Pour le Vatican les marchés peuvent être de bons serviteurs

Pour le Vatican les marchés peuvent être de bons serviteurs

Le Vatican du pape François serait-il devenu libéral ?

« Les marchés mondiaux peuvent être de bons serviteurs mais de mauvais maîtres »,

a prévenu Mgr Ivan Jurkovič, observateur permanent du Saint-Siège auprès de l’Organisation des Nations unies à Genève. Il est intervenu au Conseil du commerce et du développement de la Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement (CNUCED), le 5 décembre 2016, rapporte Zénith.

Il est indéniable que jusque là et dès avant le pape François, le monde catholique a plutôt cultivé une forte réticence, voire même une stigmatisation frisant l’ostracisme, vis-à-vis du marché pris comme une entité vague, antre du Mal. Plusieurs notes émanant du Conseil justice et paix, allant parfois un peu vite en besogne, ont eu tendance à laminer systématiquement ce monde que pourtant il connait fort mal.

Une interprétation, un brin radicale de Laudato si’, n’a pas aidé à briser la glace. Pourtant, à y regarder de plus près, le marché est ce qu’on en fait et peut, comme tout ce que touche l’homme, être vicieux ou vertueux. Dans un article dont nous reproduisons l’essentiel dans nos colonnes formations, Pierre de Lauzun rappelle ce qu’est un bon marché.

En tout cas c’est un service, un moyen. Le tout étant de savoir un service de quoi, de qui, un moyen pour quoi, en vue de quelle fin.

C’est ce que rappelle Mgr Jurkovič dans le discours que nous reproduisons ici.

Monsieur le Président,

D’emblée, le Saint-Siège tient à vous remercier de votre capacité à amener tous les États membres à obtenir un résultat substantiel dans la réalisation du « Maafikiano de Nairobi » lors de la Conférence ministérielle. Permettez-moi aussi d’exprimer notre reconnaissance au Directeur général et au Secrétariat pour la préparation du Conseil du commerce et du développement et pour les résultats obtenus par la CNUCED cette année grâce à l’approbation de son mandat pour le prochain quadriennium. À Nairobi, en juillet dernier, les États ont pu discuter et répondre aux besoins et priorités contemporains des pays en développement dans l’environnement mondial actuel, volatil et déséquilibré.

Comme l’indique également le Maafikiano de Nairobi, « la CNUCED a été créée pour promouvoir une économie mondiale inclusive, en informant les politiques nationales et internationales tout en accordant une attention prioritaire aux besoins et aux intérêts des pays en développement. Cela permettrait d’améliorer les conditions de vie et de créer un système meilleur et plus efficace de coopération économique internationale qui permettrait de bannir la division du monde en zones de pauvreté et d’abondance et de réaliser la prospérité de tous » (1).

Tout au long de l’histoire, le commerce a contribué à transformer les économies, à remodeler la division de la richesse et du pouvoir. Plus récemment, les progrès de la technologie et des communications permettent aux pays en développement de pénétrer les marchés internationaux en se spécialisant dans des tâches spécifiques et des produits intermédiaires. En outre, la communauté internationale a pris des mesures pour rendre le système commercial mondial plus équitable et a élargi l’adhésion à l’Organisation mondiale du commerce (OMC) à la plupart des pays en développement.

L’économie mondiale en 2016 est encore dans un état fragile, avec une croissance susceptible de plonger en dessous des 2,5% enregistrés en 2014 et 2015. Les performances médiocres des pays développés depuis la crise économique et financière de 2008-2009 devraient perdurer. Il faut ajouter à cela le fait que la perte de dynamisme dans les pays en développement au cours des dernières années sera plus grande que ce qui était prévu auparavant. Le ralentissement des échanges au cours des dernières années a été généralisé dans la plupart des pays en développement et des pays développés. Les taux moyens de croissance du commerce dans toutes les régions sont maintenant très faibles et ne représentent qu’une fraction de ce qu’ils étaient avant la crise. Les causes du ralentissement continu du commerce se retrouvent dans une variété de facteurs. Si certains de ces facteurs sont susceptibles d’avoir seulement des effets temporaires et peut-être de nature cyclique, d’autres sont susceptibles d’être plus durables et liés à des changements structurels.

Le système économique repose sur des mécanismes qui ne sont cependant pas automatiques. Ils fonctionnent s’ils sont initiés avec la bonne intention et des niveaux appropriés de capital spirituel, physique, humain et social. La grande contradiction mondiale dans l’histoire a été la croissance rapide de l’affluence dans certaines régions du monde tandis que d’autres sont restées coupées et en marge. Les marchés mondiaux peuvent être de bons serviteurs mais de mauvais maîtres ; et céder plus d’autorité à ces marchés est une question de choix politique, pas de destin économique ou technologique. Le ralentissement économique dans les économies développées exclut toute explication simple selon laquelle ces choix seraient le produit d’un jeu faussé Nord-Sud. En effet, la conjonction d’une croissance plus lente et de l’augmentation des inégalités dans ces économies a laissé son lot de communautés déprimées. Le grand défi politique auquel est confrontée la communauté internationale est donc de dépasser la cartographie des gagnants et des perdants, de passer de la mondialisation à un récit plus positif de la construction d’une prospérité partagée.

Comme l’a rappelé la Déclaration politique Nairobi Azimio : « Nous sommes toujours confrontés à une répartition inégale des ressources et des opportunités à l’échelle mondiale, mais nous sommes aujourd’hui mieux placés pour prendre des mesures concrètes susceptibles de remédier aux inégalités entre les pays et les peuples. En 2015, les dirigeants mondiaux ont convenu de mieux positionner la communauté internationale pour relever certains des défis mondiaux les plus pressants. Ces accords et résultats offrent collectivement un plan d’action pour l’avenir de l’économie mondiale, de la société et de l’environnement en 2030 ».

Les politiques des institutions multilatérales, l’ensemble des 17 objectifs de l’Agenda post-2015, ne peuvent pas simplement essayer de parvenir à une sorte d ‘ « équilibre efficace » à partir des résultats spontanés d’actions concernées par leur propres intérêts. Nous devons nous efforcer plutôt pour le bien commun, qui exige, d’une part, l’effort et la retenue de chacun des membres d’un groupe, d’une société ou d’une communauté de nations et, d’autre part, la coopération entre eux. Le terrain du bien commun doit être préparé pas à pas et jour après jour, par des efforts continus et consciencieux dans deux directions : l’une structurelle et l’autre vertueuse ; la bonté des structures institutionnelles favorise le bien commun, tandis que le comportement vertueux des personnes aide à transformer les institutions.

C’est ce qui est nécessaire pour aborder les questions fondamentales liées à la crise financière et à la recherche de solutions. Ainsi, quand nous parlons du bien commun, nous devons reconnaître que « le degré de sa réalisation dans un moment historique donné dépend de la disposition des membres du groupe à agir selon leur vocation profonde d’humanité fraternelle » (2).

Comme d’habitude, il est très difficile de faire des prédictions, mais si nous voulons donner au programme 2030 l’occasion de réussir, nous devrions continuer à mettre en œuvre le programme d’action d’Addis-Abeba qui nous invite à rediriger le régime d’investissement national et international vers le développement durable. Il est temps d’adopter un changement transformateur pour traduire les déclarations en actions et les engagements en réalisations. Il ne nous suffit plus de réaffirmer notre position après avoir négocié un mandat ministériel équilibré, notre objectif commun devrait être de le faire fonctionner pour transformer notre décision en action et atteindre cet objectif ambitieux formulé dans l’Agenda 2030.

Merci, Monsieur le Président.

(1) Cf. TD/519/Add.2, par. 8 http://unctad14.org/Documents/td519add2_en.pdf

(2) Dembinski, Finanzen und Fristen: Krise der Kongruenz zwischen Realität und Virtualität der Zeit, in Religion-Wirtschaft-Politik: Vol. 8. Kapitalismus – _eine Religion in der Krise I. Grundprobleme von Risiko, Vertrauen, Schuld, eds. G. Pfleiderer & P. Seele, pp. 282–322, Zürich, 2013.

© Traduction de Zenit, Constance Roques

Articles liés

Partages