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Mgr Georges Colomb – Comment définir la doctrine sociale de l’Eglise

La doctrine sociale de l’Eglise

Introduction

Religion de l’Incarnation, le christianisme a toujours refusé la séparation des réalités temporelles et spirituelles. Le message du Christ presse les croyants à relire leurs engagements humains à la lumière des valeurs de l’Evangile. C’est ainsi que le pape Pie XII pouvait affirmer : “Vouloir tirer une ligne de séparation entre la religion et la vie, entre le surnaturel et le naturel, entre l’Église et le monde comme si l’un n’avait rien à faire avec l’autre, comme si les droits de Dieu ne s’appliquaient pas à toute la réalité multiforme de la vie quotidienne, humaine et sociale, est parfaitement contraire à la pensée chrétienne…” (Pie XII : Allocution du 22 janvier 1947)
L’Eglise catholique est la seule institution à avoir opéré une réflexion systématique, à partir de la révolution industrielle du XIXème siècle, sur les conditions de vie des hommes et des femmes de son temps. Cette réflexion, amorcée par le pape Léon XIII et son Encyclique Rerum novarum (1891) a été reprise, actualisée et amplifiée jusqu’au pape François qui invite aujourd’hui à s’interroger sur la place de l’homme face aux défis contemporains que sont les nouvelles pauvretés, la crise climatique et les flux migratoires.

Comment définir la doctrine sociale de l’Eglise ?

Le pape Jean-Paul II a donné une définition de la DSE et en a redéfini les buts : ” La doctrine sociale de l’Eglise n’est pas une « troisième voie » entre le capitalisme libéral et le collectivisme marxiste, ni une autre possibilité parmi les solutions moins radicalement marquées : elle constitue une catégorie en soi. Elle n’est pas non plus une idéologie, mais la formulation précise des résultats d’une réflexion attentive sur les réalités complexes de l’existence de l’homme dans la société et dans le contexte international, à la lumière de la foi et de la tradition ecclésiale. Son but principal est d’interpréter ces réalités, en examinant leur conformité ou leurs divergences avec les orientations de l’enseignement de l’Evangile sur l’homme et sur sa vocation à la fois terrestre et transcendante ; elle a donc pour but d’orienter le comportement chrétien. C’est pourquoi elle n’entre pas dans le domaine de l’idéologie mais dans celui de la théologie et particulièrement de la théologie morale.” (Encyclique Sollicitudo rei socialis 1987).

I. Histoire de la DSE

I. : La première phase : 1891 à 1944

La Doctrine sociale va d’abord se développer autour d’une réflexion critique sur les institutions économiques, politiques et sociales. Cette réflexion se fait naturellement en référence à l’Evangile et a pour but de conduire à un ordre social équitable, garant de la paix et du développement de la société comme de l’individu.
La DSE n’apparaît pas brusquement avec l’encyclique Rerum novarum. Publiée le 15 mai 1891, cette encyclique est précédée et préparée par le mouvement social catholique né en Allemagne autour des années 1880 et portée par Mgr Ketteler. La France est aussi touchée par ce mouvement au travers de la pensée de Charles-René de La Tour du Pin, Albert de Mun, Maurice Maignen ou Léon Harmel, tous engagés en faveur d’une rénovation de l’ordre social conforme au christianisme.
Le catholicisme social naît avec l’industrialisation de l’Europe alors que se développe la pensée socialiste. Le pontificat du pape Léon XIII élu en 1878, marque un tournant dans l’histoire de l’Église catholique, particulièrement dans son rapport aux aspirations culturelles, sociales et politiques du temps.
L’autorité morale du Saint Siège va s’affirmer en même temps que, par la perte des Etats pontificaux, son pouvoir temporel s’efface.

1.1. Rerum novarum 1891

Avec la révolution industrielle une nouvelle classe sociale est apparue : la classe ouvrière. Cette classe est profondément marquée par la misère matérielle et morale. Elle est aussi de plus en plus attirée par les idées socialistes. Ainsi se formule petit à petit une véritable “question ouvrière” qui va justifier l’intervention de l’Eglise et la parution de l’Encyclique Rerum novarum en 1891. “Les travailleurs isolés et sans défense se sont vus avec le temps livrés à la merci de maîtres inhumains et à la cupidité d’une concurrence effrénée”.
L’Encyclique réaffirmera la légitimité de la propriété privée mise à mal par le socialisme, mais affirmera dans le même temps, la primauté du “bien commun” auquel l’usage de cette propriété doit être ordonné. Le pape dénoncera les excès du libéralisme et justifiera une régulation imposée par l’Etat en matière économique.
Parmi les grandes idées défendues par l’Encyclique on trouve la notion de “juste salaire” permettant une vie digne ; le droit à constituer des associations professionnelles ; la nécessité de protéger les femmes et les enfants d’un travail trop pénible ; la réaffirmation de l’exigence du repos dominical.
L’écho de l’Encyclique Rerum novarum sera profond et durable : développement d’un syndicalisme chrétien, création des Semaines sociales, en France (1904), Espagne (1906), Italie (1907), Canada (1920), fondation de l’Action Populaire (ancêtre du CERAS) par le père Henri-Joseph Leroy (1903)
Rerum novarum est un texte fondateur. Les papes qui succéderont à Léon XIII poursuivront en l’actualisant la réflexion sur les questions éthiques posées par le développement économique des sociétés contemporaines.

1.2. Quadragesimo anno (1931)

Les années 30 sont marquées par la profonde crise économique qui ébranle le monde occidental. Pour le quarantième anniversaire de Rerum novarum, le pape Pie XI publie l’Encyclique Quadragesimo anno en 1931.
Inspiré par la pensée du jésuite allemand Oswald Nell-Breuning (1890-1991), économiste et sociologue reconnu, le pape Pie XI condamne à la fois le socialisme réformateur et le communisme mais opère aussi une critique sévère des excès d’un libéralisme générateur d’une “si criante inégalité…” qu’il ne saurait répondre ” aux vues infiniment sages du Créateur” (n° 5). Le pape dénonce également avec vigueur les excès de la libre concurrence et de la spéculation. Il parle de “dictature économique” (n°117) et en appel à l’intervention régulatrice de l’Etat.
L’Encyclique Quadragesimo anno met à l’honneur ce qui deviendra un des piliers de la DSE, le principe de subsidiarité. “Que l’autorité publique abandonne donc aux groupements de rang inférieur le soin des affaires de moindre importance où se disperserait à l’excès son effort” (n° 88).
Le pontificat de Pie XI se situe à un tournant de l’histoire européenne. Dans les années 30 le communisme et le nazisme menacent également la paix du monde.
Deux Encycliques suivront Quadragesimo anno, moins connues mais non moins essentielles pour la pensée sociale de l’Eglise : Divini redemptoris, à propos du communisme et de ses conséquences et Mit brennender Sorge sur la situation de l’Eglise catholique dans le Reich allemand, publiées toutes deux en mars 1937.
La notion de “droit naturel” est longuement évoquée dans Mit brennender Sorge : “Nous pensons ici en particulier à ce qu’on appelle le droit naturel, inscrit de la main même du Créateur sur les tables du cœur humain (Rm 2,14 ss) et que la saine raison peut y lire quand elle n’est pas aveuglée par le péché et la passion. C’est d’après les commandements de ce droit de nature que tout droit positif, de quelque législateur qu’il vienne, peut être apprécié dans son contenu moral, et, par là même, dans l’autorité qu’il a d’obliger en conscience. Des lois humaines qui sont en contradiction insoluble avec le droit naturel sont marquées d’un vice originel qu’aucune contrainte, aucun déploiement extérieur de puissance ne peut guérir.” (n°36)

1.3. Les Radio messages de Pie XII

Entre 1941 et 1944, en pleine tourmente de la guerre, le pape Pie XII utilisera le moyen le plus moderne à sa disposition pour faire connaître la position de l’Eglise sur les droits de l’homme : la radio. Depuis la Révolution française de 1789 l’Eglise a affirmé que la proclamation de droits individuels déconnectée de toute référence à la transcendance était mortifère pour l’homme comme pour la société. Mais la personne humaine, créée par Dieu, aimée de lui et sauvée par le Christ, possède une dignité et des droits irréductibles. Face aux horreurs nées du nazisme et du communisme, Pie XII affirme que l’État n’a pas la charge d’assurer le bien des personnes, mais seulement le ” bien commun “c’est-à-dire de réunir les conditions “extérieures nécessaires à l’ensemble des citoyens pour le développement de leurs qualités, de leurs fonctions, de leur vie matérielle, intellectuelle et religieuse” (Message de Noël 1942). Il fait ainsi échapper toute la vie privée, la liberté de conscience, à la sphère d’action du politique.
Pie XII affirme ainsi ce qui demeurera un des fondements de la DSE : la primauté de la personne. Sont affirmées l’indépendance vis-à-vis du politique et le possible perfectionnement de chacun en lien avec la liberté individuelle.
A la même époque de grandes voix se feront aussi entendre dans l’Eglise de France pour la défense de la dignité humaine.
Rappelons ici la figure de Mgr Saliège, archevêque de Toulouse, qui le 23 août 1942 envoya une lettre pastorale aux curés de son diocèse pour qu’elle soit lue le dimanche suivant dans toutes les églises. Dans cette lettre Mgr Saliège s’insurgeait contre le traitement infligé aux juifs : “Il y a une morale chrétienne, il y a une morale humaine qui impose des devoirs et reconnaît des droits. Ces devoirs et ces droits, tiennent à la nature de l’homme. Ils viennent de Dieu. On peut les violer. Il n’est au pouvoir d’aucun mortel de les supprimer. Que des enfants, des femmes, des hommes, des pères et des mères soient traités comme un vil troupeau, que les membres d’une même famille soient séparés les uns des autres et embarqués pour une destination inconnue, il était réservé à notre temps de voir ce triste spectacle. Pourquoi le droit d’asile dans nos églises n’existe-t-il plus ? Pourquoi sommes-nous des vaincus ? Seigneur ayez pitié de nous. Notre-Dame, priez pour la France.
Dans notre diocèse, des scènes d’épouvante ont eu lieu dans les camps de Noé et de Récébédou. Les Juifs sont des hommes, les Juives sont des femmes. Tout n’est pas permis contre eux, contre ces hommes, contre ces femmes, contre ces pères et mères de famille. Ils font partie du genre humain. Ils sont nos Frères comme tant d’autres. Un chrétien ne peut l’oublier. France, patrie bien aimée, France qui porte dans la conscience de tous tes enfants la tradition du respect de la personne humaine. France chevaleresque et généreuse, je n’en doute pas, tu n’es pas responsable de ces horreurs.” (Lettre pastorale du 23 août 1942).
Dans cette lettre, l’archevêque de Toulouse réaffirmait le “droit d’asile dans nos églises”, tradition multiséculaire, théorisée par Saint Augustin au Vème siècle. Il réaffirmait aussi ce grand principe de la DSE, la dignité de la personne humaine.
Autre grande figure française, celle de Mgr Gabriel Piguet, évêque de Clermont-Ferrand de 1933 à 1952. Dès 1940, il demande officieusement à toutes les supérieures de congrégations à la tête d’établissements d’enseignement que l’on y cache des enfants juifs. C’est un véritable réseau de protection qui se mettra en place sur la région du Puy de Dôme, de l’Allier et du Cantal, jusqu’au Limousin.
Le 24 mai 1943, franchissant un pas supplémentaire, Mgr Gabriel Piguet, dénonce officiellement cette fois, le national-socialisme et exige le respect des droits de la personne humaine. Convoqué par la Gestapo le 28 mai, il sera arrêté puis déporté à Dachau. Il a été déclaré “juste parmi les nations”.
En un peu plus de 50 ans, l’Eglise catholique aura posé les bases de la DES : notion de “bien commun” ; principe de subsidiarité ; destination universelle des biens ; dignité de la personne humaine.
A partir du pontificat de Jean XXIII (1958-1963) et, de façon plus nette encore à partir du Concile Vatican II, la Doctrine sociale s’inscrit dans le champ de la théologie. Dominique Greiner, Assomptionniste et économiste, définira le champ d’action de la DSE en précisant ses limites : “La morale sociale a progressivement intégré l’insertion historique et concrète de l’homme en lutte contre les situations d’injustices. Mais comment penser cette insertion dans l’histoire du Salut ? La question demeure ouverte. Comment éviter les écueils de l’utopie ou de l’idéalisme qui menacent tout discours sur le social, et refuser une dissolution de l’identité chrétienne dans les luttes nécessaires pour la justice et la dignité de l’homme ?” (“La morale sociale au XXe siècle : une entrée tardive en théologie”, dans Les grandes révolutions de la théologie moderne, Bayard 2003).

II : De Vatican II au pape François

2.1. De Jean XXIII à Vatican II

Elu en 1958, Jean XXIII est le premier pape à s’engager sur la voie d’une anthropologie personnaliste et théologique qui trouvera sa pleine expression avec la “Constitution pastorale sur l’Eglise dans le monde de ce temps” (Gaudium et Spes) publiée par son successeur Paul VI le 7 décembre 1965.
Le nom de Jean XXIII est attaché à deux grands textes du magistère : “Mater et magistra” en 1961 pour l’anniversaire de “Rerum novarum”, et “Pacem in terris” en 1963.
Pour la première fois, on verra évoquée la notion moderne de “développement intégral de la personne”. La dimension spirituelle de l’homme ne peut être niée dans la perspective du développement de sociétés justes et équilibrées. (Mater et magistra n °217)
La finalité de l’entreprise est de devenir “une communauté de personnes” et la société est vue comme “réalité spirituelle” qui trouve son “fondement objectif dans le vrai Dieu transcendant et personnel” (Pacem in terris n°38). Vérité, justice et amour sont donnés comme les piliers de la société, et les chrétiens sont invités à s’engager pour la défense du “bien commun” devenu, du fait de la multiplication des échanges internationaux “bien commun universel” (Pacem in Terris n°7).
Jean XXIII ne verra pas la fin du Concile inauguré le 11 octobre 1962. Il s’éteindra en juin 1963. C’est à son successeur, Paul VI que reviendra la tâche de mener à bien l’œuvre monumentale du Concile œcuménique Vatican II.

2.2 Vatican II : Constitution Gaudium et spes (sur l’Eglise dans le monde de ce temps) et déclaration Dignitatis humanae (sur la liberté religieuse) 1965.

Au fondement de toute la pensée des Pères conciliaires, on trouve cet appel à travailler à l’unification des dimensions temporelles et spirituelles de la vie humaine. Eclairés par la Révélation et par les valeurs de l’Evangile, les hommes sont invités à découvrir les enjeux spirituels qui se cachent au cœur de la vie ordinaire. Ainsi voit-on affirmée dans l’Avant-Propos de Gaudium et Spes l’ “Étroite solidarité de l’Église avec l’ensemble de la famille humaine”. On peut y lire aussi : “Les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des hommes de ce temps, des pauvres surtout et de tous ceux qui souffrent, sont aussi les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des disciples du Christ, et il n’est rien de vraiment humain qui ne trouve écho dans leur cœur. Leur communauté, en effet, s’édifie avec des hommes, rassemblés dans le Christ, conduits par l’Esprit Saint dans leur marche vers le Royaume du Père, et porteurs d’un message de salut qu’il faut proposer à tous. La communauté des chrétiens se reconnaît donc réellement et intimement solidaire du genre humain et de son histoire.”
L’approche est donc à la fois personnaliste puisqu’elle souligne le caractère essentiel des relations interhumaines dans la construction de chaque individu, tout en étant théologique par la réaffirmation du caractère constitutif de la dimension spirituelle de l’homme, éclairé par la Révélation. L’unité des dimensions temporelle et spirituelle est exprimée par l’emploi du terme “intégral” utilisé dans les expressions “vocation intégrale de l’homme” ; “développement intégral” (GS n°59), ou encore “culture intégrale”. Le Concile invite les chrétiens à mettre fin à la distorsion entre pratique religieuse et vie profane, la première restant trop souvent sans influence réelle sur la seconde. (GS n° 43).
Dieu a confié au genre humain la mission de construire un monde juste et fraternel, préfiguration du Royaume à venir. Cette mission oblige à un travail de discernement car tout progrès, particulièrement dans le domaine des sciences et de l’industrie, peut conduire soit à une amélioration de la qualité de vie sur terre, soit au contraire, à un asservissement plus grand. Inutile de donner ici des exemples de cette ambivalence du progrès. Pensons simplement à l’énergie nucléaire ou aux questions de bioéthique.
La déclaration Dignitatis humanae (sur la liberté religieuse) de 1965 affirme que la liberté de conscience s’impose à tous, aux hommes, aux Etats, aux Eglises. Elle est une des expressions de la dignité de l’homme.

2.3. Populorum progressio (1967)

Le pape Benoit XVI a pu qualifier l’encyclique du pape Paul VI Populorum progressio (1967) de “Rerum novarum de l’époque contemporaine” (Caritas in veritate n°8). Désormais la réflexion de l’Eglise dépasse les étroites frontières de l’Europe pour englober les pays lointains, particulièrement ceux récemment décolonisés ainsi que les pays en voie de développement. Pour Paul VI : “La situation présente du monde exige une action d’ensemble à partir d’une claire vision de tous les aspects économiques, sociaux, culturels et spirituels. Experte en humanité, l’Eglise, sans prétendre aucunement s’immiscer dans la politique des Etats, “ne vise qu’un seul but : continuer, sons l’impulsion de l’Esprit consolateur l’œuvre même du Christ venu dans le monde pour rendre témoignage à la vérité, pour sauver, non pour condamner, pour servir, non pour être servi” (Gaudium et Spes, n. 3, § 2) (Populorum progressio n°13).
Pauvretés et sous-développement deviennent, en cette seconde moitié du XXème siècle, des questions internationales qui ne trouveront de solutions que grâce à la solidarité humaine et à la “fraternité humaine et surnaturelle… sous un triple aspect : devoir de solidarité, l’aide que les nations riches doivent apporter aux pays en voie de développement ; devoir de justice sociale, le redressement des relations commerciales défectueuses entre peuples forts et peuples faibles ; devoir de charité universelle, la promotion d’un monde plus humain pour tous, où tous auront à donner et à recevoir, sans que le progrès des uns soit un obstacle au développement des autres. La question est grave, car l’avenir de la civilisation mondiale en dépend.” (Populorum progressio n°44).
Le service de l’homme est premier pour “combattre les discriminations, libérer l’homme de ses servitudes, le rendre capable d’être lui-même l’agent responsable de son mieux-être matériel, de son progrès moral et de son épanouissement spirituel.” (Populorum progressio n°34).
Populorum progressio fut largement relayée en Amérique Latine et servit de base à la “théologie de la libération”. Pour lever toute ambiguïté sur le rôle qu’entendait jouer l’Eglise en matière sociale, le pape Paul VI fut conduit à préciser sa pensée dans une autre encyclique, publiée pour le 80ème anniversaire de Rerum novarum : “Octogesima adveniens” (1971) (voir 2ème partie)

2.4. Jean-Paul II – Laborem exercens (1981), Sollicitudo rei (1987) et Centesimus annus (1991)

Dans les années 80 la menace communiste s’éloigne et le libéralisme triomphe. Les inégalités s’accroissent, à l’intérieur des pays développés et au cœur des relations internationales. On commence à parler de “mondialisation” de l’économie et de la finance avec son cortège d’injustices. Jean-Paul II consacrera trois encycliques aux questions sociales : Laborem exercens (1981), Sollicitudo rei (1987) et Centesimus annus pour le centenaire de Rerum novarum en 1991.
L’homme dans sa liberté et sa dignité est au centre de la pensée du pape Jean-Paul II. Mais il s’agit d’une ” juste conception de la personne humaine, de sa valeur unique, dans la mesure où ” l’homme est sur la terre la seule créature que Dieu ait voulue pour elle-même”. L’homme a été voulu par Dieu qui lui a donné “une dignité incomparable…En effet, au-delà des droits que l’homme acquiert par son travail, il existe des droits qui ne sont corrélatifs à aucune de ses activités mais dérivent de sa dignité essentielle de personne” (Centesimus annus n°11).
La liberté est soumise à un “exercice juste”, l’homme s’inscrivant à la fois dans une histoire et au cœur d’une communauté.
Plusieurs écueils sont évoqués par Jean-Paul II, le matérialisme, l’athéisme, l’individualisme, le collectivisme.

2.5. Benoit XVI – Caritas in veritate (2009)

En 2009 mondialisation et globalisation sont devenues des réalités incontournables. Les crises économiques et financières se succèdent. C’est pourtant une vision de l’avenir résolument tournée vers l’Espérance chrétienne que propose le pape Benoit XVI. Les problèmes de l’humanité ne se résoudront que par un sursaut de fraternité, de solidarité, de charité. “La charité est la voie maîtresse de la doctrine sociale de l’Église. Toute responsabilité et tout engagement définis par cette doctrine sont imprégnés de l’amour qui, selon l’enseignement du Christ, est la synthèse de toute la Loi (cf. Mt 22, 36-40). L’amour donne une substance authentique à la relation personnelle avec Dieu et avec le prochain. Il est le principe non seulement des micro-relations… mais également des macro-relations : rapports sociaux, économiques, politiques. Pour l’Église – instruite par l’Évangile –, l’amour est tout parce que, comme l’enseigne saint Jean et comme je l’ai rappelé dans ma première Lettre encyclique, « Dieu est amour » (Deus caritas est) : tout provient de l’amour de Dieu, par lui tout prend forme et tout tend vers lui. L’amour est le don le plus grand que Dieu ait fait aux hommes, il est sa promesse et notre espérance” (Caritas in veritate n°2)
Tout homme de bonne volonté, libre et responsable, est capable d’entrer sur ce chemin de la charité. C’est la charité qui va guider la liberté pour lui fixer les objectifs, c’est la liberté qui va permettre l’exercice de la charité. La charité se concrétise dans le don et concerne aussi bien le politique que l’économique. On voit apparaître pour la première fois, clairement explicité, le souci de l’environnement “Le thème du développement est aussi aujourd’hui fortement lié aux devoirs qu’engendre le rapport de l’homme avec l’environnement naturel. Celui-ci a été donné à tous par Dieu et son usage représente pour nous une responsabilité à l’égard des pauvres, des générations à venir et de l’humanité tout entière.” (Caritas in veritate n° 48)

2.6. Le pape François

Pour pénétrer la pensée sociale du pape François telle qu’elle semble se dessiner depuis 2013, date de son élection, il faut garder présent à l’esprit l’histoire de l’homme.
Fils de migrants italiens installés dans un quartier populaire de Buenos Aires, il sera confronté très tôt à la réalité des “périphéries” géographiques, sociales, culturelles, économiques. Son père l’initia au Mouvement coopératif dans les années 50. Ce mouvement est fondé sur la notion chrétienne de coopérative et de travail solidaire.
Provincial des Jésuites d’Argentine dans les années 70, Il devra affirmer l’option préférentielle pour les pauvres tout en prenant ses distances vis-à-vis des excès politiques de la “théologie de la libération”.
Au centre de sa pensée sociale on trouve la réaffirmation du respect inconditionnel de la vie et de la dignité humaine. Ce respect s’adresse à tous les hommes et à tout l’homme, confronté, dans le cadre d’une économie mondialisée à des pressions de plus en plus fortes, inséré dans un monde au matérialisme dominant et vivant sur une planète menacée. Cet homme, très concret, c’est l’ouvrier privé d’emploi donc de dignité, c’est le SDF, c’est le pauvre aux visages multiples, celui des mégalopoles comme le migrant jeté sur les routes par les crises politiques, économiques, climatiques.
Son premier grand texte “La joie de l’Evangile” (2013), consacré à “l’annonce de l’Evangile dans le monde d’aujourd’hui” et paru quelques mois seulement après son élection, n’est pas à proprement parler un document à caractère social. Pourtant, à plusieurs reprises, le texte affirme avec force les convictions du pape en la matière. Le chapitre 4 s’intitule “La dimension sociale de l’évangélisation”. Le titre II de ce chapitre rappelle “La place privilégiée des pauvres dans le peuple de Dieu”.
Quatre “non” sont scandés : Non à une économie de l’exclusion, Non à la nouvelle idolâtrie de l’argent, Non à l’argent qui gouverne au lieu de servir, Non à la disparité sociale qui engendre la violence.
Le pape dénonce “une économie de l’exclusion et de la disparité sociale” (n°53). “Une telle économie tue”, martèle le pape François, s’étonnant que la mort d’un SDF fasse moins de bruit dans les médias que les nouvelles de la bourse. Il récuse “une confiance grossière et naïve dans la bonté de ceux qui détiennent le pouvoir économique et dans les mécanismes sacralisés du système économique dominant” (n°54). Il dénonce aussi “la nouvelle idolâtrie de l’argent” pour affirmer “La crise financière que nous traversons nous fait oublier qu’elle a à son origine une crise anthropologique profonde : la négation du primat de l’être humain ! Nous avons créé de nouvelles idoles. L’adoration de l’antique veau d’or (cf. Ex 32, 1-35) a trouvé une nouvelle et impitoyable version dans le fétichisme de l’argent et dans la dictature de l’économie sans visage et sans un but véritablement humain. La crise mondiale qui investit la finance et l’économie manifeste ses propres déséquilibres et, par-dessus tout, l’absence grave d’une orientation anthropologique qui réduit l’être humain à un seul de ses besoins : la consommation.” (idem)
Autre grand texte du pape François, l’encyclique “Laudato Si” sur la sauvegarde de la maison commune de 2015. Le texte tire son titre du poème de saint François d’Assise, ” Loué sois-tu, Seigneur” qui, dans le Cantique des Créatures, rappelle que la terre a été confiée aux hommes pour qu’ils la traitent comme une mère et non pour qu’ils l’épuisent par une exploitation immodérée.
“J’espère que cette lettre encyclique, qui s’ajoute au Magistère social de l’Église, nous aidera à reconnaître la grandeur, l’urgence et la beauté du défi qui se présente à nous” déclare le pape François, intégrant ainsi ce texte majeur dans la DSE. L’encyclique marque incontestablement une nouvelle étape pour la pensée sociale de l’Eglise. Elle porte un regard sans concessions sur l’évolution inquiétante de nos sociétés.
Laudato si est un appel à une révolution écologique, à “un changement de paradigme” (le mot revient 18 fois dans l’Encyclique), c’est-à-dire de nos manières de penser notre rapport au monde.
Ce nouveau paradigme porte un nom : c’est l’écologie intégrale, une écologie ” qui incorpore la place spécifique de l’être humain dans ce monde et ses relations avec la réalité qui l’entoure” (n° 15). En effet, nous ne pouvons ” concevoir la nature comme séparée de nous ou comme un simple cadre de notre vie” (n° 139).
Le pape ne cherche pas à s’opposer aux avancées scientifiques ou aux réalités politiques car “l’Eglise n’a pas la prétention de juger des questions scientifiques ni de se substituer à la politique” (n° 188). Ce qui intéresse le pape c’est “le bien commun”, pilier de la DSE et l’urgence de bâtir de nouveaux modèles de développement et de progrès (n°194) c’est-à-dire la primauté de la qualité de la vie face à la recherche du profit et à l’accumulation des richesses.
Le pape se fondant sur l’enseignement de ses prédécesseurs n’entend pourtant pas se limiter aux apports internes à l’Eglise catholique pour nourrir sa réflexion. Il en appelle aussi à “la réflexion d’innombrables scientifiques, philosophes, théologiens et organisations sociales qui ont enrichi la pensée de l’Église sur ces questions… [aux] autres Églises et Communautés chrétiennes – comme aussi d’autres religions ” qui “ont nourri une grande préoccupation et une précieuse réflexion sur ces thèmes qui nous préoccupent tous. Pour prendre un seul exemple remarquable, je voudrais recueillir brièvement en partie l’apport du cher Patriarche Œcuménique Bartholomée, avec qui nous partageons l’espérance de la pleine communion ecclésiale.” (n°7)
Sur le fond, l’Encyclique presse tous les hommes de bonne volonté d’entrer en dialogue pour trouver des solutions innovantes. Cette réflexion commune inclut les personnes directement concernées, car nul n’est trop pauvre, démuni, affecté par la crise climatique ou migratoire pour être condamné au silence.
Pour le pape, crise écologique et crise sociale sont intimement liées “n’y a pas deux crises séparées, l’une environnementale et l’autre sociale, mais une seule et complexe crise socio-environnementale… [il faut] une approche intégrale pour combattre la pauvreté, pour rendre la dignité aux exclus et simultanément pour préserver la nature » (n° 139).
Soucieux de ne pas en rester à de grands principes abstraits, le pape propose (chapitre V) des orientations et actions pour une prise de conscience internationale et un renouvellement politique local, national, international. Le principe de subsidiarité trouve ici sa pleine application. Le chapitre VI propose des pistes pour un renouveau de l’éducation et de la vie spirituelle qui tiennent compte de l’écologie intégrale. Le pape invite à la sobriété “consentie”, signe de liberté (n°223). “Une écologie intégrale est aussi faite de simples gestes quotidiens par lesquels nous rompons la logique de la violence, de l’exploitation, de l’égoïsme” (n° 203).
Enfin, il me faut évoquer brièvement la toute récente exhortation apostolique du pape François publiée le 9 avril dernier “Gaudete et Exsultate”, (Soyez dans la joie et l’allégresse) sur l’appel à la sainteté aujourd’hui. L’appel à la sainteté concerne tous les baptisés et tous les chemins y mènent. Notre mission “est inséparable de la construction [du Royaume de Dieu]” (n°25). Or le pape François l’affirme : “nous ne pouvons pas envisager un idéal de sainteté qui ignore l’injustice de ce monde où certains festoient, dépensent allègrement et réduisent leur vie aux nouveautés de la consommation, alors que, dans le même temps, d’autres regardent seulement du dehors, pendant que leur vie s’écoule et finit misérablement” (Gaudete et Exsultate n° 101).
Concrètement, il évoque à nouveau la situation des migrants : “On entend fréquemment que, face au relativisme et aux défaillances du monde actuel, la situation des migrants, par exemple, serait un problème mineur. Certains catholiques affirment que c’est un sujet secondaire à côté des questions “sérieuses” de la bioéthique… Pouvons-nous reconnaître là précisément ce que Jésus-Christ nous demande quand il nous dit que nous l’accueillons lui-même dans chaque étranger (cf. Mt 25, 35) ? Saint Benoît l’avait accepté sans réserve et, bien que cela puisse “compliquer” la vie des moines, il a disposé que tous les hôtes qui se présenteraient au monastère, on les accueille « comme le Christ » en l’exprimant même par des gestes d’adoration et que les pauvres et les pèlerins soient traités « avec le plus grand soin et sollicitude »” (Gaudete et Exsultate n° 102).

II. Une Eglise impliquée mais indépendante

On aura perçu, au travers de ce tour d’horizon historique, que la doctrine sociale de l’Eglise est avant tout un référentiel de valeurs. Au centre de ces valeurs, la personne humaine inscrite dans le temps et l’espace. Comment lui permettre de s’accomplir en se monde en référence aux valeurs évangéliques ? Comment la préserver du risque, toujours actualisé sous des formes multiples, de la déshumanisation ?
Partout et en tout temps, l’Eglise rappelle que la vie et la dignité de l’homme sont des valeurs non négociables.
Nous venons de voir comment tout au long de son histoire, mais particulièrement à partir de la fin du XIXème siècle, l’Eglise a accepté de se confronter aux grandes questions de son temps touchant à l’économique, au social, et plus récemment, à l’écologie, toujours dans cette perspective de défendre la dignité humaine.
Elle a dégagé au fil du temps les principes au fondement de sa doctrine sociale : dignité de la personne humaine, option préférentielle pour les pauvres, solidarité, subsidiarité, bien commun, charité, destination universelle des biens.
Si l’Eglise n’hésite pas à interpeller, questionner, voire condamner certains aspects de la pensée économique, sociale, politique, elle s’est toujours située comme autonome vis-à-vis des idéologies, cherchant une voie originale et salvifique.
Le magistère n’oublie pas que la mission première de l’Eglise est et restera jusqu’à l’avènement du Royaume et le retour du Christ, l’annonce de l’Evangile.
A l’image de son Seigneur, et fidèle à la mission reçue de lui, elle fonde sa réflexion et son action sur l’amour du prochain, la charité, la préférence pour le pauvre, l’exclu, le migrant, le réfugié…
Il n’est jamais question pour elle de jeter les bases d’un programme politique ou de soutenir un quelconque parti.
Dès 1891 avec Rerum Novarum l’Eglise se positionne sur cette voie propre.
En 1931 le pape Pie XI condamne à la fois le socialisme réformateur et le communisme. Dans Divini redemptoris, à propos du communisme et de ses conséquences et Mit brennender Sorge sur la situation de l’Eglise catholique dans le Reich allemand, encycliques publiées toutes deux en mars 1937, il les déclare “intrinsèquement pervers”.
La “théologie de la libération” formalisée en Amérique Latine à la fin des années 70 a voulu trouver dans Populorum progressio les justifications de son engagement de type marxiste. Cet égarement a conduit le pape Paul VI à préciser immédiatement sa pensée dans “Octogesima adveniens” (1971). Réfutant une libération de l’homme de nature marxiste, ou libérale, le pape déclare : “Aussi le chrétien qui veut vivre sa foi dans une action politique conçue comme un service, ne peut-il, sans se contredire, adhérer à des systèmes idéologiques qui s’opposent radicalement, ou sur des points substantiels, à sa foi et à sa conception de l’homme : ni à l’idéologie marxiste, à son matérialisme athée, à sa dialectique de violence et à la manière dont elle résorbe la liberté individuelle dans la collectivité, en niant en même temps toute transcendance à l’homme et à son histoire, personnelle et collective ; ni à l’idéologie libérale, qui croit exalter la liberté individuelle en la soustrayant à toute limitation, en la stimulant par la recherche exclusive de l’intérêt et de la puissance, et en considérant les solidarités sociales comme des conséquences plus ou moins automatiques des initiatives individuelles et non pas comme un but et un critère majeur de la valeur de l’organisation sociale.” (Octogesima adveniens n°26).
“Experte en humanité”, l’Eglise, sans prétendre aucunement s’immiscer dans la politique des Etats, “ne vise qu’un seul but : continuer, sous l’impulsion de l’Esprit consolateur l’œuvre même du Christ venu dans le monde pour rendre témoignage à la vérité, pour sauver, non pour condamner, pour servir, non pour être servi” (Populorum progressio n°13).
Cette pensée s’affirmera encore dans Evangelii nuntiandi en 1975. Ce n’est à “un salut immanent, à la mesure des besoins matériels ou même spirituels s’épuisant dans le cadre de l’existence temporelle et s’identifiant totalement avec les désirs, les espoirs, les affaires et les combats temporels, mais un salut qui déborde toutes ces limites pour s’accomplir dans une communion avec le seul Absolu, celui de Dieu : salut transcendant, eschatologique, qui a certes son commencement en cette vie, mais qui s’accomplit dans l’éternité” que se réfère le croyant (n°27).
Pour Jean-Paul II l’économie libérale n’est pas un mal en soi puisqu’elle permet la réalisation de l’homme, l’expression de sa liberté et de son inventivité. Ainsi c’est par le travail que l’homme “se réalise lui-même comme homme et même, en un certain sens, “il devient plus homme” » (Laborem exercens n° 9).
Le profit est légitime mais : ” …le but de l’entreprise n’est pas uniquement la production du profit, mais l’existence même de l’entreprise comme communauté de personnes qui, de différentes manières, recherchent la satisfaction de leurs besoins fondamentaux et qui constituent un groupe particulier au service de la société tout entière » (Centesimus annus n° 35).
Le but demeure le développement intégral de l’homme tel que défini par le Concile Vatican II.
Dès lors le sous-développement ne peut se réduire à sa dimension économique. ” il est également culturel, politique, et tout simplement humain” (Sollicitudo rei socialis, n°15) et dès lors susceptible de toucher une fraction de la population des pays développés.
Le pape François, premier pape originaire d’Amérique Latine, citant Paul VI dans ‘La joie de l’Evangile’ déclare :” Ni le Pape, ni l’Église ne possèdent le monopole de l’interprétation de la réalité sociale ou de la proposition de solutions aux problèmes contemporains. Je peux répéter ici ce que Paul VI indiquait avec lucidité : « Face à des situations aussi variées, il nous est difficile de prononcer une parole unique, comme de proposer une solution qui ait une valeur universelle. Telle n’est pas notre ambition, ni même notre mission.”
Dans Laudato Si il affirme clairement : “l’Eglise n’a pas la prétention de juger des questions scientifiques ni de se substituer à la politique” (n° 188).
S’appliquant à lui-même les principes fondateurs de la DSE, le pape François prône l’application généralisée du principe de subsidiarité : C’est aux conférences épiscopales et aux communautés chrétiennes qu’il revient ” d’analyser avec objectivité la situation propre de leur pays”.
Le pape François a créé un Dicastère du développement intégral de l’homme en 2016. Pour lui le développement intégral de l’homme “se réalise à travers le soin que l’on porte aux biens incommensurables de la justice, de la paix et de la sauvegarde de la création” (Motu proprio 17 août 2016). Ce nouveau dicastère “sera particulièrement compétent pour les questions qui concernent les migrations, les personnes dans le besoin, les malades et les exclus, les personnes marginalisées et les victimes des conflits armés et des catastrophes naturelles, les détenus, les chômeurs et les victimes de toute forme d’esclavage et de torture” (idem).

En guise de conclusion

L’enseignement social de l’Eglise a souvent fait l’objet de critiques contradictoires : on a pu lui reprocher tout à la fois son caractère abstrait, se réfugiant dans des principes généraux difficiles pour ne pas dire impossible à concrétiser sur le terrain de l’action économique ou politique. On lui aussi reproché de sortir de son domaine de compétence quand elle s’inquiète de situation très concrète comme celle des migrants aujourd’hui ou des risques de dérives en matière de procréation ou de fin de vie.
Tout au long de son histoire, pourtant, l’Eglise aura su veiller à la mise en pratique de ses principes. Rappelons-nous ici de l’action de Mgr Salièges ou de de celle Mgr Piguet que nous évoquions tout à l’heure, rappelons-nous aussi de ces milliers de chrétiens anonymes, laïcs, prêtres, religieux et religieuses, qui ont œuvré et œuvrent partout dans le monde, parfois au prix de leur vie, pour la défense des principes de justice, d’égalité, de liberté.
Il ne faut donc pas s’étonner que, de manière très volontariste le pape François souhaite entrer dans le concret des choses : “Nous ne pouvons éviter d’être concrets – sans prétendre entrer dans les détails – pour que les grands principes sociaux ne restent pas de simples indications générales qui n’interpellent personne” (La joie de l’Evangile n°182).
Vis-à-vis des pauvres, des migrants, de la crise écologique, le pape François appelle à des solidarités actives, à des engagements sur le terrain.
Ainsi le 6 septembre 2015, le pape appelait-il toutes les paroisses d’Europe à accueillir une famille de migrants. La quasi-totalité des diocèses de France a répondu à cet appel, selon des modalités diverses. Plus de 2000 migrants ont été et sont encore hébergés et accompagnés.
En ce qui concerne l’écologie, l’appel à l’engagement a aussi été entendu. Un label “église verte” a été créé. Il engage de manière large le Conseil des Eglises chrétiennes de France, la Conférence des évêques de France, l’Assemblée des évêques orthodoxes de France et la Fédération protestante de France.
C’est à ces chrétiens engagés qu’a voulu rendre hommage le président Macron lors dans son discours au Collège des Bernardins, à l’invitation de la Conférence des évêques de France, le 9 avril dernier : “La France a été fortifiée par l’engagement des catholiques… Si les catholiques ont voulu servir et grandir la France, s’ils ont accepté de mourir…. ce n’est pas seulement au nom d’idéaux humanistes, ce n’est pas seulement au nom d’une morale judéo-chrétienne sécularisée, c’est aussi parce qu’ils étaient portés par leur foi en Dieu et par leur pratique religieuse”.
Allant plus loin dans son souci de “réparer le lien” entre l’Eglise et l’Etat, le président de la République a redonné le contenu du principe de laïcité qui “n’a certainement pas pour fonction de nier le spirituel au nom du temporel, ni de déraciner de nos sociétés la part sacrée qui nourrit tant de nos concitoyens”, a-t-il affirmé. “Je ne suis ni l’inventeur ni le promoteur d’une religion d’Etat substituant à la transcendance divine un credo républicain”.
Et de poursuivre, reconnaissant la constance de l’Eglise et des croyants dans leurs engagements : “Dans ce moment de grande fragilité sociale, dans ce moment où l’étoffe même de la nation menace de se déchirer, je considère de ma responsabilité, de ne pas laisser s’éroder la confiance des catholiques à l’égard de la politique et des politiques. Je ne puis me résoudre à cette déprise et je ne saurai laisser s’aggraver cette déception. C’est d’autant plus vrai que la situation actuelle est moins le fait d’une décision de l’Eglise que le résultat de plusieurs années pendant lesquelles les politiques ont profondément méconnu les catholiques de France”.
Le président Macron a pressé les catholiques à ne pas “rester au seuil” de l’engagement politique.
C’est peut-être oublier un peu rapidement que cela n’a jamais été le cas – et vous êtes là pour en rendre témoignage.
Dans notre société multiculturelle, multiconfessionnelle, matérialiste et souvent athée, il est bon que les élus chrétiens fassent entendre leur voix dans le débat public. Mais “réparer le lien entre l’Eglise et l’Etat, c’est accepter, selon le mot même du Président que l’Eglise soit “intempestive”.
Une Eglise intempestive ne se privera pas de rappeler ce que le Pape François évoque dans son exhortation apostolique “Gaudate et exsultate” parue, hasard du calendrier ou clin d’œil de la Providence, le jour même où le Président s’exprimait aux Bernardins, que le chemin de vie proposé par les Béatitudes “va à contrecourant, au point de nous transformer en sujets qui interpellent la société par leur vie, en personnes qui dérangent” (n°90).
La vie du chrétien engagé n’est pas une vie confortable, nous rappelle le Pape “combien de personnes sont persécutées et ont été persécutées simplement pour avoir lutté pour la justice, pour avoir vécu leurs engagements envers Dieu et envers les autres ?” (idem).
Pour réparer les liens entre l’Eglise et l’Etat, il faudra que la société soit prête à entendre ce qu’il y a d’inacceptable pour le croyant dans la remise en question de la dignité humaine, fondement de la DSE, par l’ouverture généralisée de la PMA et de la GPA ou dans la présentation de l’euthanasie ou de l’avortement comme des solutions “acceptables”, par exemple.
Les catholiques de France, tout au long de leur histoire, ont souhaité faire et font quotidiennement à la collectivité les trois dons que le président appelle de ses vœux : le don de leur sagesse, de leur engagement et de leur liberté.
Mgr. Pontier rappelait la volonté, jamais démentie, des associations et services d’Eglise de contribuer au bien commun et d’aider à tisser du lien social (discours aux Bernardins du 9 avril).
Ce qui est attendu du croyant engagé en politique, ce que seul il peut offrir à ce monde contemporain déboussolé, c’est un cap et une espérance. Mais donner un cap et cette espérance, ne signifie pas renoncer à “l’effectivité” évoquée par le Président Macron. Les “réalités contradictoires et complexes qui traversent les catholiques eux-mêmes” ne doivent pas nous faire renoncer à voir un jour reconnues, plus que des questionnements, les principes mêmes qui fondent la DSE – respect inconditionnel de la vie et de la dignité humaine, justice, solidarité, bien commun. L’Eglise ne se veut pas “injonctive” mais elle ne peut pas se contenter de n’être que “questionnante”. C’est le rôle des élus chrétiens, avec humilité mais constance, de porter l’espérance d’une incarnation toujours plus efficiente des valeurs de l’Evangile dans nos sociétés.
Je vous remercie pour votre attention.

Prononcé par Mgr Georges Colomb, le 14 avril 2018.

Source : Mgr Georges Colomb

Photo : Asian News

A la une #Tribunes et entretiens

Réponse à Macron aux Bernadins – Les conditions sine qua non pour les catholiques

Courrier d’un lecteur – Réponse des catholiques à Macron

Emanuel Macron vient de lancer un grand appel aux catholiques de France, en twittant : « J’appelle les catholiques à s’engager politiquement. Votre foi est une part d’engagement dont notre politique a besoin. », et en déplorant que « Le lien entre l’Église et l’État [soit] abîmé, [et qu’il lui] incombe de le réparer. ».

Je souhaite dans un premier temps le remercier d’enfin prendre en considération les positions des catholiques de France (et du monde, puisque catholique signifie universel), et pour répondre à son appel, je me dois de répondre favorablement à son appel.

Comme le disait Benoit XVI : « Si les chrétiens sont tenus « de reconnaître la légitime multiplicité et diversité des options temporelles », ils sont également appelés à s’opposer à une conception du pluralisme marquée par le relativisme moral, qui est nuisible pour la vie démocratique elle-même, celle-ci ayant besoin de fondements vrais et solides, c’est-à-dire de principes éthiques qui, en raison de leur nature et de leur rôle de fondement de la vie sociale, ne sont pas « négociables ». »

Pour résumer sommairement ce que sont ces principes éthiques, également appelés « points non-négociables », en effet, une personne qui s’opposerait à un seul d’entre eux ne pourrait se dire « catholique », et une personne votant pour un homme politique qui s’oppose clairement à l’un de ces points ne devrait pas recevoir la communion, voici une liste sommaire :

– Le respect de la vie de son commencement à sa mort naturelle.

– La famille basée sur le mariage défini comme l’union durable d’un seul homme et d’une seule femme.

– Les parents sont les premiers éducateurs de leurs enfants et sont libres de leur éducation.
– La politique économique doit prendre en compte les besoins des plus démunis.
– Le système de santé doit être accessible aussi bien matériellement qu’économiquement.
– C’est un droit légitime et une nécessité pour un pays de garantir l’intégrité de ses frontières, cependant il faut respecter la dignité humaine de l’arrivant.
– Mener une politique qui fasse la promotion de la paix.
– Assurer la liberté de conscience religieuse.
– Faire attention à l’environnement
– Promouvoir la justice et lutter contre la violence
– Combattre les discriminations basées sur la race, la religion, le sexe, l’ethnie, le handicap, ou l’âge, qui sont des atteintes à la dignité humaine.
– Puisque les médias façonnent la culture, protéger les enfants et les familles des contenus nuisibles.
– Favoriser la solidarité globale

Monsieur le président, avec tout le respect que l’on vous doit, si vous prenez des décisions pour que chacun de ces points soit respecté, alors les catholiques de France vous soutiendront, mais si vous négligez un seul de ces points, ou même vous en éloignez, alors, les catholiques de France descendront dans la rue contre vous.

 

BL

En France #NLQ

Macron aux Berbardins – Sebastien Pilard rappelle Benoît XVI et met en garde contre le poison relativiste

Doctrine / Formation #Théologie

Annonciation (fêtée ce 9 avril 2018) – Quelle importance dans nos vies concrètes ? – Benoît XVI

Chers frères et sœurs,

 

 

[…]

 

Ces événements importants pour l’Église à Cuba sont illuminés d’un éclat inhabituel par la fête que l’Église universelle célèbre aujourd’hui : l’Annonciation du Seigneur à la Vierge Marie. En effet, l’incarnation du Fils de Dieu est le mystère central de la foi chrétienne, et en lui, Marie occupe un rôle de premier ordre. Mais, que veut dire ce mystère ? et quelle importance a-t-il pour nos vies concrètes ?

Voyons avant tout ce que signifie l’Incarnation. Dans l’évangile de saint Luc, nous avons écouté les paroles de l’ange à Marie : « L’Esprit Saint viendra sur toi, et la puissance du Très Haut te prendra sous son ombre. C’est pourquoi celui qui va naître sera saint, et il sera appelé Fils de Dieu » (Lc 1, 35). En Marie, le Fils de Dieu se fait homme, accomplissant ainsi la prophétie d’Isaïe : « Voici, la jeune fille deviendra enceinte, elle enfantera un fils, et elle lui donnera le nom d’Emmanuel, qui signifie ‘Dieu-avec-nous’ » (Is 7, 14). Oui, Jésus, le Verbe fait chair, est le Dieu-avec-nous, qui est venu habiter parmi nous et partager notre condition humaine elle-même. L’apôtre saint Jean l’exprime de la manière suivante : « Et le Verbe s’est fait chair, et il a habité parmi nous » (Jn 1, 14). L’expression « s’est fait chair » souligne la réalité humaine la plus concrète et la plus tangible. Dans le Christ, Dieu est venu réellement au monde, il est entré dans notre histoire, il a installé sa demeure parmi nous, accomplissant ainsi l’intime aspiration de l’être humain que le monde soit réellement un foyer pour l’homme. En revanche, quand Dieu est jeté dehors, le monde se transforme en un lieu inhospitalier pour l’homme, décevant en même temps la vraie vocation de la création d’être un espace pour l’alliance, pour le « oui » de l’amour entre Dieu et l’humanité qui lui répond. C’est ce que fit Marie, étant la prémisse des croyants par son « oui » sans réserve au Seigneur.

Pour cela, en contemplant le mystère de l’Incarnation, nous ne pouvons pas nous empêcher de tourner notre regard vers elle et nous remplir d’étonnement, de gratitude et d’amour en voyant comment notre Dieu, en entrant dans le monde, a voulu compter avec le consentement libre d’une de ses créatures. Ce n’est que quand la Vierge répondit à l’ange : « Voici la servante du Seigneur ; que tout se passe pour moi selon ta parole » (Lc 1, 38), que le Verbe éternel du Père commença son existence humaine dans le temps. Il est émouvant de voir comment Dieu non seulement respecte la liberté humaine, mais semble en avoir besoin. Et nous voyons aussi comment le commencement de l’existence terrestre du Fils de Dieu est marqué par un double « oui » à la volonté salvatrice du Père : celui du Christ et celui de Marie. Cette obéissance à Dieu est celle qui ouvre les portes du monde à la vérité et au salut. En effet, Dieu nous a créés comme fruit de son amour infini, c’est pourquoi vivre conformément à sa volonté est la voie pour rencontrer notre authentique identité, la vérité de notre être, alors que s’éloigner de Dieu nous écarte de nous-mêmes et nous précipite dans le néant. L’obéissance dans la foi est la vraie liberté, l’authentique rédemption qui nous permet de nous unir à l’amour de Jésus en son effort pour se conformer à la volonté du Père. La rédemption est toujours ce processus de porter la volonté humaine à la pleine communion avec la volonté divine (cf. Lectio divina avec le clergé de Rome, 18 février 2010).

Chers frères, nous louons aujourd’hui la Très Sainte Vierge pour sa foi et nous lui disons aussi avec sainte Elisabeth : « Heureuse celle qui a cru » (Lc 1, 45). Comme dit saint Augustin, avant de concevoir le Christ dans son sein, Marie le conçut dans la foi de son cœur. Marie crut et s’accomplit dans ce qu’elle croyait (cf. Sermon 215, 4 : PL 38, 1074). Demandons au Seigneur de faire grandir notre foi, qu’il la rende vive et féconde dans l’amour. Demandons-lui de savoir accueillir en notre cœur comme elle la parole de Dieu et de l’appliquer avec docilité et constance.

La Vierge Marie , de par son rôle irremplaçable dans le mystère du Christ, représente l’image et le modèle de l’Église. L’Église aussi, de même que fit la Mère du Christ, est appelée à accueillir en soi le mystère de Dieu qui vient habiter en elle. Chers frères, je connais les efforts, l’audace et l’abnégation avec lesquels vous travaillez chaque jour pour que, dans les réalités concrètes de votre pays, et en cette période de l’histoire, l’Église reflète toujours plus son vrai visage comme un lieu où Dieu s’approche et rencontre les hommes. L’Église, corps vivant du Christ, a la mission de prolonger sur la terre la présence salvatrice de Dieu, d’ouvrir le monde à quelque chose de plus grand que lui-même, l’amour et la lumière de Dieu. Cela vaut la peine, chers frères, de dédier toute sa vie au Christ, de grandir chaque jour dans son amitié et de se sentir appelé à annoncer la beauté et la bonté de sa vie à tous les hommes, nos frères. Je vous encourage dans cette tâche de semer dans le monde la parole de Dieu et d’offrir à tous le vrai aliment du corps du Christ. Pâques s’approchant déjà, décidons-nous sans peur et sans complexe à suivre Jésus sur le chemin de la croix. Acceptons avec patience et foi n’importe quel contrariété ou affliction, avec la conviction que dans sa résurrection il a vaincu le pouvoir du mal qui obscurcit tout, et a fait se lever un monde nouveau, le monde de Dieu, de la lumière, de la vérité et de la joie. Le Seigneur n’arrêtera pas de bénir par des fruits abondants la générosité de votre dévouement.

Le mystère de l’incarnation, dans lequel Dieu se fait proche de nous, nous montre également la dignité incomparable de toute vie humaine. C’est pourquoi, dans son projet d’amour, depuis la création, Dieu a confié à la famille fondée sur le mariage, la très haute mission d’être la cellule fondamentale de la société et la vraie Église domestique. C’est avec cette certitude que, vous, chers époux, vous devez être spécialement pour vos enfants, le signe réel et visible de l’amour du Christ pour l’Église. Cuba a besoin du témoignage de votre fidélité, de votre unité, de votre capacité à accueillir la vie humaine, spécialement celle sans défense et dans le besoin.

Chers frères, devant le regard de la Vierge de la Charité de Cobre, je désire lancer un appel pour que vous donniez un nouvel élan à votre foi, pour que vous viviez du Christ et pour le Christ, et qu’avec les armes de la paix, le pardon et la compréhension, vous luttiez pour construire une société ouverte et rénovée, une société meilleure, plus digne de l’homme, qui reflète davantage la bonté de Dieu. Amen.

 

Source

A la une #Culture #Doctrine / Formation

4 avril – Saint Isidore de Séville  : se consacrer à la contemplation sans se refuser à la vie active (par Benoît XVI)

Benoît XVI, lors de l’audience générale du mercredi 18 juin 2008 (source) :

L’enseignement de saint Isidore de Séville sur les relations entre vie active et vie contemplative

Chers frères et sœurs,

Je voudrais parler aujourd’hui de saint Isidore de Séville :  il était le petit frère de Léandre, évêque de Séville, et grand ami du Pape Grégoire le Grand. Ce fait est important, car il permet de garder à l’esprit un rapprochement culturel et spirituel indispensable à la compréhension de la personnalité d’Isidore. Il doit en effet beaucoup à Léandre, une personne très exigeante, studieuse et austère, qui avait créé autour de son frère cadet un contexte familial caractérisé par les exigences ascétiques propres à un moine et par les rythmes de travail demandés par un engagement sérieux dans l’étude. En outre, Léandre s’était préoccupé de prédisposer le nécessaire pour faire face à la situation politico-sociale du moment :  en effet, au cours de ces décennies les Wisigoths, barbares et ariens, avaient envahi la péninsule ibérique et s’étaient emparé des territoires qui avaient appartenu à l’empire romain. Il fallait donc les gagner à la romanité et au catholicisme. La maison de Léandre et d’Isidore était fournie d’une bibliothèque très riche en œuvres classiques, païennes et chrétiennes. Isidore, qui se sentait attiré simultanément vers les unes et vers les autres, fut donc éduqué à développer, sous la responsabilité de son frère aîné, une très grande discipline en se consacrant à leur étude, avec discrétion et discernement.

Dans l’évêché de Séville, on vivait donc dans un climat serein et ouvert. Nous pouvons le déduire des intérêts culturels et spirituels d’Isidore, tels qu’ils  apparaissent  dans  ses œuvres elles-mêmes, qui comprennent une connaissance encyclopédique de la culture classique païenne et une connaissance approfondie de la culture chrétienne. On explique ainsi l’éclectisme qui caractérise la production littéraire d’Isidore, qui passe avec une extrême facilité de Martial à Augustin, de Cicéron à Grégoire le Grand. La lutte intérieure que dut soutenir le jeune Isidore, devenu successeur de son frère Léandre sur la chaire épiscopale de Séville en 599, ne fut pas du tout facile. Peut-être doit-on précisément à cette lutte constante avec lui-même l’impression d’un excès de volontarisme que l’on perçoit en lisant  les œuvres  de ce grand auteur, considéré comme le dernier des Pères chrétiens de l’antiquité. Quelques années après sa mort, qui eut lieu en 636, le Concile de Tolède de 653 le définit :  “Illustre maître de notre époque, et gloire de l’Eglise catholique”.

 

Isidore fut sans aucun doute un homme aux contrastes dialectiques accentués. Et, également dans sa vie personnelle, il vécut l’expérience d’un conflit intérieur permanent, très semblable à celui qu’avaient déjà éprouvé Grégoire le Grand et saint Augustin, partagés entre  le  désir  de  solitude,  pour  se consacrer uniquement à la méditation de la Parole de Dieu, et les exigences de la charité envers ses frères, se sentant responsable de leur salut en tant qu’évêque. Il écrit, par exemple, à propos des responsables des Eglises :  “Le responsable d’une Eglise (vir ecclesiasticus) doit d’une part se laisser crucifier au monde par la mortification de la chair et, de l’autre, accepter la décision de l’ordre ecclésiastique, lorsqu’il provient  de  la  volonté  de  Dieu,  de se consacrer au gouvernement avec humilité, même s’il ne voudrait pas le faire” (Sententiarum liber III, 33, 1 :  PL 83, col 705 B). Il ajoute ensuite, à peine un paragraphe après :  “Les hommes de Dieu (sancti viri) ne désirent pas du tout se consacrer aux choses séculières et gémissent lorsque, par un mystérieux dessein de Dieu, ils sont chargés de certaines responsabilités… Ils font de tout pour les éviter, mais ils acceptent ce qu’ils voudraient fuir et font ce qu’ils auraient voulu éviter. Ils entrent en effet dans le secret du cœur et, à l’intérieur de celui-ci, ils cherchent à comprendre ce que demande la mystérieuse volonté de Dieu. Et lorsqu’ils se rendent compte de devoir se soumettre aux desseins de Dieu, ils humilient le cou de leur cœur sous le joug de la décision divine” (Sententiarum liber III, 33, 3 :  PL 83, coll. 705-706).

Pour mieux comprendre Isidore, il faut tout d’abord rappeler la complexité des situations politiques de son temps dont j’ai déjà parlé :  au cours des années de son enfance, il avait dû faire l’expérience amère de l’exil. Malgré cela, il était envahi par un grand enthousiasme apostolique :  il éprouvait l’ivresse de contribuer à la formation d’un peuple qui retrouvait finalement son unité, tant sur le plan politique que religieux, avec la conversion providentielle de l’héritier au trône wisigoth, Ermenégilde, de l’arianisme à la foi catholique. Il ne faut toutefois pas sous-évaluer l’immense difficulté à affronter de manière appropriée les problèmes très graves, tels que ceux des relations avec les hérétiques et avec les juifs. Toute une série de problèmes qui apparaissent très concrets aujourd’hui également, surtout si l’on considère ce qui se passe dans certaines régions où il semble presque que l’on assiste à nouveau à des situations très semblables à celles qui étaient présentes dans la péninsule ibérique de ce VI siècle. La richesse des connaissances culturelles dont disposait Isidore lui permettait de confronter sans cesse la nouveauté chrétienne avec l’héritage classique gréco-romain, même s’il semble que plus que le don précieux de la synthèse il possédait celui de  la  collatio, c’est-à-dire celui de recueillir, qui s’exprimait à travers une extraordinaire érudition personnelle, pas toujours aussi ordonnée qu’on aurait pu le désirer.

Il faut dans tous les cas admirer son souci de ne rien négliger de ce que l’expérience humaine avait produit dans l’histoire de sa patrie et du monde entier. Isidore n’aurait rien voulu perdre de ce qui avait été acquis par l’homme au cours des époques anciennes, qu’elle fussent païenne, juive ou chrétienne. On ne doit donc pas s’étonner si, en poursuivant ce but, il lui arrivait parfois de ne pas réussir à transmettre de manière adaptée, comme il l’aurait voulu, les connaissances qu’il possédait à travers les eaux purificatrices de la foi chrétienne. Mais de fait, dans les intentions d’Isidore, les propositions qu’il fait restent cependant toujours en harmonie avec la foi pleinement catholique, qu’il soutenait fermement. Dans le débat à propos des divers problèmes théologiques, il montre qu’il en perçoit la complexité et il propose souvent avec acuité des solutions qui recueillent et expriment la vérité chrétienne complète. Cela a permis aux croyants au cours des siècles de profiter avec reconnaissance de ses définitions jusqu’à notre époque. Un exemple significatif en cette matière nous est offert par l’enseignement d’Isidore sur les relations entre vie active et vie contemplative. Il écrit :  “Ceux qui cherchent à atteindre le repos de la contemplation doivent d’abord s’entraîner dans le stade de la vie active ; et ainsi, libérés des scories des péchés, ils seront en mesure d’exhiber ce coeur pur qui est le seul qui permette de voir Dieu” (Differentiarum Lib II, 34, 133 :  PL 83, col 91A). Le réalisme d’un véritable pasteur le convainc cependant du risque que les fidèles courent de n’être que des hommes à une dimension. C’est pourquoi il ajoute :  “La voie médiane, composée par l’une et par l’autre forme de vie, apparaît généralement plus utile pour résoudre ces tensions qui sont souvent accentuées par le choix d’un seul genre de vie et qui sont, en revanche, mieux tempérées par une alternance des deux formes” (o.c., 134 :  ibid., col 91B).

Isidore recherche dans l’exemple du Christ la confirmation définitive d’une juste orientation de vie :  “Le sauveur Jésus nous offrit l’exemple de la vie active, lorsque pendant le jour il se consacrait à offrir des signes et des miracles en ville, mais il montrait la voie contemplative lorsqu’il se retirait sur la montagne  et y passait  la nuit  en se consacrant à la prière” (o.c. 134 :  ibid.). A la lumière de cet exemple du divin Maître, Isidore peut conclure avec cet enseignement moral précis :  “C’est pourquoi le serviteur de Dieu, en imitant le Christ, doit se consacrer à la contemplation sans se refuser à la vie active. Se comporter différemment ne serait pas juste. En effet, de même que l’on aime Dieu à travers la contemplation, on doit aimer son prochain à travers l’action. Il est donc impossible de vivre sans la présence de l’une et de l’autre forme de vie à la fois, et il n’est pas possible d’aimer si l’on ne fait pas l’expérience de l’une comme de l’autre” (o.c., 135 :  ibid., col 91C). Je considère qu’il s’agit là de la synthèse d’une vie qui recherche la contemplation de Dieu, le dialogue avec Dieu dans la prière et dans la lecture de l’Ecriture Sainte, ainsi que l’action au service de la communauté humaine et du prochain. Cette synthèse est la leçon que le grand évêque de Séville nous laisse à nous aussi, chrétiens d’aujourd’hui, appelés à témoigner du Christ au début d’un nouveau millénaire.

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Benoît XVI – Méditation du Samedi Saint devant le Saint Suaire

A l’occasion de l’ostension du Saint Suaire (du 10 avril au 23 mai 2010), le pape Benoît XVI s’est rendu à la cathédrale de Turin pour y vénérer la relique dimanche 2 mai. Il a lu à cette occasion une méditation intitulée « Le mystère du Samedi Saint ».

Chers amis,

C’est pour moi un moment très attendu. En diverses autres occasions, je me suis trouvé face au Saint-Suaire, mais cette fois, je vis ce pèlerinage et cette halte avec une intensité particulière : sans doute parce que les années qui passent me rendent encore plus sensible au message de cet extraordinaire Icône ; sans doute, et je dirais surtout, parce que je suis ici en tant que Successeur de Pierre, et que je porte dans mon cœur toute l’Eglise, et même toute l’humanité. Je rends grâce à Dieu pour le don de ce pèlerinage et également pour l’occasion de partager avec vous une brève méditation qui m’a été suggérée par le sous-titre de cette Ostension solennelle : « Le mystère du Samedi Saint ».

On peut dire que le Saint-Suaire est l’Icône de ce mystère, l’Icône du Samedi Saint. En effet, il s’agit d’un linceul qui a enveloppé la dépouille d’un homme crucifié correspondant en tout point à ce que les Evangiles nous rapportent de Jésus, qui, crucifié vers midi, expira vers trois heures de l’après-midi. Le soir venu, comme c’était la Parascève, c’est-à-dire la veille du sabbat solennel de Pâques, Joseph d’Arimathie, un riche et influent membre du Sanhédrin, demanda courageusement à Ponce Pilate de pouvoir enterrer Jésus dans son tombeau neuf, qu’il avait fait creuser dans le roc à peu de distance du Golgotha. Ayant obtenu l’autorisation, il acheta un linceul et, ayant descendu le corps de Jésus de la croix, l’enveloppa dans ce linceul et le déposa dans le tombeau (cf. Mc 15, 42-46). C’est ce que rapporte l’Évangile de saint Marc, et les autres évangélistes concordent avec lui. A partir de ce moment, Jésus demeura dans le sépulcre jusqu’à l’aube du jour après le sabbat, et le Saint-Suaire de Turin nous offre l’image de ce qu’était son corps étendu dans le tombeau au cours de cette période, qui fut chronologiquement brève (environ un jour et demi), mais qui fut immense, infinie dans sa valeur et sa signification.

Le Samedi Saint est le jour où Dieu est caché, comme on le lit dans une ancienne Homélie : « Que se passe-t-il ? Aujourd’hui, un grand silence enveloppe la terre. Un grand silence et un grand calme. Un grand silence parce que le Roi dort… Dieu s’est endormi dans la chair, et il réveille ceux qui étaient dans les enfers » (Homélie pour le Samedi Saint, PG 43, 439). Dans le Credo, nous professons que Jésus Christ « a été crucifié sous Ponce Pilate, est mort et a été enseveli, est descendu aux enfers. Le troisième jour est ressuscité des morts ».

Chers frères et sœurs, à notre époque, en particulier après avoir traversé le siècle dernier, l’humanité est devenue particulièrement sensible au mystère du Samedi Saint. Dieu caché fait partie de la spiritualité de l’homme contemporain, de façon existentielle, presque inconsciente, comme un vide dans le cœur qui s’est élargi toujours plus. Vers la fin du xix siècle, Nietzsche écrivait : « Dieu est mort ! Et c’est nous qui l’avons tué ! ». Cette célèbre expression est, si nous regardons bien, prise presque à la lettre par la tradition chrétienne, nous la répétons souvent dans la Via Crucis, peut-être sans nous rendre pleinement compte de ce que nous disons. Après les deux guerres mondiales, les lager et les goulag, Hiroshima et Nagasaki, notre époque est devenue dans une mesure toujours plus grande un Samedi Saint : l’obscurité de ce jour interpelle tous ceux qui s’interrogent sur la vie, et de façon particulière nous interpelle, nous croyants. Nous aussi nous avons affaire avec cette obscurité.

Et toutefois, la mort du Fils de Dieu, de Jésus de Nazareth a un aspect opposé, totalement positif, source de réconfort et d’espérance. Et cela me fait penser au fait que le Saint-Suaire se présente comme un document « photographique », doté d’un « positif » et d’un « négatif ». Et en effet, c’est précisément le cas : le mystère le plus obscur de la foi est dans le même temps le signe le plus lumineux d’une espérance qui ne connaît pas de limite. Le Samedi Saint est une « terre qui n’appartient à personne » entre la mort et la résurrection, mais dans cette « terre qui n’appartient à personne » est entré l’Un, l’Unique qui l’a traversée avec les signes de sa Passion pour l’homme : « Passio Christi. Passio hominis ». Et le Saint-Suaire nous parle exactement de ce moment, il témoigne précisément de l’intervalle unique et qu’on ne peut répéter dans l’histoire de l’humanité et de l’univers, dans lequel Dieu, dans Jésus Christ, a partagé non seulement notre mort, mais également le fait que nous demeurions dans la mort. La solidarité la plus radicale.

Dans ce « temps-au-delà-du temps », Jésus Christ « est descendu aux enfers ». Que signifie cette expression ? Elle signifie que Dieu, s’étant fait homme, est arrivé au point d’entrer dans la solitude extrême et absolue de l’homme, où n’arrive aucun rayon d’amour, où règne l’abandon total sans aucune parole de réconfort : « les enfers ». Jésus Christ, demeurant dans la mort, a franchi la porte de cette ultime solitude pour nous guider également à la franchir avec Lui. Nous avons tous parfois ressenti une terrible sensation d’abandon, et ce qui nous fait le plus peur dans la mort, est précisément cela, comme des enfants, nous avons peur de rester seuls dans l’obscurité, et seule la présence d’une personne qui nous aime peut nous rassurer. Voilà, c’est précisément ce qui est arrivé le jour du Samedi Saint : dans le royaume de la mort a retenti la voix de Dieu. L’impensable a eu lieu : c’est-à-dire que l’Amour a pénétré « dans les enfers » : dans l’obscurité extrême de la solitude humaine la plus absolue également, nous pouvons écouter une voix qui nous appelle et trouver une main qui nous prend et nous conduit au dehors. L’être humain vit pour le fait qu’il est aimé et qu’il peut aimer ; et si dans l’espace de la mort également, a pénétré l’amour, alors là aussi est arrivée la vie. A l’heure de la solitude extrême, nous ne serons jamais seuls : « Passio Christi. Passio hominis ».

Tel est le mystère du Samedi Saint ! Précisément de là, de l’obscurité de la mort du Fils de Dieu est apparue la lumière d’une espérance nouvelle : la lumière de la Résurrection. Et bien, il me semble qu’en regardant ce saint linceul avec les yeux de la foi, on perçoit quelque chose de cette lumière. En effet, le Saint-Suaire a été immergé dans cette obscurité profonde, mais il est dans le même temps lumineux ; et je pense que si des milliers et des milliers de personnes viennent le vénérer, sans compter celles qui le contemplent à travers les images – c’est parce qu’en lui, elles ne voient pas seulement l’obscurité, mais également la lumière ; pas tant l’échec de la vie et de l’amour, mais plutôt la victoire, la victoire de la vie sur la mort, de l’amour sur la haine ; elles voient bien la mort de Jésus, mais elles entrevoient sa Résurrection ; au sein de la mort bat à présent la vie, car l’amour y habite. Tel est le pouvoir du Saint-Suaire : du visage de cet « Homme des douleurs », qui porte sur lui la passion de l’homme de tout temps et de tout lieu, nos passions, nos souffrances, nos difficultés, nos péchés également – « Passio Christi. Passio hominis » – de ce visage émane une majesté solennelle, une grandeur paradoxale. Ce visage, ces mains et ces pieds, ce côté, tout ce corps parle, il est lui-même une parole que nous pouvons écouter dans le silence. Que nous dit le Saint-Suaire ? Il parle avec le sang, et le sang est la vie ! Le Saint-Suaire est une Icône écrite avec le sang ; le sang d’un homme flagellé, couronné d’épines, crucifié et transpercé au côté droit. L’image imprimée sur le Saint-Suaire est celle d’un mort, mais le sang parle de sa vie. Chaque trace de sang parle d’amour et de vie. En particulier cette tâche abondante à proximité du flanc, faite de sang et d’eau ayant coulé avec abondance par une large blessure procurée par un coup de lance romaine, ce sang et cette eau parlent de vie. C’est comme une source qui murmure dans le silence, et nous, nous pouvons l’entendre, nous pouvons l’écouter, dans le silence du Samedi Saint.

Chers amis, rendons toujours gloire au Seigneur pour son amour fidèle et miséricordieux. En partant de ce lieu saint, portons dans les yeux l’image du Saint-Suaire, portons dans le cœur cette parole d’amour, et louons Dieu avec une vie pleine de foi, d’espérance et de charité. Merci.

 

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Tribunes et entretiens

Courrier d’un lecteur – Les différences intellectuelles entre Benoît XVI et François étant connues, pourquoi le “Lettergate” ?

Les différences entre la formation reçue par le futur Benoît XVI et la formation reçue par le futur pape François sont connues ou, en tout cas, connaissables, et les différences entre ce qu’il y a de spécifique aux principales sources d’inspiration de Benoît XVI et ce qu’il y a de spécifique aux principales sources d’inspiration du pape François sont identifiables ou reconnaissables, alors pourquoi le “Lettergate”, et pourquoi certains tentent-ils d’imposer une interprétation d’après laquelle il y aurait avant tout, voire seulement, de la continuité intellectuelle, entre ces deux futurs papes ?

 

En ce qui concerne les années de formation en philosophie puis en théologie, qui relèvent de l’enseignement supérieur, le futur Benoît XVI a été formé en Allemagne sous Pie XII, donc avant l’élection de Jean XXIII puis l’annonce du Concile, et le futur pape François a été formé en Argentine sous Paul VI, donc après l’ouverture de Vatican II, puis le décès de Jean XXIII : à qui donc fera-t-on croire que l’un et l’autre ont reçu la même formation, avec les mêmes fondements et le même contenu, notamment en philosophie transcendantale et en théologie fondamentale, alors que, au sein de l’Eglise catholique, la conception de la philosophie moderne et de la théologie catholique, ainsi que la relation à la philosophie moderne et à la théologie catholique, ont complètement changé, entre la mort de Pie XII et l’élection de Paul VI, même si, bien sûr, ce changement a pris quelques années ?

 

Pour le dire rapidement, Pie XII a essayé de résister, jusqu’à la fin de son pontificat, d’une part aux conséquences de la rupture épistémologique qui est apparue, en théologie catholique, dès les années 1930 (Congar, Rahner, Balthasar, de Lubac), d’autre part à toute perspective ou tentative de conciliation entre la théologie catholique et la philosophie moderne, alors que, à compter du début du pontificat de Jean XXIII, et plus encore à partir du début de celui de Paul VI, il est de moins en moins question, dans l’ensemble de l’Eglise, de résister aux conséquences de cette rupture épistémologique, et de résister aux tendances ou aux tentations propices à une conciliation entre la théologie catholique et la philosophie moderne.

 

Le futur Benoît XVI a été formé en amont, et le futur pape François a été formé en aval d’une mutation (notamment anti-thomiste ou post-thomiste) qui est peut-être sans précédent, dans toute l’histoire de l’Eglise, et certains voudraient nous faire croire qu’il y a davantage de continuité que de discontinuité, d’une part entre la formation reçue par l’un et celle reçue par l’autre, d’autre part entre les principales sources d’inspiration spécifiques à la pensée de Joseph Ratzinger / Benoît XVI, et les principales sources d’inspiration spécifiques à la vision de Jorge Bergoglio / pape François ?

 

Le futur Benoît XVI n’a jamais caché que sa sensibilité intellectuelle était plus augustinienne que thomiste, n’a jamais caché tout ce qu’il doit, notamment, à Newman et à Guardini, n’a jamais dit non à ce qu’il y a de meilleur dans les conséquences de la rupture épistémologique des années 1930, et n’a jamais dit oui à ce qu’il y a de pire dans les conséquences de la rupture épistémologique des années 1970 (chez Hans Kung et consorts).

 

Le futur pape François n’a jamais caché que sa sensibilité intellectuelle était plus philo-postmoderne qu’anti-postmoderne, n’a jamais caché qu’il n’était pas contre la philosophie de la libération ni contre la théologie du peuple, et a déjà cité plusieur fois, d’une manière positive, Michel de Certeau ; cela ne fait certainement pas de lui une personnalité assimilable à un continuateur, “en plénitude”, de Joseph Ratzinger / Benoît XVI.

 

Ce qui figure ci-dessus est connu, peut et doit donner lieu à une analyse informative, dans l’objectivité la plus grande possible, d’autant plus que ce n’est pas avant tout ni seulement parce qu’il n’y a pas une “continuité organique” entre la formation, l’inspiration, la pensée de Benoît XVI, et la formation, l’inspiration, la vision du pape François, que le “concept stratégique” et le déroulement réel du pontificat actuel constituent une source d’interrogations, ou contribuent à des interrogations, y compris de la part de catholiques qui ont approuvé “ce que veut François” jusqu’à fin 2016.

 

Le pape François veut-il exactement ou, en tout cas, globalement, la même chose, que Benoît XVI ? Les différences entre eux deux sont-elles seulement seulement “stylistiques” et “thématiques”, ou ces différences ne sont-elles pas avant tout fondamentales, sinon théologales ?

 

Le futur pape Benoît XVI aurait pu contribuer à l’accompagnement de l’élaboration de Veritatis splendor, d’Evangelium vitae, de Fides et ratio, d’Ecclesia de Eucharistia, de Dominus Iesus, du Compendium du Catéchisme, et cela tombe bien puisqu’il l’a fait, mais ceux qui se disent et se veulent “les amis de François” ne cachent pas leur refus de ces textes, et sont bien plus rarement que fréquemment recadrés par le pape François.

 

Benoît XVI aurait pu écrire Lumen Fidei, et cela tombe bien, puisque c’est lui qu’il l’a écrite, mais aurait-il pu écrire le chapitre IV d’Evangelii gaudium et le chapitre VIII d’Amoris laetitia tels qu’ils ont été écrits par son successeur, le pape François ? La réponse ne saute-t-elle pas aux yeux ?

 

Ne sommes-nous pas témoins, une fois de plus, du fait qu’il y a deux lignes de pensée qui ont hérité du Concile : la ligne de pensée continuiste ou réformatrice, partisane du renouveau dans la continuité, et la ligne de pensée rupturiste ou transformatrice, partisane du renouveau dans la transformation ? En quoi le fait de poser cette question constitue-t-il un crime de lèse-majesté pontificale opposé au véritable esprit de l’Evangile ?

 

Alors pourquoi le “Lettergate”, et pourquoi donc certains tentent-ils d’imposer une interprétation d’après laquelle il y aurait avant tout, voire seulement, de la continuité intellectuelle, entre Joseph Ratzinger / Benoît XVI et Jorge Bergoglio / pape François ?

 

Bonne journée.

 

Un lecteur.

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Lettre de Benoît XVI – Les dessous de la manipulation médiatique

C’est une véritable histoire à rebondissements… en marche arrière. Le monde catholique est choqué, quoique que pour beaucoup silencieux de stupeur, ne parvenant pas à croire que cela soit possible. Une manipulation politicarde au presque plus haut niveau de l’Eglise.

La vérité revient toujours à la lumière disait le pape Jean-Paul II, alors voici que les enquêtes des uns et des autres remontent le processus qui a conduit à ce scandale.

Sandro Magister est un des meilleurs, sinon le meilleur vaticaniste. Ses articles sont sérieux et fouillés. Vous trouverez sur ce lien son étude sur les dessous de cette affaire. Il est cependant clair que le journaliste n’aime guère le pape François. Mais au-delà de cette inimitié, le sérieux de Sandro Magister nous ouvre à un véritable vertige.

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Benoît XVI – Pape François, préjugés stupides, manipulation de comm : une discrète mise au point

Le bureau de presse du Saint-Siège n’a pas divulgué le texte intégral de la lettre envoyée par Benoît XVI le 9 février dernier au préfet du Secrétariat à la Communication, Monseigneur Dario Edoardo Viganò.

Mgr Viganò, cependant, l’a lu lors de la présentation à la presse de la série « La théologie du Pape François », publié par la maison d’édition du Vatican ; en fait onze brochures de différents auteurs sur divers aspects de l’enseignement écrit et parlé du pontife actuel.

La lettre est datée du 9 février et est en réponse à une lettre précédente de Mgr Viganò datée du 12 janvier. Mais depuis qu’elle a été annoncée au grand public, le soir du 12 Mars, la veille du cinquième anniversaire de l’élection de Jorge Mario Bergoglio pape, elle est apparue comme si elle était une sorte de « bulletin », plus que satisfaisant, accordé par Benoît XVI à son successeur au terme de ses cinq premières années. (ndlr et il semble quelle ait été relayée comme telle par une certaine presse)

Le communiqué de presse publié pour l’occasion par Mgr Viganò lui-même, mentionnant seulement les deuxième et troisième paragraphes de la lettre vient renforcer cette version des faits.

Pourtant, Benoît XVI ne rejette pas un, mais deux « préjugés stupides », le premier selon lequel le pape François serait « seulement un homme pratique sans aucune formation théologique ou philosophique particulière », l’autre selon lequel lui, Joseph Ratzinger, ne serait ” seulement qu’un théoricien de la théologie qui n’aurait compris que peu de choses de la vie concrète d’un chrétien d’aujourd’hui “.

En ce qui concerne le pape François, Benoît XVI reconnaît, ce qui est indéniable, qu’il a eu une formation approfondie en théologie et en philosophie. En plus de reconnaître une « continuité intérieure » entre les deux pontificats, où l’adjectif « intérieur » vaut autant que le substantif « continuité », compte tenu de « toutes les différences de style et de tempérament. »

Et ensuite, il y a ce dernier paragraphe, omis dans le communiqué de presse, dans lequel le pape émérite, avec une sincérité candide, fait preuve de sa belle veine d’ironie.

A dire vrai, le pape émérite n’a pas lu les livres, donc ne peut en approuver ou réfuter le contenu, démarche qui serait contraire à son habituelle réserve depuis sa renonciation. Il est simplement en accord sur les deux préjugés de base.

Voici le texte complet de la lettre, de l’en-tête à la signature finale.

*

Benoît XVI
Pape émérite

A son Excellence Révérendissime Monseigneur Dario Edoardo Viganò
Préfet du Secrétariat à la Communication

Cité du Vatican, 9 février 2018

Excellence révérendissime,

Je vous remercie pour votre aimable lettre du 12 janvier et pour le don qui y est joint des onze petits volumes édités par Roberto Repole.

J’applaudis cette initiative qui veut s’opposer et réagir au préjugé stupide selon lequel le pape François ne serait qu’un homme pratique sans aucune formation théologique ou philosophique particulière, tandis que j’aurais été seulement un théoricien de la théologie qui n’aurait compris que peu de choses de la vie concrète d’un chrétien d’aujourd’hui.

Ces petits volumes montrent, à juste titre, que le pape François est un homme de formation philosophique et théologique profonde, et contribuent donc à voir la continuité intérieure entre les deux pontificats, malgré toutes les différences de style et de tempérament.

Cependant, je ne me sens pas en mesure d’écrire une page théologique courte et dense à leur propos parce que, durant toute ma vie, il a toujours été clair que je n’aurais écrit et ne me serais exprimé que sur des livres que j’aurais aussi vraiment lus. Malheureusement, y compris pour des raisons physiques, je ne suis pas capable de lire les onze volumes dans un délai rapproché, d’autant plus que m’attendent d’autres engagements que j’ai déjà acceptés.

Je suis sûr que vous comprendrez et je vous salue cordialement.

Bien à vous,

Benoît XVI

Source (le texte du journaliste a été toilettés de formules cavalières, vous les retrouverez dans l’original)

NLQ #Rome

28 février 2013- La feuille de route que Benoît XVI laissait à l’Eglise

« Ne perdons jamais cette vision de foi » : lorsque le pape Benoît XVI se retire, il y a cinq ans, le 28 février 2013, il le fait en prononçant des paroles qui sont à la fois sa feuille de route, et, en tant que Pierre, la feuille de route qu’il indique à toute l’Eglise, à chaque baptisé. Trois fois. Il dit son amour de l’Eglise, l’Epouse, et de l’humanité.

La joyeuse certitude

Il s’est adressé, le 27 février 2013, lors de l’audience générale du mercredi, à une grande assemblée, place Saint-Pierre, puis aux cardinaux, le lendemain, et enfin, après un voyage en hélicoptère savamment transmis en direct par la télévision du Vatican, il a adressé quelques paroles improvisées à la foule émue, depuis le balcon de Castel Gandolfo.

En cette année de la foi, il posait un acte de foi immense. Et il indiquait à tous comme feuille de route ce chemin de foi : “Chers amis ! Dieu guide son Église, la soutient toujours aussi et surtout dans les moments difficiles. Ne perdons jamais cette vision de foi, qui est l’unique vraie vision du chemin de l’Église et du monde. Dans notre cœur, dans le cœur de chacun de vous, qu’il y ait toujours la joyeuse certitude que le Seigneur est à nos côtés, qu’il ne nous abandonne pas, qu’il nous est proche et nous enveloppe de son amour. Merci !”

Le mercredi, ses paroles sont d’abord de gratitude, face à plusieurs dizaines de milliers de visiteurs : “Je vous remercie d’être venus si nombreux à ma dernière Audience générale. Merci de tout cœur ! Je suis véritablement ému et je vois l’Église vivante ! Et je pense que nous devons dire aussi merci au Créateur pour le beau temps qu’il nous donne maintenant encore dans l’hiver.”

Confiance dans le Christ

Gratitude envers Dieu : “Je sens dans mon cœur le devoir de remercier surtout Dieu, qui guide et fait grandir l’Église, qui sème sa Parole et ainsi alimente la foi de son Peuple. En ce moment, mon âme s’élargit et embrasse toute l’Église répandue dans le monde ; et je rends grâce à Dieu pour les « nouvelles » qu’en ces années de ministère pétrinien j’ai pu recevoir concernant la foi dans le Seigneur Jésus Christ, et la charité qui circule réellement dans le Corps de l’Église et le fait vivre dans l’amour, et dans l’espérance qui nous ouvre et nous oriente vers la vie en plénitude, vers la patrie du Ciel.”

Et confiance : “En ce moment, il y a en moi une grande confiance, parce que je sais, nous savons tous, que la Parole de Vérité de l’Évangile est la force de l’Église, est sa vie. L’Évangile purifie et renouvelle, porte du fruit, partout où la communauté des croyants l’écoute et accueille la grâce de Dieu dans la vérité et dans la charité. Telle est ma confiance, telle est ma joie.”

Confiance que le Christ ne “laisse pas couler” la barque de l’Eglise : “Et huit années après, je peux dire que le Seigneur m’a vraiment guidé, m’a été proche, j’ai pu percevoir quotidiennement sa présence. (…) Je me suis senti comme saint Pierre avec les Apôtres dans la barque sur le lac de Galilée (…). Mais j’ai toujours su que dans cette barque, il y a le Seigneur et j’ai toujours su que la barque de l’Église n’est pas la mienne, n’est pas la nôtre, mais est la sienne. Et le Seigneur ne la laisse pas couler (…). Et c’est pour cela qu’aujourd’hui mon cœur est plein de reconnaissance envers Dieu parce qu’il n’a jamais fait manquer à toute l’Église et aussi à moi sa consolation, sa lumière, son amour.”

Gratitude envers ses collaborateurs, son diocèse, et “Peuple de Dieu tout entier”, grâce auxquels il ne s’est jamais “senti seul”, à “porter la joie et le poids du ministère” : “Chaque jour, j’ai porté chacun de vous dans la prière, avec le cœur d’un père.”

Ce qu’est l’Eglise

Le pape qui n’est pas encore émérite égrène ses remerciements au Corps diplomatique, représentant “la grande famille des nations”, à ceux qui travaillent pour “une bonne communication”, et à tous ceux qui lui ont adressé “des signes émouvants d’attention, d’amitié et de prière”, une “expérience” d’Eglise : “Ces personnes ne m’écrivent pas comme on écrit par exemple à un prince, ou à un grand qu’on ne connaît pas. Elles m’écrivent comme des frères et des sœurs, ou comme des fils et des filles, avec le sens d’un lien familial très affectueux. Là on peut toucher du doigt ce qu’est l’Église – non pas une organisation, une association à des fins religieuses ou humanitaires, mais un corps vivant, une communion de frères et de sœurs dans le Corps de Jésus Christ, qui nous unit tous. Expérimenter l’Église de cette façon et pouvoir presque pouvoir toucher de la main la force de sa vérité et de son amour, est un motif de joie, en un temps où beaucoup parlent de son déclin. Mais nous voyons combien l’Église est vivante aujourd’hui !”

Puis le pape évoque les raisons de son retrait, les forces qui diminuent en répondant à une objection : “Je n’abandonne pas la croix, mais je reste d’une façon nouvelle près du Seigneur crucifié. Je ne porte plus le pouvoir de la charge pour le gouvernement de l’Église, mais dans le service de la prière, je reste, pour ainsi dire, dans l’enceinte de saint Pierre. Saint Benoît, dont je porte le nom comme Pape, me sera d’un grand exemple en cela. Il nous a montré le chemin pour une vie qui, active ou passive, appartient totalement à l’œuvre de Dieu.”

Il remercie ceux qui respectent sa décision : “Je remercie aussi tous et chacun pour le respect et la compréhension avec lesquels vous avez accueilli cette décision si importante. “

Mais surtout, dans la phrase suivante, le pape Benoît évoque l’Eglise comme “Epouse”, ce qui est significatif de sa théologie et de sa spiritualité : “Je continuerai à accompagner le chemin de l’Église par la prière et la réflexion, avec ce dévouement au Seigneur et à son Épouse que j’ai cherché à vivre jusqu’à aujourd’hui chaque jour et que je voudrais vivre toujours.”

Mon respect et mon obéissance inconditionnels

Dès ce moment-là, il a une pensée pour son successeur en demandant à tous de prier pour lui, “pour le nouveau Successeur de l’apôtre Pierre : que le Seigneur l’accompagne de sa lumière et de la force de son Esprit”.

Le lendemain il disait notamment aux cardinaux, en insistant sur la communion en Eglise : “Parmi vous, parmi le Collège cardinalice, se trouve également le futur Pape, auquel je promets dès aujourd’hui mon respect et mon obéissance inconditionnels”.

En se retirant, le pape Benoît « instituait » en quelque sorte la « retraite » des papes, sous le double signe du « respect » et de « l’obéissance » à son successeur.

Le soir, à Castelgandolfo, il saluait ceux qui venaient lui dire au revoir en exhortant à avoir toujours en vue “le bien de l’Eglise et du monde : “Je suis simplement un pèlerin qui entame la dernière étape de son pèlerinage sur cette terre. Mais je voudrais encore, avec tout mon cœur, avec tout mon amour, avec ma prière, avec ma réflexion, avec toutes mes forces intérieures, travailler pour le bien commun et le bien de l’Eglise, de l’humanité. Et je trouve un très fort soutien dans votre sympathie. Allons de l’avant avec le Seigneur pour le bien de l’Eglise et du monde. Merci.”

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