Quand Henri Tincq craint la fin de “son” Eglise

Quand Henri Tincq craint la fin de “son” Eglise

Dans une tribune parue sur le Point, Henri Tincq, présenté comme expert religion, pour le journal le Monde, dit son inquiétude de voir une certaine Eglise, pour laquelle il a longuement milité (et milite toujours) disparaître au profit d’une autre qu’il considère comme d’extrême droite et dogmatique. Fidèle à notre volonté de poser le débat, nous publions une parte de cet entretien, quoique ne partageant pas, par principe, l’idée du caricature binaire et bipolarisée de l’Eglise et moins encore en termes politiques. La véritable question nous semblerait plutôt : pourquoi “son” modèle d’Eglise n’a pas “marché” ?

 

“J’appartiens à une génération de catholiques élevée à l’âge d’or de ces fameux mouvements d’Action catholique qui voulaient témoigner de leur foi dans la société, sans recherche excessive de la visibilité et sans prosélytisme. À une génération héritière des grandes réformes du concile Vatican II (1962-1965) qui a invité les fidèles à sortir du système de « chrétienté » rigide d’autrefois et à s’ouvrir au monde moderne, à entrer en dialogue avec d’autres religions – judaïsme, islam, protestantisme – autrefois ignorées, voire combattues et avec les non-croyants. Un catholicisme missionnaire, social, progressiste, œcuménique qui a fait émerger des générations de militants syndicalistes, politiques, associatifs, a forgé des personnalités comme Jacques Delors, Michel Debatisse dans le monde agricole, Edmond Maire dans le monde syndical.

Nous venions d’un « moule » catholique et nous allions vers les autres. Aujourd’hui, c’est le processus inverse qui est à l’œuvre : de jeunes croyants issus d’un monde non catholique vont chercher dans l’Église des modèles rassurants et visibles d’identification, des convictions, des valeurs et un sens à leur vie qu’ils ne trouvent pas ailleurs. Dans ma jeunesse, on passait de l’Église au monde. Aujourd’hui, on vient d’un monde sécularisé et on entre dans l’Église. […]

Je me réjouis de cette vitalité bien réelle des catholiques, mais des dérives idéologiques et politiques m’inquiètent. Certaines étaient perceptibles dès ces manifestations de 2012-2013 contre le « mariage pour tous ». On les retrouve de plus en plus dans une frange, certes minoritaire, de l’épiscopat, mais aussi sur des sites et blogs identitaires comme Riposte catholique, Réinformation TV, Salon beige… On y entend, on y lit les obsessions déprimantes des catholiques « traditionalistes », les discours définitifs, voire agressifs, sur l’avortement, la PMA, l’homosexualité, l’islam amalgamé avec l’islamisme, sur les immigrés et les réfugiés, le clergé progressiste ou le pape jugé trop libéral. Des contre-vérités sont martelées : dans une terre chrétienne comme la France, le nombre des musulmans pratiquants serait désormais supérieur à celui des catholiques pratiquants ! Ou on ranime le fantasme selon lequel les églises, de plus en plus vides, seront demain transformées en mosquées.

Oui, je suis partagé au total entre la joie de voir tant d’amis catholiques engagés au service de leur communauté ou des plus démunis et la crainte devant la montée d’un discours dogmatique, disciplinaire, le retour à des pratiques anciennes, le repli sur soi au nom de la défense de l’identité française, de la civilisation chrétienne, de la résistance face à l’islam, face à la société multiculturelle et mondialisée. Où sont les grandes voix épiscopales, les intellectuels catholiques de renom qui, autrefois, donnaient le ton dans les médias ou sur la scène politique, pour dénoncer ces dérives, cette contrefaçon des valeurs évangéliques ? […]”

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