenant, en aidant les familles pauvres etc.

Est-ce qu’il y a encore des écoles ?

Oui, nous avons trois écoles, une tenue par l’église évangélique, l’autre par des chaldéens, la troisième par des dominicains. (…) Tous les jours, on nous demande d’ouvrir des écoles primaires. Mais ce n’est pas facile, nous n’avons pas de budget pour et nous devons en plus demander l’autorisation à Bagdad, au ministère de l’Éducation. Nous espérons pouvoir « postuler » à partir de janvier et si tout va bien, nous pourrons ouvrir une nouvelle école l’an prochain.

Y a-t-il vraiment de l’espoir ?

Vous savez ce n’est pas nouveau, les chrétiens sont persécutés depuis deux mille ans. Évidemment Daesh, c’est Daesh, c’est nouveau. Mais la mentalité était déjà là depuis longtemps. Ils ont simplement mis en pratique une théorie qui existait déjà. La réalité, c’est que nous sommes des citoyens de seconde classe, de troisième classe même. Les Kurdes n’arrêtent pas de le dire et sont écoutés : pourquoi ne pas écouter les chrétiens alors ?

Est-ce que vous pensez que la bataille de Mossoul changera quelque chose pour vous, chrétiens du sud de l’Irak ?

Peut-être oui ! Il faut toujours croire qu’il y a une lumière au bout du tunnel. Il y a des bons musulmans. Le pourcentage d’islamistes radicaux n’est pas si élevé qu’on ne le pense. La majorité des Irakiens sont des bonnes personnes. Nous en avons la preuve : les musulmans du Sud aiment les chrétiens. Mais le problème c’est que notre État est faible : il ne peut pas nous défendre et garantir la loi et l’ordre sur son territoire. Nous n’avons personne pour défendre les chrétiens. Nous sommes des personnes faibles parce que nous n’avons pas de parti politique, nous n’avons pas de soutien de l’Ouest pour protéger nos droits en Irak ou pour établir une loi internationale afin de les garantir. Que pouvons-nous faire ?

Vous pensez-donc que l’aide des pays occidentaux est essentielle pour le maintien des chrétiens dans votre pays ?

Nous avons surtout besoin que les droits des chrétiens soient reconnus en Irak. Tout est fait pour que nous nous sentions comme des citoyens de seconde classe. (…) En tant que chrétiens, nous avons besoin de liberté pour célébrer nos messes et pour préserver nos traditions culturelles et nationales. Nous avons surtout besoin d’un bon gouvernement, d’avoir des logements, de soutenir les familles et les enfants qui veulent poursuivre leurs études, promouvoir des chances égales pour les hommes et les femmes etc. (…) Pourquoi nous sentons-nous comme des invités dans notre propre pays aujourd’hui ?

Il faut aussi prier pour ceux qui sont partis et espérer qu’ils ne perdront pas leur foi. Comme vous le savez, ils se retrouvent confrontés au matérialisme, une façon complètement différente de vivre. Il y a une culture de la mort en Occident qui peut se révéler redoutable.

Les chrétiens occidentaux seraient-ils autant en danger que les chrétiens d’Orient ?

Bien sûr, nous sommes tous en danger ! Jésus l’a dit : « Si l’on m’a persécuté, on vous persécutera, vous aussi » (Jean 15, 20). La persécution ne se fait pas que par les armes, par le feu, par les assassinats, elle se fait également parfois par une façon de penser, par des mentalités, à travers cette culture de la mort que j’évoquais, en détruisant la famille chrétienne… L’individualisme est un danger en soi, parce que l’être humain est par essence social, il devrait vivre avec des gens, pas isolé. Nous ne vivons pas chacun sur notre île !

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