Qu’a-t-on fait de la vertu théologale de charité ? par Vivien Hoch

La charité veut tout et rien dire. Sa signification s’est vidée et con concept s’est dégradé. Alors qu’elle est l’étalon des valeurs et le point de référence de toute la vie morale, elle est aujourd’hui rabaissée au rang de simple « valeur », soumise à une évaluation subjective : « un tel est charitable », « ceci est charitable », « dire cela n’est pas charitable »… Qu’a-t-on fait de la divine charité ?

Alors qu’elle est l’unique voie pour aller vers Dieu, et qu’elle est même le nom de Dieu — Deus caritas est, la charité ne semble plus motiver que des « bonnes actions » ponctuelles, comptabilisées. Ces bonnes actions semblent apporter plus de gratification à celui qui l’entreprend qu’elle ne lui en coûte en termes de sacrifice. Faire traverser le passage clouté à une vieille dame relève d’une attitude charitable. Trier ses déchets pour entretenir sa contribution à la sauvegarde de la planète relève d’une « charité écologique ». Faire un don à une association caritative est aussi une manière d’être charitable, donc d’exercer la charité. Mais on prend ici l’effet (faire une bonne action) pour la cause (l’amour de Dieu). Alors que la charité est ce qu’il y a de plus exceptionnel, elle est désormais tout à fait commune, banale et courante.

Avec cette définition faible de la charité, la porte est ouverte à toutes les instrumentalisations. La rigueur du concept ne vient plus protéger la charité des vents idéologiques, philosophiques et politiques qui tentent de la récupérer. Désormais, la charité n’est plus seulement sécularisée, mais elle est instrumentalisée par des idéologies mondaines, parfois franchement opposées au message de l’Évangile. Aussi peut-on entendre dire que le socialisme et le communisme relèvent d’une certaine forme de « charité sociale  ». On parle de « charité républicaine  » et de « charité laïque  ». Mise ainsi à toutes les sauces, elle n’a plus de goût, sauf celui du vice et de l’erreur. Pis encore, c’est au sein de l’Église elle-même que, parfois, la charité perd de son sel et se transforme en instrument au service d’idées bien trop humaines, trop politiques, trop sociales et, au fond, trop mondaines.

Cette charité faible est sous le joug d’une idéologie socialiste qui haït le marché et le profit. Elle exclut tout un pan de l’humaine nature comme si elle n’était pas fréquentable. L’argent, l’entreprise, le marché et le commerce sont radicalement opposés à cette charité ; dès lors que quelque acte est motivé, intéressé et génère un profit, qu’il soit financier, humain ou moral, il est suspect d’un manque de charité. Ainsi toute compétition, tout esprit d’entreprise, tout marché, voire tout travail, deviennent suspects aux yeux des grands-prêtres d’une charité qui devient plus socialiste que chrétienne.
Pourtant, la véritable charité ne s’oppose pas au profit. Le terme « charité », choisi pour désigner l’amour de Dieu, est le mot pré-chrétien associé à l’argent et au prix ; la charité montre que ce que nous considérons d’un grand prix (une chose, un objet) est très cher : « Caritas dicitur, eo quod sub inaestimabili pretio, quasi carissimam rem, ponat amatum caritas  » (saint Thomas d’Aquin, In III Sent. d.27, q.2, a.1, ag 7). Les expressions « mon cher ami » ou « mon cher Jacques », utilisent la même modalité d’évaluation que celle utilisée sur le prix, sur la valeur, sur l’estimation d’où sont déduites, justement, ces appréciations. Cette charité-là a une consistance humaine : elle prend pied dans la réalité humaine qui est ainsi faite qu’elle compare, mesure, échange, donne, reçoit ; la charité ne détruit pas ces réalités humaines, elle en apporte une mesure nouvelle, elle revivifie le tout, en donne une mesure sans commune mesure, mais elle ne détruit pas ce qui était ; ainsi la charité ne vient pas abolir la capacité d’évaluation et de commerce, elle s’en nourrit bien plutôt et l’élève à un degré supérieur qui est celui du divin.

La charité faible a un côté exotique, mais dans le mauvais sens de l’exode.L’étranger doit être aimé avant ses amis, ses frères, ses parents, car sinon cette charité n’est pas vraie : elle aurait un côté trompeur et intéressé. Ainsi l’accueil de l’immigré, si possible le plus différent, le plus hostile et le plus éloigné de la foi chrétienne, est une nécessité qui procède intrinsèquement de cette charité, et cette définition ne souffre pas de discussion. Le Lointain prime sur le Prochain, et l’Autre prime sur le Même. Pour regarder le Lointain, cette « charité universelle » oublie que le prochain est d’abord celui qui est proche. Pourtant, l’unité du regard de la charité forte se déploie sur le thème de la proximité, et ne s’oublie pas dans l’universel. Dans l’ordre des relations mondaines entre aimé et aimant, la proximité joue un rôle déterminant : « ceux qui nous sont le plus proche sont davantage aimés de charité  », écrit Thomas d’Aquin (Somme de théologie, IIa IIae, qu. 26, art. 7 et art. 8, resp).

Ce concept faible de la charité est aveugle au malL’acte mauvais, délinquant ou criminel ne doit pas être réprimandé : cette charité se fait un devoir de le tolérer, voire de l’excuser. Cette charité sert à comprendre le mal et celui qui le commet, et on pousse parfois, en son nom, jusqu’à justifier l’action mauvaise. Cette « charité inconditionnelle » se présente sous la forme d’un pardon qui est donné à tous, en toute circonstance et en tous lieux. Cette charité est gentille, douce, tolérante, compréhensive, et finalement coulante, molle, fatiguée et fatigante  ; elle est même dangereuse, au fond, parce qu’elle affole nos catégories et nos certitudes, prenant un malin plaisir à déconstruire les instincts de défense qui nous permettent de survivre dans le monde. Exotique et curieuse du mal, cette charité sert finalement à troubler l’ennui bourgeois.

Pour éviter le fleuve de mésusages, d’instrumentalisation ou tout simplement d’ignorance qui rabaissent et salissent en permanence la charité, il semble opportun et salutaire de rappeler ce qu’elle est, de quoi elle procède, comment elle agit dans nos vies, sur quoi elle porte et quel est son ordre, l’ordre de l’amour — l’ordo amoris.

Un travail à découvrir prochainement.

Vivien Hoch, octobre 2017

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