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Le Vendredi Saint 384 à Jérusalem, raconté par une pèlerine

Nous poursuivons notre Semaine Sainte à Jérusalem au IVème siècle

La Semaine sainte à Jérusalem en 384 avec Egérie

 

Le Vendredi-saint

Avant d’aller se reposer un peu au terme d’une nuit éprouvante, comme l’évêque le leur à conseiller, les fidèles font le détour par Sion.

« Aussitôt après le renvoi de la Croix, avant le lever du soleil, tous s’en vont avec ferveur prier à Sion devant la colonne contre laquelle fut flagellé le Seigneur. » (37, 1)

La vénération du bois de la Croix et d’autres reliques

« Puis rentrés dans leurs maisons, ils s’y reposent un peu ; sur quoi les voici tous présents. On place alors un siège pour l’évêque au Golgotha, derrière la Croix où il se tient à ce moment-là. » (37, 1)

Post crucem, désigne la chapelle où a lieu la vénération de la croix. Crux qualifie aussi le rocher du Golgotha surmonté d’une croix.

« On dispose devant lui une table couverte d’une nappe. Autour de la table, les diacres se tiennent debout. On apporte le coffret d’argent doré qui contient le saint bois de la croix, on l’ouvre, on l’expose, on place sur la table et le bois de la croix et l’écriteau. Quand on les a placés sur la table, l’évêque, assis, appuie ses mains sur les extrémités du bois sacré, et les diacres, debout autour, surveillent.

Voici pourquoi cette surveillance. Il est d’usage que tout le peuple, tant fidèles que catéchumènes, s’approche un à un, se penche sur la table, baise le bois sacré et passe. Or on raconte que quelqu’un, je ne sais quand, y a mordu et a volé un fragment du bois sacré. C’est pourquoi maintenant les diacres debout à l’entour, surveillent ainsi, pour qu’aucun de ceux qui approche n’ose refaire de même.

Tout le peuple défile donc un par un. Chacun s’incline, touche du front, puis des yeux, la croix et l’écriteau, baise la croix et passe, mais personne n’étend la main pour toucher. Lorsqu’on a baisé la croix et qu’on est passé, un diacre est là qui tient l’anneau de Salomon et l’ampoule de l’onction des rois. On baise l’ampoule, on vénère l’anneau ; jusqu’à la sixième heure, tout le peuple défile, entrant par une porte, sortant par une autre. » (37, 1-3)

 

L’office de la Passion « devant la Croix » : lectures et prières

« Quand vient la sixième heure, on va devant la Croix, qu’il pleuve ou qu’il fasse très chaud ; cet endroit est en plein air : c’est une sorte d’atrium très grand et très beau, entre la Croix et l’Anastasis. Tout le peuple y afflue au point qu’on ne peut plus en ouvrir les portes ; on place un siège pour l’évêque devant la Croix et, de la sixième à la neuvième heure, on ne fait rien d’autre que lire des lectures de la manière suivante.  On lit d’abord dans les psaumes, tous les passages où il est parlé de la Passion ; puis, dans les écrits de l’Apôtre et ceux des Apôtres, Épitres ou Actes, tous les passages où ils ont parlé de la passion du Seigneur ; on lit aussi dans les Évangiles les passages où il subit sa passion ; on lit ensuite dans les Prophètes les passages où ils ont dit que le Seigneur souffrirait la passion ; enfin on lit dans les Évangiles ceux où il est parlé de la passion. » (37, 4-5)

Le Lectionnaire arménien donne de cet office « devant la Croix » une structure plus précise : huit fois de suite se succèdent un psaume, une lecture de l’Ancien Testament, une ou deux du Nouveau, une prière. Ces textes sont destinés à montrer la relation entre les prophéties de la Passion et leur accomplissement, comme l’indique Égérie soulignant qu’ils suscitent une grande ferveur et une très vive émotion de tous les participants.

« Ainsi, de la sixième à la neuvième heure, on ne cesse de lire des lectures et de dire des hymnes, pour montrer à tout le peuple que ce que les prophètes ont prédit au sujet de la passion du Seigneur s’est réalisé comme le montrent les Évangiles ainsi que les écrits des Apôtres. Ainsi, pendant ces trois heures, tout le peuple apprend que rien ne s’est passé qui n’ait été prédit et que rien n’a été dit qui ne se soit parfaitement réalisé. On intercale continuellement des prières. A chaque lecture ou prière c’est une telle émotion et de tels gémissements de tout le peuple que c’est extraordinaire. Car il n’est personne, du plus âgé au plus jeune, qui, ce jour-là, pendant ces trois heures, ne se lamente à un point incroyable de ce que le Seigneur ait souffert cela pour nous. Après cela, quand commence déjà la neuvième heure, on lit ce passage de l’évangile de Jean où il rendit l’esprit (Jn 19, 30). Après cette lecture on fait une prière et le renvoi ». (37, 6-7)

 

Évocation de la mise au tombeau et vigile nocturne

« Dès que le renvoi a eu lieu de devant la Croix, tous se rassemblent aussitôt dans l’église majeure, au Martyrium, ce qu’il est d’usage de faire jusqu’au soir durant cette semaine. Après le renvoi, on va du Martyrium à l’Anastasis. Quand on y est arrivé, on lit ce passage de l’évangile où Joseph (d’Arimathie) demande à Pilate le corps du Seigneur et le place dans un sépulcre neuf. Après cette lecture, on fait une prière, les catéchumènes sont bénis, puis les fidèles, et on fait le renvoi. Ce jour-là on n’annonce pas que la vigile continue à l’Anastasis, car on sait que le peuple est fatigué ; mais c’est l’usage qu’on continue la vigile. Ceux du peuple qui le veulent, ou du moins qui le peuvent, veillent ; ceux qui ne le peuvent pas ne veillent pas là jusqu’au matin ; veillent là les clercs les plus robustes et les plus jeunes. Toute la nuit, on dit là des hymnes et des antiennes, jusqu’au matin. Une foule immense veille, les uns depuis le soir, les autres depuis le milieu de la nuit, chacun selon ses possibilités. » (37, 8-9)

 

Françoise Thelamon, professeur d’histoire du christianisme

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Le jeûne durant le carême à Jérusalem en 384

Égérie, une dame chrétienne de rang social élevé, sans doute originaire de Galice (Espagne), accomplit durant trois ans (381-384) un long voyage pour visiter les lieux saints d’Orient. En 384, elle est à Jérusalem durant le carême et les fêtes pascales.

Moniale ou membre d’un de ces cercles de dames pieuses, comme on en connaît à l’époque, elle adresse à ses sorores, qu’elle nomme aussi « vénérables dames », son Journal de voyage (éd. et trad. Pierre Maraval, Sources Chrétiennes 296, Éd. du Cerf, Paris, 2002).

 

Un carême de huit semaines … un temps de fêtes

« Quand vient la période pascale, on la célèbre ainsi. De même que chez nous on observe quarante jours avant Pâques, on observe ici huit semaines avant Pâques. Si on observe huit semaines, c’est parce qu’on ne jeûne ne pas les samedis, sauf […] celui de la veille de Pâques, où l’on est tenu de jeûner ; en dehors de ce jour-là, on ne jeûne absolument jamais aucun samedi de toute l’année. Si donc on ôte de huit semaines les dimanches et sept samedis […], il reste quarante et un jours où l’on jeûne ; on les appelle ici eortae (les fêtes), c’est-à-dire le Carême » (27, 1).

Quarante et un jours en huit semaines, y compris la Semaine sainte, ce n’était pas le cas partout. L’historien Socrate de Constantinople, au début du Ve siècle, fait état d’une grande variété d’usages : « On peut constater que les jeûnes avant Pâques sont observés différemment chez les uns et les autres, car ceux qui sont à Rome jeûnent trois semaines d’affilée avant Pâques, excepté le samedi et le dimanche (ce qui n’est pas tout à fait exact si on se réfère à ce qu’en dit l’évêque de Rome Léon le Grand), mais ceux qui habitent les Illyries, la Grèce et Alexandrie font le jeûne d’avant Pâques pendant six semaines appelant cette période quarantaine. D’autres commencent le jeûne sept semaines avant la fête et jeûnent pendant trois fois cinq jours seulement avec des intervalles, mais ils n’en appellent pas moins ce temps-là quarantaine » (Histoire ecclésiastique, V, 22, 32-33).

 

Les règles du jeûne à Jérusalem

Après avoir décrit les offices de chaque jour de la semaine, Égérie précise : « J’ai dit que le samedi le renvoi (après l’office) avait lieu très tôt, avant le lever du soleil. C’est pour libérer plus tôt ceux qu’on appelle ici hebdomadiers. Car tel est l’usage pendant le Carême : ceux qu’on appelle hebdomadiers, c’est-à-dire ceux qui font des semaines de jeûne, mangent le dimanche. Une fois qu’ils ont déjeuné le dimanche, ils ne mangent plus que le samedi matin suivant, aussitôt après avoir communié. C’est à cause d’eux, pour les libérer plus vite que le samedi matin, le renvoi a lieu avant le lever du soleil » (27, 9).

« Le samedi, une fois qu’ils ont mangé le matin, ils ne mangent plus le soir, mais le lendemain, le dimanche ils déjeunent après le renvoi de l’église, à la cinquième heure ou plus tard, et ensuite ils ne mangent plus que le samedi suivant. Tel est l’usage de tous ceux qui sont, comme on dit ici, des apotactites (ascètes), hommes et femmes : non seulement en Carême, mais durant toute l’année, lorsqu’ils mangent, ils ne mangent qu’une fois par jour »  (28, 1-3).

 

Des règles adaptées aux possibilités de chacun

« S’il y a des apotactites qui ne puissent faire des semaines entières de jeûne, ils font un dîner durant tout le Carême, au milieu de la semaine, le jeudi. Celui qui ne le peut même pas fait des jeûnes de deux jours pendant tout le Carême ; celui qui ne le peut même pas mange tous les soirs. Personne cependant n’impose ce qu’on doit faire, mais chacun fait ce qu’il peut. Qui en fait beaucoup n’est pas loué ; qui en fait moins n’est pas blâmé. Telle est ici la coutume. Leur nourriture, pendant les jours de Carême, est celle-ci : ils ne prennent ni pain – même le pain leur est interdit – ni huile, ni rien qui vienne des arbres, mais seulement de l’eau et un peu de bouillie de farine » (28, 3-4).

 

Pas d’interdits alimentaires mais des usages variés

Socrate, lui aussi, en fait état : « On peut en trouver qui, non seulement diffèrent sur le nombre des jours, mais aussi ne s’abstiennent pas des mêmes aliments. Les uns s’abstiennent complètement des animaux, les autres, parmi les animaux, ne prennent que du poisson ; quelques-uns, en plus des poissons, consomment aussi des volailles. Les uns s’abstiennent de fruits et d’œufs, d’autres prennent seulement du pain sec, d’autres même pas celui-ci. D’autres qui jeûnent jusqu’à la neuvième heure, prennent une nourriture sans faire de différences » (Histoire ecclésiastique, V, 22, 36-39).

 

« Chacun fait ce qu’il peut » ! Socrate, lui aussi, fait état de cette souplesse confiante qui s’en remet à la bonne volonté de chacun : « Des coutumes multiples se rencontrent […] et comme personne à ce sujet ne peut produire une prescription écrite, il est clair que les apôtres s’en sont remis là-dessus à l’opinion et au choix de chacun, afin que chacun fasse ce qui est bien sans crainte et sans y être contraint » (HE, V, 22, 40).

Françoise Thelamon, professeur émérite d’histoire du christianisme