Mgr Pascal N’Koué : Prière intérieure et engagement !

          Monseigneur Pascal N’Koué est Archevêque de Parakou au Bénin. Ordonné prêtre en 1986, il a étudié à l’Académie Pontificale Ecclésiastique de Rome et est titulaire d’une licence en droit canonique et d’un doctorat en théologie dogmatique. A l’occasion du temps de l’Avent, il a adressé aux fidèles de son diocèse un message remarquable sur la vie intérieure et sur la façon dont celle-ci doit influencer la célébration de la liturgie :

(reprise estival d’un article du 3 décembre 2017)

 

Bénissons le Seigneur pour ce beau diocèse en pleine croissance. Les écoles poussent, les chapelles se construisent, les nouveaux presbytères s’érigent, les séminaristes augmentent, les sanctuaires très fréquentés. Tout bouge, mais tout peut s’écrouler si nous oublions l’essentiel : notre vie d’intimité avec le Seigneur. Le thème pastoral de cette année sera “Prière intérieure et engagement”. Disons d’emblée que le premier engagement pour tout chrétien c’est la prière. Elle est à distinguer de la récitation inconsciente des formules. Tout s’apprend. On apprend à devenir forgeron en forgeant. On apprend à prier en priant.

 

       La prière est une expérience d’amour qui se vit dans la foi

 

La prière est une expérience d’amour. Elle est un don de Dieu qui s’accueille dans la foi. Quand on prie on se dit : Dieu est présent, de façon invisible. Il est présent hors de moi et au-dedans de moi. Je me rends disponible pour l’écouter, lui parler et agir. Mais d’abord l’écouter. Car c’est lui la Parole qui sauve. Chacun prie comme il vit, avec ses défauts et ses préoccupations, ses misères et ses atouts, selon son âge, ses échecs et ses espérances. Prier, croyez-moi, c’est le travail le plus difficile. Le bréviaire, on l’appelle encore “office”, du mot latin “officium” qui signifie service obligatoire. C’est un travail pénible, surtout quand on doit prier souvent et lentement. Mais c’est le travail le plus nécessaire. Car prier c’est aimer. Et sans amour on vit malheureux. Quand on est avec un ami, quelle joie, quel bonheur ! Le temps ne compte plus. En effet, “on consacre un temps gratuit et sans hâte uniquement aux choses et aux personnes qu’on aime ; et ici, il s’agit d’aimer Dieu qui a voulu nous parler. A partir de cet amour, on peut consacrer tout le temps nécessaire, avec l’attitude du disciple : “Parle Seigneur, ton serviteur écoute”, Pape François, La joie de l’évangile n° 146.

 

       La prière est un combat qui se vit dans la persévérance

 

Pourtant la prière ne va pas de soi. Ce n’est pas automatique comme un coup de foudre. Ça vient lentement comme le murissement d’une noix de coco. C’est d’abord une question de besoin de l’homme, puis de volonté et de relation entre père et fils. Dieu est notre papa. Sans lui ou loin de lui on s’étiole et on meurt. Quoique généreux, ce papa nous exauce quand il veut et comme il veut. Et c’est toujours pour notre bien. La prière chrétienne présuppose la foi. Sans elle, il est impossible de prier et surtout de persévérer. Car « la prière est un combat. Contre qui ? Contre nous-mêmes et contre les ruses du Tentateur qui fait tout pour détourner l’homme de la prière » (CEC 2725).On comprend le conseil de saint Paul : « Puisez votre énergie dans le Seigneur…Revêtez l’équipement de combat que Dieu vous donne, afin de tenir bon contre les manœuvres du diable, car nous ne nous battons pas contre les hommes, mais contre les forces invisibles, les puissances de ténèbres qui dominent le monde, les esprits mauvais qui sont au-dessus de nous »(Eph. 6, 14). Cet équipement dont il s’agit c’est la vérité, la justice, la paix, la foi etc. C’est exigeant.

 

Eh oui, la vie chrétienne n’est pas un fauteuil mousseux bien rembourré, de tout repos, fait pour les invertébrés. C’est réellement un combat. Ne faisons pas les malins. La prière intérieure ne peut pas être un somnifère, un opium, qui nous endort. Un chrétien flagada et flageolant c’est-à-dire douillet est un contresens. Non, la prière intérieure est une force ; c’est le secret des grands hommes et des communautés chrétiennes dynamiques. C’est le  secret des moines, des saints, des martyrs, le secret de l’efficacité de tout apostolat. Elle est puissance divine qui vainc les forces maléfiques visibles et invisibles. Il y a des démons qui ne s’expulsent qu’à force de prière et de jeûne nous dit Jésus (Marc 9, 29).

 

       L’oraison est un cœur à cœur de louange et de gratitude

 

Dès la première heure de notre journée, tournons-nous, corps et esprit, vers le Seigneur. Trente minutes de silence intérieur, de méditation, d’oraison, de cœur à cœur avec le Seul capable de transformer nos consciences souillées, nos cœurs de pierre en cœur de chair. Trente minutes de louange et non de plaintes, trente minutes de gratitude avant de formuler nos demandes. Alors la paix, l’unité, l’amour reviendront dans nos maisons. Les premiers instants du silence nous déstabilisent. Il faut tenir bon. Pourquoi ? Parce que :

 

–   La prière semble une perte de temps. Or le temps c’est de l’argent. Pour la bonne gestion du temps l’homme exclut la prière. C’est une grosse erreur. L’action, le travail rémunéré, le commerce, le marché : ça produit quelque chose. Mais la prière ? On est là et on ne fait rien d’autre. Pas vrai.

 

–   Dès qu’on se met à prier on est assailli par de multiples distractions : on se gratte, on ouvre tel livre, on est insatisfait, on prend son téléphone portable. On rêve. On gesticule. On n’arrive pas à être stable.

 

–   La paresse de prier peut nous envahir. Prier à la même heure demande une certaine discipline. Et puis souvent on ne sent rien pour Dieu, et on se dit : à quoi bon ? On s’installe dans la négligence du cœur : c’est la sécheresse, l’acédie, le démon de midi.

 

–   Le découragement nous guette parce que nos prières de demandes ne sont pas exaucées. Les islamistes tuent les chrétiens, les pauvres plongent dans la misère. Pire, les misères, les injustices, les problèmes de nos familles, de nos communautés et de ce monde ne sont pas résolus. A quoi bon continuer ?

 

–   Enfin, Dieu invisible est silencieux. C’est le comble ! Les grands saints expérimentent le silence terrible de Dieu : la nuit obscure. Même Jésus a eu de sérieux ennuis  à ce niveau lors de son agonie : “Que ce calice s’éloigne de moi”. Dieu s’est tu. Notre volonté humaine inquiète et impatiente ne coïncide pas toujours avec la volonté divine. D’où ce cri sur la croix :”Mon Dieu, mon Dieu pourquoi m’as-tu abandonné” ? La grande tentation c’est de penser que Dieu est indifférent à nos souffrances. Le doute peut s’installer en nous et même nous pousser à chercher des solutions rapides partout, sauf là où Dieu est présent : notre cœur. Or il est impossible de rencontrer le Seigneur en dehors du silence, vrai remède à tous nos bruits.

 

       La prière nait dans le silence 

 

Pour bien prier on a besoin de silence extérieur, mais surtout intérieur. Ce silence nous dispose à être attentifs à Dieu de façon amoureuse. La découverte du Dieu intérieur, c’est le trésor des trésors. Dieu n’est pas dans les uniformes des fêtes, dans les décors extérieurs, dans les fleurs artificielles, les guirlandes en tissus, dans les voix fantaisistes, dans le bruit des tam-tams, dans les danses frénétiques mais dans le sanctuaire de l’âme. Là est cachée la croissance de notre vie surnaturelle. Dieu est silence. Satan est bruit, faux bruit, tonneau vide. Le goût de l’oraison et de la prière silencieuse ne s’acquiert pas à coup de raisonnement, mais en apprenant à couler le mouvement intérieur de notre âme dans celui de l’Eglise. “Mais toi, quand tu pries, retire-toi dans ta chambre, ferme la porte, et prie ton Père qui est présent dans le secret ; ton Père voit ce que tu fais dans le secret : il te le revaudra” (Mt 6,6).

 

Se retirer au fond de sa maison n’est rien d’autre que de chercher Dieu avec le cœur. On s’adresse à notre papa ou plus exactement on se sent dans les bras de notre Papa du ciel. Il nous regarde avec tendresse. Il attend qu’on lui ouvre nos cœurs. La prière individuelle est complétée par la prière liturgique, ou prière communautaire. Une liturgie bien célébrée nous rapproche de Dieu :”Nos chants n’ajoutent rien à ce que Tu es, mais ils nous rapprochent de Toi” (Préface d’action de grâce). “Tout ce lyrisme dans la liturgie, toutes ces prières, toutes ces cérémonies, tous ces chants et cantiques aux mélodies si variées, l’Eglise les a choisis et les a mis en place pour nous hausser au niveau divin, pour nous suggérer la grandeur de Dieu, pour nous donner comme un avant-goût de la joie du ciel”.

 

       Mise en pratique et conséquences d’une vie intérieure

 

Cette année, nous participerons activement à la prière liturgique ou communautaire pour irriguer et enrichir la prière personnelle : célébration de la parole, adoration eucharistique, chapelet, neuvaine, bréviaire, pèlerinage etc. Nous éviterons d’en faire des occasions de défoulement collectif.

 

   Nous apprendrons à prier avec la Bible. Les exemples d’hommes de prière y sont nombreux. Abraham, Moïse, Samuel, Elie, Ester, Judith, Jésus, les apôtres, les saints etc. On peut distinguer dans la Bible la prière de louange, d’action de grâce, de supplication, prière dans les épreuves. Ce sont des modèles pour nous.

 

   Nous prierons lentement et posément. Nous prononcerons les mots en fixant notre attention au sens de la phrase. Quand tu lis posément, tu goûtes ce que tu lis. Dieu entre en toi.

 

   Nous essayerons de promouvoir l’art africain et certains gestes africains pour enrichir la piété ou la religiosité populaire. La danse sacrée doit être toujours majestueuse. Elle se traduit en attitudes, en acclamations contenues et en légers balancements du corps. Une chose est la joie des cœurs, autre chose est la vocifération, la frénésie et le défoulement. Le rythme du tam-tam ne doit pas être endiablé. La joie liturgique n’éclate jamais. Nulle part, la Sainte Bible nous présente un Jésus agité et excité. La passion du Christ n’est ni du théâtre ni de la comédie. Nourrissons-nous des exemples de dignité du Christ quand on célèbre. C’est lui le Médiateur universel entre la divinité et l’humanité. Ne soyons pas victimes des sectes qui évacuent le silence pour baigner dans la mondanité, les spectacles, les superficialités, des improvisations continuelles. Le saint sacrifice du Christ n’est pas un fait divers. Il est unique au monde. Il nous conduit à la Présence réelle qui nous pousse à l’évangélisation. L’année de prière intérieure nous aidera à découvrir le Dieu qui n’a qu’un souci : le bonheur de l’Homme à travers la perfection : “Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait”.

 

    Selon saint François de Sales, il y en a qui placent la perfection dans les austérités (sacrifices dures), d’autres dans l’oraison, d’autres encore dans la fréquente réception des sacrements, d’autres enfin dans l’aumône… « Ils se trompent. La perfection consiste dans un grand amour pour Dieu ». Mais on n’y parvient pas sans renoncement et sans détachement. Voyez le publicain Matthieu. Il a fait un repas d’adieu en invitant tous ses amis à découvrir le Messie, son nouveau guide. Il abandonnera à jamais ses sécurités financières, son poste juteux et le puissant réseau des collecteurs d’impôts pour suivre un pauvre homme du village de Nazareth qui n’avait même pas d’endroit où reposer sa tête. Jésus était comme un “sans domicile fixe”. L’amour c’est fou. 

 

                 Résolutions en matière de dévotion et de liturgie

 

Qu’est-ce qu’on abandonnera cette année pour le Christ ? Entre autres choses la messe face à face pour mieux goûter Dieu dans le silence. Les chorales élimineront progressivement les batteries qui font trop de bruit, “car chanter bien c’est prier deux fois”. On visitera les monastères. On fera revenir  certains gestes : au Confiteor, à l’Angélus, au Credo, au Gloria. On fera une révérence quand on passera devant un lieu saint, un calvaire, une statue de la Vierge ou de saint Joseph. On fera une génuflexion avant de communier, sauf ceux qui sont malades. Les prêtres apprendront à célébrer aussi avec le canon romain. On continuera de dire la prière pour les vocations. Mais le grand signe qui nous accompagnera toute l’année sera “la messe orientée”, vraie rupture pour un nouveau départ spirituel, et cela à partir du premier dimanche de l’Avent, dans les communautés prêtes. C’est une belle proposition du Card. R. SARAH (Préfet de la Congrégation pour le Culte Divin et la Discipline des Sacrements). Son appel s’adresse à tous mais spécialement aux prêtres :

 

« Je veux lancer un appel à tous les prêtres. Peut-être avez-vous lu mon article dans L’Osservatore Romano il y a un an (12 juin 2015), ou mon entretien donné au journal Famille chrétienne au mois de mai de cette année. A chaque fois, j’ai dit qu’il est de première importance de retourner aussi vite que possible à une orientation commune des prêtres et des fidèles, tournés ensemble dans la même direction – vers l’est ou du moins vers l’abside – vers le Seigneur qui vient, dans toutes les parties du rite où l’on s’adresse au Seigneur. Cette pratique est permise par les règles liturgiques actuelles. Cela est parfaitement légitime dans le nouveau rite (de Paul VI). En effet, je pense qu’une étape cruciale est de faire en sorte que le Seigneur soit au centre des célébrations. »

 

Aussi, chers frères dans le sacerdoce, je vous demande humblement et fraternellement de mettre en œuvre cette pratique partout où cela sera possible, avec la prudence et la pédagogie nécessaire, mais aussi avec l’assurance, en tant que prêtres, que c’est une bonne chose pour l’Eglise et pour les fidèles. Votre appréciation pastorale déterminera comment et quand cela sera possible, mais pourquoi éventuellement ne pas commencer le premier dimanche de l’Avent de cette année, quand nous attendons le « Seigneur [qui] va venir sans tarder » ?(Londres, 5 juillet 2016). Voilà le tournant irréversible. Voilà “l’étape cruciale”. Tournons-nous vers le Christ, soleil levant, et nous serons sauvés. La Vierge Marie, Notre-Dame de Komiguéa, nous aidera.

 

 Bon Temps de l’Avent à chacun et à tous !

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