Mgr Forte : “Retour du sacré, un besoin nouveau de religion”

Retour du sacré

Un besoin nouveau de religion

par Mgr Bruno Forte

Archevêque de Chieti-Vasto

(Il Sole 24 Ore, Dimanche 8 juillet 2018, 1 et 6)

Il y a un nouveau besoin de religion. Ce constat émerge de divers domaines : enquêtes sociologiques, réflexions philosophiques, analyses des processus historiques en cours. Fini le temps des idéologies comprises comme une réponse totalisante à la recherche humaine de justice pour tous. La « chute des dieux » est arrivée, celle des idoles du pouvoir, de la possession et du plaisir, que le consumérisme et l’hédonisme avaient exaltés comme le substitut d’un Dieu déclaré inutile. Le besoin d’un horizon final et absolu revient, capable d’unifier les fragments du temps et du travail humain dans un plan capable de motiver la passion et l’effort. C’est surtout à ce niveau que la question religieuse réapparaît avec force : nous avons tous besoin de donner un sens à ce que nous sommes, à ce que nous faisons, et si nous additionnons les sens possibles de tous les choix et de toutes les actions vécues sans les unifier dans un sens final, la question reste insatisfaisante.

S’interroger sur le sens ultime, c’est voir ce qu’il y a à la base de la religion : « Quelle que soit la religion – écrit Sergio Givone dans son dernier livre Quant’è vero Dio. Perché non possiamo fare a meno della religione (Solferino, Milan 2018) – on doit dire qu’elle « est » et pas seulement qu’elle « était ». Au contraire, ce sont les idéologies qui ont décrété sa fin prochaine, en particulier le marxisme et le nouvel illuminisme, qui se sont révélées totalement inadéquates pour comprendre le phénomène religieux…. Il est arrivé que la science, en particulier la physique, relance les grandes questions de la métaphysique…. et quand on a cherché des mots pour sortir des bancs d’une pensée unique et compétente en matière de réception, on les a demandé en prêt à la religion » (p. 16).

Parmi les raisons possibles pour expliquer ce « retour du sacré » et, plus encore, la recherche du Visage d’un Dieu personnel, je voudrais en souligner trois : la souffrance, le besoin d’amour et la question de l’avenir. La souffrance est l’expérience humaine universelle, d’où surgit l’urgence de percevoir un horizon final qui soit un but et une patrie. Dieu s’offre à la douleur comme un Visage qui brise la chaîne de l’éternel retour et redonne dignité à l’effort de vivre, en motivant le jugement sur ce que nous faisons, l’appréciation du bien et le rejet du mal. Même l’agnostique qui ne se prononce pas sur l’existence de Dieu ne peut pas ne pas évaluer ses choix fondamentaux sur des valeurs qui les rendent dignes et justifient l’effort qu’elles exigent. Sans l’hypothèse Dieu, le mal reste un défi sans réponse et l’effort de porter son poids semble insupportable et vain. Si c’est la douleur qui pose la question de Dieu, c’est aussi l’amour qui est l’expérience vitale, où le besoin religieux apparaît plus fortement. Ce n’est qu’en aimant que l’effort de chaque jour prend son sens : si, quand vous vous levez le matin, vous avez quelqu’un à aimer et pour lequel vous pouvez offrir tout ce qui vous attend, votre journée a un sens, elle mérite d’être vécue.

Là où il n’y a pas d’amour, la grisaille de l’ennui vient envelopper toutes les choses ensemble. Maintenant, seuls ceux qui se sentent aimés naissent à l’amour : dès le premier moment de celui qui vient au jour le « tu » cherché est celui d’un visage aimant, maternel-paternel, capable d’accueillir, de protéger et de nourrir la vie. Nous sommes depuis les origines des mendiants d’amour et nous ne nous réaliserons que si nous nous sentons aimés et apprenons à aimer. La religion sait que Dieu est la source d’un amour jamais las, capable de créer toujours un nouveau départ, d’éclairer toute chose, de vous faire sentir précieux à ses yeux et donc candidat à l’éternel qui l’emporte sur la douleur et la mort précisément par la puissance d’un amour plus grand.

Le message du Nouveau Testament a su le dire de manière plus dense et concrète : « Dieu est amour. Voici comment l’amour de Dieu s’est manifesté parmi nous : Dieu a envoyé son Fils unique dans le monde pour que nous vivions par lui. Voici en quoi consiste l’amour : ce n’est pas nous qui avons aimé Dieu, mais c’est lui qui nous a aimés, et il a envoyé son Fils en sacrifice de pardon pour nos péchés… Et nous, nous avons reconnu l’amour que Dieu a pour nous, et nous y avons cru. Dieu est amour : qui demeure dans l’amour demeure en Dieu, et Dieu demeure en lui » (1 Jn 4, 8-10 et 16).

Si vous avez rencontré cet amour, même l’avenir ne vous apparaîtra plus dans le signe du rien vorace, mais comme une possibilité ouverte par l’amour et sa tendance à la victoire éternelle sur la mort. « Celui qui n’aime pas demeure dans la mort » (1 Jn 3,14) : Ceux qui aiment, au contraire, reconnaissent la valeur de la vie et savent qu’ils ne peuvent triompher sur rien pour vivre des pactes d’amour victorieux de toute fin, garantis par le Dieu qui aime depuis toujours, pour toujours. On comprend alors comment la cause de l’homme est inséparable de la cause de Dieu : donner un sens à la vie – et un sens victorieux de la mort – est la condition pour vouloir être humain, et l’être pleinement.

La religion est donc plus que jamais d’actualité : loin de se poser en concurrent de l’homme, le Dieu qui est amour offre à chacun de nous ce sens, nous appelant à une vie pleinement vécue, dépensée avec amour et par amour, de manière à anticiper, les jours de semaine, la beauté du dimanche qui n’aura pas de crépuscule. Chercher Son Visage dans la nuit de la foi est source de lumière et de paix. Le rencontrer dans la plénitude de la vision sera se plonger dans l’amour victorieux. Une phrase de Saint Jean de la Croix, le mystique de la « nuit noire », nous le rappelle, après la rencontre avec le Bien-aimé, qui attend et pardonne : « A la tarde de la vida te examinarán en el amor » – « Au soir de la vie, nous serons jugés sur l’amour ».

Traduction de ZENIT, Océane Le Gall

 

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