Solitude et célibat par Pascal Ide

Article publié dans la Revue de Montligeon, s.d.

« Le chrétien n’est jamais un homme solitaire, puisqu’il est en rapport constant avec Dieu [1]. »

On connaît les chiffres. Si l’institution du mariage est en chute libre, la vie à deux, jusque dans l’union libre, est elle-même en déclin. Sur 500 personnes âgées de 21 à 44 ans, 31,4 % des hommes et 26 % des femmes choisissent – ou subissent – de vivre seuls, notait Claude Imbert dans le journal Le Point. Et les célibataires sont surtout présents dans les grandes villes : ils sont par exemple 43 % de plus de 15 ans à Paris. Ces faits sont nouveaux et inquiétants. Néanmoins, cette solitude est un phénomène plus complexe que ce qu’une analyse souvent trop superficielle laisse voir.

Quand on pense à la solitude du célibataire, on songe à la souffrance de celui qui vit un état non-choisi, alors que tout son être désire vivre avec un compagnon, fonder une famille. Mais souvent le célibataire souffre d’abord d’un manque d’entourage : les amis sont partis au loin, se sont mariés.

A cette solitude que l’on pourrait qualifier d’extérieure se joint une solitude intérieure plus profonde. Une femme veuve me disait avoir été choquée par une amie célibataire assimilant leurs deux situations. Avec raison. En effet, la première, même si elle n’a pas eu d’enfants, même si le départ prématuré de son mari est souvent une immense souffrance, a aimé (peut-être follement) et fut aimé (peut-être follement). Or, l’une des plus grandes douleurs du célibataire est souvent celle de ne pas avoir aimé ou été aimé, autrement dit de ne pas avoir été choisi. Alors la solitude peut être vécue comme un rejet. « La plus grande douleur des pauvres, répétait Maurice Zundel, c’est que personne n’a besoin de leur amitié. » Et le célibat est, en ce sens, une douloureuse pauvreté.

Que faire ? Certains célibataires ressemblent au chômeur longue durée. La solitude est tellement pesante qu’ils ne savent plus le mode d’emploi de la relation à l’autre : quel geste poser, quelle personne rencontrer ? Ils ont l’impression d’avoir tout essayé, d’avoir entendu tous les conseils.

Puis-je suggérer quelques conseils ? Je ne parle pas de la rencontre de l’âme-sœur, mais de la rencontre de l’autre, tout court. Le célibataire ne peut-il aller dans sa paroisse, chercher un service proportionné ? Il est rare qu’il n’y ait aucune activité qui ne nous soit destinée, proportionnée.

Cette démarche appartient au célibataire. Personne ne peut et ne pourra jamais la faire à sa place. L’aide de l’autre est importante. Mais la décision doit venir de nous-même. Et si la personne se sent incapable, il demeure la prière de Thérèse : « Seigneur, je suis trop faible. Donne-moi le courage de l’ouverture. Ou plutôt, sois ce courage en moi. »

La souffrance de la solitude se cache aussi sous son contraire. Jeanne est une fille brillante, très invitée. Il n’est pas rare qu’elle aligne deux ou trois soirées de suite le même soir. Elle est de toutes les sorties. Elle est très appréciée. Enjouée, elle est l’image même de la fille pleine d’entrain, « bien dans ses baskets ». Cultivée, elle a toujours un mot sur le dernier film ou le dernier Goncourt.

De prime abord, la vie de cette personne est ouverte, donnée. Si l’on passe cette première impression, Jeanne n’a l’impression d’exister que lorsqu’elle fait une expérience. Elle est continuellement angoissée de manquer : manquer la bonne occasion, de ne pas être au bon moment au bon endroit. D’où le besoin de multiplier les soirées, les bons week-ends, etc. Vous m’objecterez que Jeanne sait demeurer chez elle, qu’elle prend le temps de lire ? La belle affaire ! Pour quoi se cultive-t-elle ? Est-ce pour se construire ou uniquement pour briller, avoir toujours quelque chose à dire ?

Jeanne est angoissée à l’idée de ne pas être reconnue. Si elle a tant besoin de se mettre en avant, de tout contrôler, c’est qu’elle cherche à être aimée. De plus, Jeanne croit exister en accumulant : plus de culture, plus de compétence, plus de dynamisme. Mais dès lors, elle se situe dans le registre de l’avoir et non pas de l’être. Elle se divertit, au sens pascalien [2]. Au fond, Jeanne craint la solitude. Plus, elle la fuit. Seule avec elle-même, elle a l’impression de ne pas exister.

Le constat dicte le remède : prendre du temps pour s’accueillir, pour s’aimer, en un mot : pour être. N’est-il pas aussi nécessaire de lâcher telle sortie, tel hobby qui empêche de se retrouver soi-même ? Pourquoi aller à cette chorale, ce groupe escalade ? Et dans cette fuite, se love un profond manque d’estime de soi. Le célibataire doute toujours de ses qualités. Il est miné par un profond manque d’amour de soi que surdétermine souvent une crainte du rejet, voire un syndrome d’abandon. Découvrir combien il est aimé de Dieu donc aimable est décisif.

Il y a enfin une solitude dont je ne dirai qu’un mot. : la solitude spirituelle qui naît de la révolte contre Dieu. Cette révolte n’a rien à voir avec la détresse ou la colère que l’on peut ressentir lorsqu’on se sent abandonné. Elle est un péché contre l’espérance. Elle est rupture volontaire avec la source de la grâce, avec la présence aimée du Dieu qui s’offre à nous. On sait combien le célibataire est menacé de désespérer, voire d’accuser Dieu de son état. Une seule attitude : l’humble conversion, la reconnaissance confiante de la paternité aimante de Dieu qui prend compassion de celui qui souffre. « La seule réponse à la solitude de l’homme est celle de la filiation divine [3]. »

Pascal Ide

[1] José Escriva de Balaguer, Quand le Christ passe, Paris, Téqui, 1975, n° 116, p. 200.

[2] Cf. Blaise Pascal, Pensées, n° 201 et n° 217, Ed. Jacques Chevalier, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », Paris, Gallimard, 1954, p. 1138 et 1147.

[3] José Manuel Dos Santos Ferreira, Jésus-Christ Lumière de la Solitude humaine, Paris, Cerf, 1993, p. 309. C’est moi qui souligne. Je ne connais pas de plus belle illustration que la rencontre du curé de campagne et de la comtesse dans le Journal d’un curé de campagne de Georges Bernanos, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », Paris, Gallimard, 1961, p. 1145-1166. Ces vingt pages sont parmi les plus profondes qu’un romancier ait écrites sur la solitude et l’espérance.

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