Quel sort pour les enfants morts sans baptême ? Entretien avec Dom Jean Pateau

Dom Jean Pateau, abbé de Fontgombault, vient de publier Le salut des enfants morts sans baptême (Artège, 2017, 312p.) dans lequel il s’interroge sur l’hypothèse des limbes et sur les suppléances possible au sacrement du baptême. Il a bien voulu répondre aux questions du Rouge & le Noir.

Le Rouge et le Noir : Qu’est ce que l’hypothèse des limbes et quel est son statut théologique ?

Dom Jean Pateau : Les limbes sont un lieu et un état hypothétique, dans lequel les enfants morts avant d’avoir pu user de la raison et sans avoir été baptisés sont censés jouir d’un bonheur purement naturel, avec la seule peine de la privation de la vision béatifique, pour toute l’éternité. Cette doctrine est devenue commune dans l’Église latine à partir du 13° s [1], mais le magistère n’est jamais intervenu positivement en sa faveur [2] ; Pie VI l’a mentionnée simplement pour condamner une proposition l’affirmant hérétique [3] ; et toutes les interventions pour qu’elle soit définie ont échoué [4] ; enfin le document récent de la CTI, L’espérance de salut pour les enfants qui meurent sans baptême (2007), tout en disant que cette théorie « demeure une opinion théologique possible » (n° 41), affirme que sa « valeur théologique, sans aucun doute, n’est pas définitive » (n° 70), et considère « une telle solution comme problématique » (n° 95), en indiquant que « dans le développement de la doctrine, la solution des limbes peut être dépassée à la lumière d’une plus grande espérance théologique » (ibid.).

R&N : Quelle est l’origine de l’hypothèse des limbes ? Comment s’est-t-elle développée progressivement dans la théologie catholique ?

Dom Jean Pateau : L’origine en est une meilleure conscience que les enfants morts sans baptême, n’ayant commis aucun péché personnel, ne pouvaient subir une peine sensible. En effet, une telle peine compense un mouvement désordonné vis-à-vis des créatures, que n’ont pu commettre des enfants n’ayant pas l’usage de la raison. Par contre, ils sont marqués du péché originel qui les prive en particulier de la grâce sanctifiante, et celui qui meurt avec ce désordre ne peut voir Dieu : c’est la peine du dam. Comme les théologiens ont pensé que seul le baptême pouvait donner la grâce à un enfant n’ayant pas l’usage de la raison, ils ont été amenés à envisager pour les enfants n’ayant pas reçu ce sacrement un lieu et un état de privation de la vision béatifique, mais sans peine sensible, situé donc en bordure (limbus en latin) de l’enfer. Mais toutes ces distinctions, concernant en particulier le péché originel et le péché personnel, n’ont été acquises que progressivement.

Bien avant, S Augustin, après avoir durci sa position face à ceux qui niaient le péché originel (les pélagiens surtout), voyait en celui-ci une participation au péché personnel d’Adam, donc un péché quasi-personnel en chacun : la volonté était non seulement privée de la grâce, mais positivement attachée aux créatures de façon désordonnée. Et en conséquence, il s’en suivait non seulement la peine du dam mais aussi la peine du sens, la plus douce possible cependant précisait S Augustin [5]. Un des premiers, Pierre Lombard (vers 1158) a exclu toute peine ressentie pour les enfants, et Philippe le Chancelier (vers 1228) les place en bordure de l’enfer proprement dit, dans les limbes. Ensuite, l’effort des théologiens a été d’expliquer comment ces enfants ne souffrent pas de leur vocation surnaturelle manquée, pour leur assurer le plus parfait bonheur naturel possible [6] ; ce que S Thomas explique soit par l’ignorance de cette vocation, soit par une sage résignation [7]. Enfin la théorie des limbes a été confortée par la thèse des « deux ordres », très répandue chez les théologiens, du 17° au début du 20° siècle : cette thèse juxtapose l’ordre naturel et l’ordre surnaturel de façon extrinsèque, l’homme ayant ainsi une double fin, une fin naturelle et une fin surnaturelle superposée [8] ; de sorte que le sort des enfants aux limbes ne pose aucun problème : ils ont atteint leur fin naturelle, et c’est déjà beaucoup !

R&N : Le problème principal que vous soulevez dans cette hypothèse des limbes est le présupposé théologique de « bonheur purement naturel ». En quoi n’est-il pas conciliable avec la doctrine du salut ?

Dom Jean Pateau : Parce que tous sont appelés par Dieu à un bonheur surnaturel dans la communion trinitaire. C’est là l’unique ordination concrète de l’homme, que le concile Vatican II a affirmée au moins à 2 reprises, en parlant d’un unique « ordre divin », et d’une « unique vocation divine » (Gaudium et Spes 41 § 2 et 22 § 5) [9]. En effet, l’appel de Dieu à l’union surnaturelle avec lui, puisqu’il a été fait, empêche la possibilité désormais d’une fin purement naturelle pour l’homme. Dieu ne peut se contredire, en rabaissant la vocation humaine à un niveau naturel, et il n’est pas entravé par l’ordre des moyens (sacramentels en particulier) pour que cet appel se concrétise pour toute personne humaine : c’est ce qu’exprime l’adage, « Dieu n’a pas lié sa puissance aux sacrements » [10].

C’est ici la volonté de Dieu de rendre le salut possible pour tous qui est en cause. Or cette volonté est exprimée dans l’Écriture en 1 Tim 2, 3-4 : « Dieu notre Sauveur, qui veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité. » Certes, cette volonté de salut reste conditionnelle et non absolue, car elle respecte la liberté humaine, mais elle implique au moins de rendre le salut possible, sans quoi il y aurait contradiction. Cette possibilité de salut est d’ailleurs affirmée par le concile Vatican II en GS 22 § 5 : « […] puisque le Christ est mort pour tous (Rm 8, 32) et que la vocation dernière de l’homme est réellement unique, à savoir divine, nous devons tenir que l’Esprit-Saint offre à tous, d’une façon que Dieu connaît, la possibilité d’être associé au mystère pascal » ; il est vrai que ce passage vise in recto les adultes (il est introduit par « pas seulement pour ceux qui croient au Christ, mais bien pour tous les hommes de bonne volonté »), mais au vu de la raison scripturaire invoquée (« puisque le Christ est mort pour tous (Rm 8, 32 [11]) », on peut lui reconnaître une portée universaliste plus générale (sinon le Christ ne serait plus mort pour tous). On peut aussi souligner que cette volonté de donner à tous la possibilité du salut ressort de l’œuvre du Christ en son mystère pascal : l’immensité de ses souffrances et l’amour infini qui les a portées assurent de la réalité de ce vouloir.

Ensuite, on peut dans un second temps remarquer la profonde convenance de ce libre appel surnaturel universel, au vu de la constitution de la nature humaine, qui n’est pas, de soi, refermée sur elle-même, mais est ouverte sur l’infini, cf. S Thomas Ia IIae q 113 a 10 c : « l’âme, par nature, est capable de grâce, ainsi que le remarque S Augustin (De Trinitate, l. 14, ch. 8 début) : ’Du fait même qu’elle a été créée à l’image de Dieu, l’âme est capable de Dieu par la grâce.’ » La considération de cette ouverture de la nature à la grâce, que S Thomas désigne comme désir naturel de voir Dieu [12], a été remise en honneur par le P. de Lubac (cf. son maître ouvrage Surnaturel, 1946), et même si son exégèse des textes de S Thomas est parfois partielle, elle a marqué un tournant pour le thomisme contemporain, l’amenant à une plus grande attention aux textes de l’Aquinate lui-même plutôt qu’à ses commentateurs (Cajetan, Suarez…) [13]. Il est ainsi certain que pour S Thomas, « le désir naturel de voir Dieu est naturel pour l’homme créé dans la grâce et il le reste même une fois la grâce perdue, bien qu’il ne puisse trouver son accomplissement que lorsque la grâce sera de nouveau retrouvée » [14]. Mais encore une fois, ces considérations sur la nature humaine ne sont pas premières pour conclure qu’il doit y avoir un accès possible au salut surnaturel pour les enfants morts sans baptême, il y a avant tout la volonté divine telle qu’elle nous est révélée dans l’Écriture. Et c’est cet appui scripturaire qui milite en faveur d’un document magistériel intervenant sur la question du salut de ces enfants ; ainsi que le « sens de la foi » qui rassemble l’universalité des fidèles, du plus simple d’entre eux jusqu’au sommet de la hiérarchie (cf. LG 12) [15], et semble progresser aujourd’hui vers la reconnaissance d’un salut possible pour ces enfants. « Une raison importante de l’échec des tentatives pour obtenir de Vatican II la définition que les enfants morts sans baptême sont définitivement privés de la vision de Dieu est que les évêques ont témoigné que telle n’était pas la foi de leurs peuples : cela ne correspondait pas au sensus fidelium. » (CTI n° 96) [16].

R&N : Quelle réponse doctrinale proposez-vous à l’interrogation concernant le sort des enfants morts sans baptême ?

 

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