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Un bon marché financier, est-ce possible ?

Les dérives du marché financier sont connues, ne serait-ce que ses fluctuations spéculatives, ou la dominante du court terme, ou son opacité croissante. En même temps, une économie de marché suppose un marché du capital et donc une forme de marché financier. Il est alors essentiel, dans la recherche du bien commun, de se préoccuper des voies et moyens pour obtenir autant que possible un bon marché financier. Peut-on relever ce défi ?

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A la une #NLH #Tribunes et entretiens

Le chrétien et la paix dans un monde hétérogène et instable – P. de Lauzun

Extrait d’une intervention lors des Rencontres internationales de l’Association internationale pour l’enseignement social chrétien (1er septembre 2018) de Pierre de Lauzun : 

Que dit le Compendium sur la communauté internationale et la paix ?

Le Compendium de la Doctrine sociale de l’Eglise, de 2005, est l’instrument idéal pour faire le point : largement composé de textes issus des enseignements pontificaux, il est officiel et représentatif des prises de parole du magistère sur ces questions, y compris dans une large mesure celui subséquent du pape François.

La paix en Dieu

L’idée première est que le fondement de la paix en Dieu. A partir d’un enseignement biblique montrant l’unité du genre humain et la diversité des peuples (N° 429 sqq.), le 488 rappelle que « la paix est avant tout un attribut essentiel de Dieu ». Et donc (493) « l’action pour la paix n’est jamais dissociée de l’annonce de l’Évangile, qui est précisément la ‘bonne nouvelle de la paix’ […] adressée à tous les hommes ». La dimension théologique est donc centrale : la seule vraie paix est celle que donne Dieu, et elle suppose de se tourner vers Lui. On pourrait en déduire que dans un monde comme le nôtre, où la foi est plutôt secondaire, la paix risque d’être élusive. Mais le Compendium ne va pas dans ce sens.

La paix entre les nations

Il s’agit de (433) « construire une vraie communauté internationale dont l’organisation doit tendre au véritable bien commun universel » ; or « l’unité de la famille humaine n’est encore pas réalisée, car elle est entravée par des idéologies matérialistes et nationalistes qui nient les valeurs dont est porteuse la personne considérée intégralement, dans toutes ses dimensions. ». Il y aurait donc une aspiration de fond (bien au-delà de la foi), mais entravée par des idéologies.

Son approche est d’abord morale et réaliste. Ainsi il considère au 434 que « la communauté internationale est une communauté juridique fondée sur la souveraineté de chaque État membre, sans liens de subordination qui nient ou limitent son indépendance ». Cela dit « la souveraineté nationale n’est toutefois pas un absolu. Les nations peuvent renoncer librement à l’exercice de certains de leurs droits en vue d’un objectif commun, avec la conscience de former une ‘famille’, où doivent régner la confiance et le soutien réciproques, ainsi que le respect mutuel ». Comment doivent alors s’organiser les rapports entre elles ? Par le droit et la morale. Au 436 : « pour réaliser et consolider un ordre international qui garantisse efficacement la coexistence pacifique entre les peuples, la même loi morale qui régit la vie des hommes doit également régler les rapports entre les États ». Et (437) « la réflexion juridique et théologique, ancrée dans le droit naturel, a formulé ‘des principes universels, qui sont antérieurs et supérieurs au droit interne des États’, comme l’unité du genre humain, l’égale dignité de chaque peuple, le refus de la guerre pour régler les différends, l’obligation de coopérer en vue du bien commun, l’exigence de respecter les engagements souscrits ».

Mais dans une deuxième temps le Compendium va sensiblement plus loin car il estime (439) que « de même qu’à l’intérieur des États (…) le système de la vengeance privée et des représailles a été remplacé par l’autorité de la loi, de même il est maintenant urgent qu’un semblable progrès soit réalisé dans la communauté internationale ». Cela va (441) jusqu’à « la nécessité d’instituer ‘une autorité publique universelle, reconnue par tous, qui jouisse d’une puissance efficace, susceptible d’assurer à tous la sécurité, le respect de la justice et la garantie des droits’ ». Sachant qu’il « est essentiel que cette autorité soit le fruit d’un accord et non d’une imposition, et qu’elle ne soit pas comprise comme ‘un super-État mondial’ », car « il n’appartient pas à l’autorité de la communauté mondiale de limiter l’action que les États exercent dans leur sphère propre, ni de se substituer à eux. » Subsidiaire donc, elle n’est pas imposée aux nations ; mais c’est une autorité, capable de décider et d’imposer ses décisions. Le propos ne donne pas une idée claire de ce que cela signifierait dans la pratique. Mais comme on le voit, on est passé ici à un niveau qui au moins dans l’état actuel des choses est clairement utopique.

En dehors de ce cadre juridique, il est rappelé que la paix (494) « n’est pas simplement l’absence de guerre ni même un équilibre stable entre des forces adverses, mais elle se fonde sur une conception correcte de la personne humaine et requiert l’édification d’un ordre selon la justice et la charité […] La paix est en danger quand l’homme se voit nier ce qui lui est dû en tant qu’homme, quand sa dignité n’est pas respectée et quand la coexistence n’est pas orientée vers le bien commun ». Pour cela « la défense et la promotion des droits de l’homme sont essentielles ». D’où l’idée que la cause principale des guerres est l’injustice, le non-respect des droits, fréquente dans les interventions pontificales, notamment du pape François. Pourtant s’il est clair que l’injustice est un facteur majeur de conflit, la corrélation entre de telles injustices préalables et les guerres n’est pas démontrée : il y a énormément d’injustices sans guerre, et bien des guerres ne sont pas liées directement d’abord à une injustice au sens précédent. Après tout, le péché existe aussi, et la volonté de puissance, l’avidité, la haine etc. Mais plus loin il est expliqué (498) : « la recherche des causes à l’origine d’une guerre est donc essentielle, surtout celles liées à des situations structurelles d’injustice, de misère, d’exploitation, sur lesquelles il faut intervenir dans le but de les éliminer : ‘C’est pourquoi l’autre nom de la paix est le développement’ ». Ce qui laisse penser que le développement, bien orienté, permettrait l’élimination de la violence et donc de la guerre. L’affirmation paraît pour le moins hardie.

L’échec de la paix : la guerre et la légitime défense

Du coup la violence est condamnée radicalement : (496) elle « ne constitue jamais une réponse juste […], est inacceptable comme solution aux problèmes, […] pas digne de l’homme […]. La violence détruit ce qu’elle prétend défendre : la dignité, la vie, la liberté des êtres humains ». Et donc « ceux qui renoncent à l’action violente et sanglante […] rendent témoignage à la charité évangélique ». En même temps, tout ceci vaut, dit le texte « pourvu que cela se fasse sans nuire aux droits et obligations des autres hommes et des sociétés ». Ce ‘pourvu’ est lourd de restrictions, car il implique qu’on puisse recourir à la violence pour faire respecter ces droits, au moins en dernier recours ; or on vient de dire que la cause principale des guerres est le non-respect des droits. L’apparente non-violence absolue est donc à nuancer.

Pourtant, le texte envisage ensuite l’élimination de la guerre. Au 497 la guerre « ne constitue jamais un moyen approprié pour résoudre les problèmes qui surgissent entre les nations […] car elle engendre des conflits nouveaux et plus complexes. ». Notamment à l’époque moderne, car (498) « la puissance terrifiante des moyens de destruction, […] ainsi que les relations toujours plus étroites existant entre les peuples de toute la terre, rendent la limitation des conséquences d’un conflit très ardue ou pratiquement impossible ». Ce qui incidemment ne va pas de soi (l’histoire contemporaine est riche de conflits restés locaux et qui ont été donc contrôlés).

Mais en même temps et à nouveau le texte permet aussi la possibilité de guerre dans certains cas. C’est d’abord le cas d’une guerre défensive (500) : « une guerre d’agression est intrinsèquement immorale. Dans le cas tragique où elle éclate, les responsables d’un État agressé ont le droit et le devoir d’organiser leur défense en utilisant notamment la force des armes. » Plus largement le texte estime que la force peut parfois être justifiée, et énumère les conditions : « pour être licite, l’usage de la force doit répondre à certaines conditions rigoureuses : que le dommage infligé par l’agresseur à la nation ou à la communauté des nations soit durable, grave et certain ; que tous les autres moyens d’y mettre fin se soient révélés impraticables ou inefficaces ; que soient réunies les conditions sérieuses de succès ; que l’emploi des armes n’entraîne pas des maux et des désordres plus graves que le mal à éliminer. […] » C’est la « doctrine traditionnelle de la ‘guerre juste’ ». Et « l’appréciation de ces conditions de légitimité morale appartient au jugement prudentiel de ceux qui ont la charge du bien commun ». Dans certaines conditions, on peut aller jusqu’à une guerre préventive, malgré les risques (501) : « seule une décision des organismes compétents, sur la base de vérifications rigoureuses et de motivations fondées, peut donner une légitimation internationale à l’usage de la force armée, en identifiant des situations déterminées comme une menace contre la paix et en autorisant une ingérence dans la sphère réservée d’un État ».

Que faire pour éviter la guerre (outre le développement et le respect des droits) ? Pour le 508 l’objectif est un « désarmement général, équilibré et contrôlé ». On retrouve donc ici la veine utopique. Même la dissuasion « appelle de sévères réserves morales ». « Les politiques de dissuasion nucléaire, typiques de la période de la guerre froide, doivent être remplacées par des mesures concrètes de désarmement, basées sur le dialogue et sur les négociations multilatérales ». Car (509) : « les armes de destruction de masse – biologiques, chimiques et nucléaires – représentent une menace particulièrement grave ». D’où l’importance de la non-prolifération des armes nucléaires.

Un équilibre instable ?

Comme on le voit, sur cette question, la Doctrine oscille entre deux tendances. D’un côté, le réalisme et le principe de subsidiarité la conduisent à reconnaître que la base de la vie commune internationale, ce sont les nations. On admet aussi que la vraie paix suppose une orientation appropriée, qui est loin de régner partout. Dès lors, l’usage de la force n’est pas totalement écarté, même s’il n’est admis que sous des conditions strictes. Cela paraît déboucher sur une attitude prudente et moralement responsable (réalisme moral).

Mais d’un autre côté, on observe une tendance à aspirer contre vents et marée à un type de rapports internationaux nouveau, fondés sur le désarmement et la résolution exclusivement pacifique des conflits. Et à envisager l’émergence d’une autorité internationale réellement capable d’imposer ses décisions. Au fond paraît-on dire le dilemme serait levé si l’humanité était unifiée sous une autorité unique, de façon pacifique, quoique dans le respect des nations ; le tout moyennant un degré suffisant de développement économique et de respect des droits de l’homme. En revanche, et malgré le préambule, il n’est pas mis de préalable religieux (conversion générale au Christ) : c’est l’humanité présente qui paraît pouvoir s’engager dans cette voie de la pacification généralisée. Entre le souhait de faire au mieux dans les circonstances que nous connaissons, par la conversion des uns et les efforts de tous, mais en admettant la dure réalité de certains conflits, et une utopie généreuse mais assez peu réaliste, dont les conditions de réalisation ne sont d’ailleurs pas décrites, le discours balance donc. Mais la tonalité du texte fait la part belle à une pure éthique de conviction. Si elle autorise de faire au mieux avec les réalités de notre temps, elle introduit en permanence l’idée que les actions réalistes même morales restent en deçà d’un idéal dont on laisse entendre qu’il serait réalisable moyennant la bonne volonté de tous. La mise en pratique de ces préceptes n’est donc pas aisée. L’exemple du Proche Orient et de la Palestine suffisent à nous le confirmer.

Autant donc les exigences morales posées par la Doctrine sont incontournables, autant le guidage pratique reste ambigu. Dans un monde comme le nôtre, fort peu spirituel, aussi marqué par le péché que les époques antérieures, et où la perspective d’une autorité internationale forte est utopique, il paraîtrait naturel d’en déduire que la tâche à accomplir sera de faire au mieux, avec prudence et dans un esprit de paix lucide, dans la mesure de nos moyens. C’est un aspect du texte. Mais il est loin de l’idéal posé par ailleurs…

La réalité de notre monde

En réalité, la recherche de la paix suppose au préalable une évaluation des données du problème : quelles sont les caractéristiques de notre monde et notamment de la situation internationale, aujourd’hui et dans l’avenir prévisible, et que peut-on y faire ? Or le monde dans lequel nous vivons réellement s’éloigne sensiblement de la trajectoire d’unification paisible sous-jacente aux aspirations utopiques qu’on vient d’évoquer, notamment au niveau des ‘autorités’ internationales, mais aussi de la culture commune. Ce monde (voir mon livre : Pierre de Lauzun Guide de survie dans un monde instable, hétérogène, non régulé Paris TerraMare 2018) de plus en plus interconnecté est, et de plus en plus :

- Un monde hétérogène, avec l’émergence de puissances nouvelles issues de contextes et de cultures très différents de la matrice européenne à laquelle nous sommes habitués, et plutôt plus divergentes malgré l’effet apparent de la mondialisation. Il suffit de rappeler ici l’émergence de puissances grandes et moyennes dont l’Asie est actuellement le théâtre ; même si le plein effet militaire, stratégique et diplomatique de cette émergence ne devrait se faire sentir que dans une génération au plus tôt. Mais il se fera sentir, de façon aujourd’hui peu prévisible et encore moins contrôlable.

- Un monde marqué par des crises déstabilisatrices qui se multiplient et s’amplifient plus qu’elles ne s’apaisent : finances, migrants, écologie, en sont des exemples évidents que je ne peux que citer ici, mais ils sont familiers à tous.

- Un monde faiblement et de moins en moins régulé, car la puissance encore dominante (les Etats-Unis), avec ses qualités et ses défauts, le sera de moins en moins, et les organisations internationales ne sauraient prendre le relais.

- Un monde idéologiquement appelé à être de moins en moins hégémonisé par la pensée politique occidentale actuellement encore prédominante – quoique de moins en moins (même si elle cherche à accroître son emprise en matière de mœurs, ou de style de vie) ; les cas de la Chine et du monde musulman en témoignent, mais l’émergence d’autres pays et civilisations, à un degré d’affirmation plus assuré qu’aujourd’hui, les y conduira également (l’Inde déjà par exemple).

- Un monde menacé dès lors dans un avenir non immédiat mais prévisible par une recrudescence de conflits, à basse intensité pour l’instant, mais qui ont toutes chances de connaître une intensité plus forte à terme, du fait de cette émergence de puissances multiples plus riches et mieux équipées – et moins contrôlées par une superpuissance ; ainsi que des nombreuses occasions de crises. Et faut-il le dire, les motifs de conflits ne manqueront pas, même en faisant abstraction des inégalités et injustices (qui ne paraissent pas en voie de résorption).

Dans ce monde hétérogène et instable enfin, le facteur national joue un rôle majeur voire croissant. A l’exception toutefois de l’Europe. Mais l’Europe est selon de multiples critères une aberration dans le paysage mondial (en bien ou en mal). La nation est en effet à notre époque et à vue humaine la seule communauté humaine organisée et légitime au niveau politique, le seul lieu de solidarité et d’identification structuré. Certes il se peut que dans ce rôle elle soit un jour dépassée, si elle n’est pas à la hauteur des défis nouveaux qui la menacent (mondialisation, inégalités et migrations). Mais cela a alors toutes chances de l’être par la recrudescence d’empires d’un nouveau type, car l’empire est la forme politique la plus adaptée à des sociétés hétérogènes. On l’a vu, le Compendium reconnaît ce rôle de la nation ; mais il est en même temps tiraillé par ses aspirations à la paix hic et nunc, notamment au moyen d’une Autorité internationale et d’un désarmement général.

La question de la paix

Une recherche patiente et non l’application d’une idéologie moralisante En tout cas, il paraît se déduire de tout ceci que la recherche de la paix sera plus que jamais une tâche difficile. Elle n’implique ni de rejeter la dimension nationale seul fondement des communautés politiques et seul facteur véritable de solidarité active entre les hommes ; ni d’abandonner la problématique de la guerre juste, dont on a vu encore la pertinence au Moyen Orient en 2003. En même temps elle pousse à rester conscient des limites de cette communauté de nations qu’est la scène internationale, et des risques que peuvent présenter tant le nationalisme que la passion idéologique, ou simplement la volonté de puissance, voire l’engrenage des affrontements. Mais cela ne doit pas conduire à se confier à un idéalisme naïf inspiré par une éthique de conviction désincarnée. Concrètement cette forme de paix qui est à notre portée suppose de prendre en compte la réalité des faits, et non pas de parachuter des jugements moraux et des analyses abstraites sur des situations humaines complexes. Il faut notamment souligner les effets pervers des emballements idéologiques occidentaux. On l’a vu à nouveau avec les printemps arabes. Le problème n’est pas qu’on cherche à aider les sociétés à évoluer dans un sens meilleur. Il est dans l’attitude idéologique qui plaque un schéma de lecture irréel sur d’autres sociétés qui peuvent facilement basculer dans une violence incontrôlée. Le plus difficile n’est pas d’affirmer le besoin de paix, car il est admis par la plupart, mais de discerner dans chaque situation comment l’assurer au mieux. Ce qui suppose d’envisager lucidement la possibilité qu’il existe des conflits, et d’en prendre en compte la logique, cela en vue même de la paix.

La quête précaire et lucide de la paix

De même pour l’idée de la paix par l’action d’une autorité internationale. En témoignent les difficultés apparues à l’occasion des opérations de ‘maintien de la paix’, menées sous l’égide de l’Onu. Ce qui frappe dans ces interventions, c’est le faible rôle propre de l’Onu. Dans la plupart des conflits elle n’a pas été capable d’agir. Outre la facilitation de négociations ou un rôle d’interposition, utiles à l’occasion mais limités, son rôle militaire direct a été rare, et il n’a été possible que quand la force principale a été fournie par les Etats-Unis ; c’était alors une intervention occidentale légitimée. En outre, même dans les cas rares où une guerre a été arrêtée, il arrive souvent qu’aucune vraie paix ne s’instaure. Ainsi entre Arabes et Israéliens ou en Corée. Le terme de ‘légalité internationale’ est donc trompeur, car la situation est très différente de ce qu’on appelle légalité à l’intérieur d’un Etat. L’Onu ne peut d’ailleurs prendre position que s’il y a majorité au Conseil de sécurité. Et surtout si aucun membre permanent ne s’y oppose. Dès lors elle est souvent paralysée ; et il est exclu qu’elle agisse contre une grande puissance. Et elle n’a pas par elle-même de moyens d’exécution, hors appui américain.

Mais pendant ce temps le risque de conflit subsiste. La paralysie de l’Onu ne doit pas enrayer toute possibilité de réaction face à une menace réelle. Autant la concertation dans ce cadre est à encourager, autant il est légitime, lorsqu’elle a été épuisée, qu’un pays prenne ses responsabilités si la situation le justifie. Ce qui suppose bien entendu que la guerre puisse être considérée ‘juste’.

Quelle solution peut-on alors envisager à la question de la paix ? Le Compendium lui-même le reconnait de fait : il est naïf de croire qu’à notre époque toute guerre est exclue, ou peut être limitée à un niveau local. Et donc même s’il va de soi qu’il faille éviter le plus possible et le cas échéant contrôler les guerres, il y a des guerres qui doivent être menées, parce qu’il n’y a pas d’autre solution. Se donner comme seul but l’élimination totale des guerres est utopique, et peut conduire à courir un risque plus élevé. Quant au droit, ce qu’on appelle droit en la matière est trop souvent incertain ou idéologique ; même quand il est défini, il ne comporte pas en lui-même de capacité à s’imposer. Cela ne veut pas dire qu’il faille y renoncer ; mais ses limites ne sont que trop évidentes. Il n’y a pas de légalité internationale nette et univoque ; il y a tout au plus des éléments de légalité. En d’autres termes l’harmonie et la cohabitation sont des objectifs moraux et respectables ; mais il faut les chercher pragmatiquement, sans se fixer sur la pierre philosophale d’une idéologie ou d’une utopie qui, loin de fournir une solution, peuvent créer ou aggraver les problèmes.

En définitive, la paix ne réside pas dans une formule politique comme la démocratisation, ni dans une légalité internationale appuyée ou non sur l’Onu, ni dans des aventures militaires à prétentions moralisantes, mais dans un travail patient et sans cesse menacé, fondé sur une analyse de la situation réelle. Sauf à accepter la paix très particulière que procure un empire, il faut rechercher un certain équilibre entre les pouvoirs, selon un modèle proche de celui du XVIIIe siècle. Il faut ensuite disposer de procédures de résolution des conflits, et c’est là qu’interviennent les institutions internationales malgré leurs limites.

Il faut enfin un esprit de paix, qui se cultive, et là on retrouve le Compendium. C’est le devoir de tout homme de bonne volonté – mais avec lucidité, et donc sans substituer arbitrairement un idéal utopique à la réalité des faits. En particulier, tant qu’apparaîtront des dirigeants sans scrupule, agressifs, tirant avantage du fait que les autres sont pacifiques, il faudra envisager, après épuisement des voies de paix, la possibilité d’un usage raisonné de la force militaire, notamment s’ils agressent les autres. Plus profondément, comme le note le Magistère, un véritable esprit de paix suppose la reconnaissance de valeurs morales objectives, universelles, indépendantes de tout dessein politique particulier, et dépassant le mirage dangereux des idéologies comme le simple jeu de règles de cohabitation. Ce qui est peu cohérent avec le relativisme qui nous domine. Sauf conversion générale, la Civilisation de l’Amour chère aux Papes contemporains n’est pas la tendance spontanée de notre époque (pas plus que des autres). Elle supposerait une véritable conversion, qui devrait être d’ordre spirituel, et donc ne se décrète pas : cela suppose la foi. En bonne logique pour le croyant la paix véritable suppose donc l’évangélisation. Nous retrouvons la première idée du Compendium, et la Bible. Mais nous en sommes loin…

Doctrine / Formation #NLH

Montalembert ou la défense des intérêts catholiques

Une nouvelle émission de TVNormanChannel présentée par Cyril Brun, en collaboration avec le site Cyrano.


Invité : Jean-Noël Dumont, philosophe, fondateur du Collège supérieur de Lyon et administrateur de la Fondation pour l’école, auteur de :

 

NLQ #Rome

Une vidéo du Saint-Siège primée au Festival international de la publicité sociale

Une vidéo du Saint-Siège sur les migrants et les réfugiés a reçu le prix de la « Meilleure stratégie sociale » au Publifestival, le Festival international de la publicité sociale à Madrid, le 15 juin 2018, indique Vatican News en italien du 16 juin.

La vidéo de trois minutes et demie, disponible en 30 langues, a été réalisée par le Dicastère pour le développement humain intégral et produite par l’agence « La Machi Comunicación para buenas causas ».
Lors de la remise du prix, le père Michael Czerny, SJ, sous-secrétaire de la Section Migrants et Réfugiés du Saint-Siège, a déclaré : « Le Saint-Père offre une réponse chrétienne et vraiment civilisée aux besoins immédiats des personnes déplacées vulnérables. La vidéo donne vie à cet appel urgent à travers des images, des mouvements et de la musique. Nous sommes heureux d’aider à diffuser ce message émouvant et encourageant auprès de millions de personnes dans le monde entier. »

La vidéo, note Vatican News, montre les quatre verbes d’action qui, selon le pape François, doivent être au centre de toutes les activités des gouvernements, des institutions et des personnes travaillant dans le domaine de la migration : accueillir, protéger, promouvoir et intégrer.

Présentée pour la première fois lors de la session finale du Pacte mondial des Nations-Unies sur les migrants à Puerto Vallarta, au Mexique, le 4 décembre 2017 et lors du Dialogue du Haut-Commissaire sur les défis de la protection du Pacte mondial pour les réfugiés au Palais des Nations à Genève, le 12 décembre 2017, la vidéo a également été présentée au siège des Nations-Unies à New York et dans d’autres endroits du monde.

Au cours de la même cérémonie a été récompensé aussi le spot de deux minutes et demie de la dernière exhortation apostolique du pape François « Gaudete et Exsultate », sur l’appel à la sainteté dans le monde contemporain, produit par Vatican Media en collaboration avec l’agence La Machi.

Source : Zenit.org – Traduction Océane Le Gall

Conférences/Formations #NLH #NLQ

L’engagement des Chrétiens dans la Cité – week-end d’enseignement les 16 & 17 juin à Paris

La Doctrine Sociale de l’Église s’attaque à cette question depuis le XIXème siècle, pour nous accompagner vers un objectif : articuler engagement et foi chrétienne et mener une existence unifiée par le Christ.

L’engagement politique constitue un des thèmes majeurs de la Doctrine Sociale de l’Église, qui aborde la présence du chrétien dans la Cité comme la réflexion qui accompagne nos choix d’engagement : faire cohabiter nos ambitions personnelles, notre désir de changer le monde, et notre volonté de placer le Christ au cœur de nos vies.

Le week-end

Les 16 et 17 juin 2018, un week-end d’enseignement au Collège des Bernardins sur la Doctrine Sociale de l’Eglise, pour les jeunes qui souhaitent donner sens à leur engagement dans la Cité !

Quelle que soit votre engagement personnel, nous vous proposons de venir réfléchir à ces nombreuses questions. Construit autour d’ateliers, de témoignages et de temps de partage, cet événement s’adresse aux jeunes en fin d’études et aux jeunes actifs.

Programme et inscriptions

Amérique latine #Dans le Monde #NLQ

Grèves au Brésil : les évêques s’interposent en faveur des grévistes

L’épiscopat brésilien s’est exprimé jeudi 31 mai sur la crise sociale et économique que traverse le Brésil depuis dix jours. Les évêques ont fait part de leur solidarité à l’égard des camionneurs en colère.

Les transporteurs routiers brésiliens, essentiellement des camionneurs, protestent depuis dix jours maintenant contre la hausse des prix du carburant (compter plus de 50 % depuis juillet 2017 pour le diesel, selon le quotidien économique brésilien Valor). Le conflit social ne cesse de prendre de l’ampleur d’autant que les camionneurs bloquant les 25 principales artères du pays viennent d’être rejoints par les employés du secteur pétrolier, mercredi 30 mai.

La solidarité des évêques

Face à ce climat hautement tendu, l’épiscopat brésilien s’est exprimé par l’intermédiaire d’une note publiée sur son site internet. Déjà proactifs dans la défense des sans-terre, les évêques brésiliens ont ici fait part de leur  « solidarité avec tous les camionneurs et les travailleurs », qui manifestent ces derniers jours.

Le président de la conférence épiscopale,  le cardinal  Sergio da Rocha, archevêque de Brasilia, a invité « l’ensemble de la société au dialogue et à la non-violence », reconnaissant l’importance de l’activité des chauffeurs de camions.

L’épiscopat réclame ainsi des solutions tournées « vers le bien des personnes et en particulier des plus pauvres », sans nécessité « de soumission aux impératifs du marché ou des intérêts particuliers ».

Un enjeu de la présidentielle d’octobre

La dévaluation continue de la monnaie brésilienne est à l’origine de cette hausse du prix du carburant, décidée par le président Temer, et qui a suscité l’ire des routiers, paralysant le pays. Routes bloquées, vols annulés, écoles fermées, et millions d’animaux tués par manque de nourriture, représentent le quotidien perturbé des Brésiliens depuis plus d’une semaine.

Le président brésilien, Michel Temer, le plus impopulaire de l’histoire du Brésil – il recueille seulement 5 % d’approbation parmi les Brésiliens aujourd’hui -, a cédé à certaines demandes des camionneurs, mais en vain. Il a, entre autres, consenti à une forte réduction des tarifs, tout en stipulant qu’ils ne pourraient être ajustés que mensuellement et non plus quotidiennement. Nombreux sont donc les manifestants appelant à sa démission. Cette crise sociale sera un élément-clé du scrutin présidentiel brésilien prévu les 7 et 28 octobre prochain.

Source : Vatican News

A la une #Tribunes et entretiens

La famille et le totalitarisme de Michael O’Brien

Michael D. O’Brien est un écrivain et artiste canadie, ancien éduteur du magazine catholique des familles et l’auteur de 28 livres dont le roman à succès Père Elie (Elijah), traduit en douze langues.

Dans son encyclique de 1981 sur le rôle de la famille chrétienne dans le monde moderne, Familiaris Consortio, Jean-Paul II a souligné qu’à ce moment de l’histoire, la famille est l’objet de nombreuses forces qui cherchent à la détruire ou à déformer son identité. Dans ce document et de nombreux autres, il a enseigné avec insistance que l’avenir même de la civilisation dépend de notre défense des droits de la famille. Il avertit que chaque fois que ceux-ci sont violés, y compris lors de tentatives de réhabilitation d’une société en crise, l’hostilité envers la famille peut évoluer vers des actes d’agression manifeste ; la société « l’attaque violemment dans ses valeurs et dans ses exigences fondamentales … C’est pourquoi l’Eglise prend ouvertement et avec vigueur la défense des droits de la famille contre les usurpations intolérables de la société et de l’Etat. » (FC n° 46)

Dans son Exhortation Apostolique de 1988 sur les laïcs, Christifideles Laici, il écrit :

« Berceau de la vie et de l’amour, dans lequel l’homme “naît” et “grandit”, la famille est la cellule fondamentale de la société. A cette communauté, il faut réserver une sollicitude privilégiée, chaque fois surtout que l’égoïsme humain, les campagnes contre la natalité, et aussi les conditions de pauvreté et de misère physique, culturelle et morale, et encore la mentalité de recherche du plaisir et de course à la consommation, tarissent les sources de la vie, pendant que les idéologies et différents systèmes … s’attaquent à la fonction éducative propre à la famille… La famille pourra et devra exiger de tous, et d’abord des autorités publiques, le respect de ses droits qui, en sauvant la famille, sauvent la société elle-même. »
– PAPE JEAN-PAUL II, Christifideles Laici, n° 40

Dans son encyclique publiée en 1993, La Splendeur de la Vérité, il a averti une fois encore sur le fait que malgré « la chute des idéologies qui liaient la politique à une conception totalitaire du monde — la première d’entre elles étant le marxisme —, un risque non moins grave apparaît aujourd’hui à cause de la négation des droits fondamentaux de la personne humaine et à cause de l’absorption dans le cadre politique de l’aspiration religieuse qui réside dans le coeur de tout être humain »

« C’est le risque de l’alliance entre la démocratie et le relativisme éthique qui retire à la convivialité civile toute référence morale sûre et la prive, plus radicalement, de l’acceptation de la vérité. En effet, “s’il n’existe aucune vérité dernière qui guide et oriente l’action politique, les idées et les convictions peuvent être facilement exploitées au profit du pouvoir. Une démocratie sans valeurs se transforme facilement en un totalitarisme déclaré ou sournois, comme le montre l’histoire.” »
– PAPE JEAN-PAUL II, Centesimus Annus, 1991, n° 46 ; cité dans Veritatis Splendor, n° 101).

Habituellement, le mot totalitarisme suscite des images mentales de goulags, de polices secrètes et de salles de torture. La littérature du 20ème siècle nous a donné quelques ouvrages de fiction anticipative qui suggèrent une variété de futurs totalitaires envisageables. Le roman 1984 d’Orwell et Brave New World de Huxley nous viennent immédiatement à l’esprit. L’absolutisation du pouvoir de l’État ou des systèmes contrôlés par l’État est commune à ces dystopies.

Le totalitarisme dans toutes ses formes s’efforce invariablement de supprimer les absolus authentiques et d’établir à leur place de faux absolus — généralement sociopolitiques et théoriques, tels que le matérialisme dialectique (le marxisme) et la forme de matérialisme aujourd’hui omniprésent que le Pape Benoît XVI a appelé « la dictature du relativisme moral. » Par contraste, les authentiques absolus sont des vérités fondamentales, ultimes et inconditionnelles, indépendantes du flux et du reflux des cultures, des modes, des mythes et des préjugés. L’exemple le plus évident d’absolus authentiques est le Décalogue. Les Dix Commandements se dressent tel un rempart et un veilleur contre le mal — contre tout ce qui pourrait nous déshumaniser. Ils servent également de repères au milieu des sables mouvants et des motivations subjectives.

Un tyran, au début, ressemble rarement à un monstre. Comme Lénine, Mao ou Hitler, il se présente comme le sauveur de son peuple, mais une fois qu’il a atteint le pouvoir, il finit par dévoiler son jeu, et tôt ou tard son peuple le rejette. Plus difficile à cerner et à rejeter est le tyran idéaliste « plein d’humanité » qui étend son pouvoir pour promouvoir ce qu’il considère être, selon la théorie qui l’anime, le bien de ses sujets. Nous l’avons vu dans le totalitarisme non-violent ou « soft » qui a balayé les nations autrefois chrétiennes du monde occidental, avec son démantèlement des lois pro-vie et pro-famille dans de nombreux pays et l’imposition de nouvelles lois qui portent profondément atteinte à l’autonomie morale des églises et des individus. Considérez les efforts anti-population de la carotte et du bâton de l’ONU, parallèlement aux tentatives du Parlement européen d’imposer des lois immorales aux États membres, les attaques de l’administration Obama contre la liberté religieuse, et le couplage généralisé de l’avortement permissif, de l’euthanasie et des lois sur le “mariage” homosexuel à de nouvelles lois contre les « crimes haineux » qui punissent toute opposition publique envers l’agenda révolutionnaire. Considérez le fait surprenant que des évêques dans des Etats démocratiques tels que le Canada, l’Espagne ou la France ont été traduits devant des « tribunaux des droits de la personne » et des cours pénales pour avoir simplement enseigné la vérité sur ces questions.

Les nouveaux totalitarismes sont parvenus à aller aussi loin parce que leurs efforts pour remodeler les valeurs morales ont été déployés sans avoir à manifester les persécutions les plus grossières et violentes. Au lieu de cela, ils poursuivent leurs objectifs par une révolution sociale implacable, soi-disant fondée sur des principes, qui repose sur une propagande et une manipulation incessantes, présentant l’illusion de la liberté, de l’unité et de la diversité, alors même qu’ils érodent les trois. Le plus odieux étant que la déconstruction des fondements moraux de la civilisation est promulguée au nom d’une croisade morale.

Bien sûr, le tyran idéaliste trouvera que la nature humaine fondamentale est plutôt difficile à remodeler, et avec le temps il aura besoin d’étendre continuellement son pouvoir jusqu’à ce que son contrôle approche le niveau de totalité. S’il s’y prend avec intelligence et remplit le monde d’une belle rhétorique, tout en prenant soin de ne pas empiéter grossièrement sur nos droits les plus agréables, et si, en même temps, il prend sur ses propres épaules nos droits et devoirs les moins plaisants, ceux qui demandent efforts et sacrifices, alors il peut réussir pour un temps. Ce n’est jamais autant réalisable que dans une période historique de stress extrême. Dans un tel climat, la suppression de nos responsabilités n’est pas ressentie comme une privation ; cela nous donne plutôt le sentiment d’être soulagés d’intolérables tensions. Lorsque cela se produit à une échelle massive, aucune pratique dictatoriale ni destruction de livres ou exécutions grotesques ne sont nécessaires. Dans certains cas, il peut même n’y avoir aucun dictateur visible, seulement un système ou une philosophie sociale qui imprègne et cherche à tout contrôler. En effet, le monde peut sembler plus ou moins normal. Le philosophe catholique Josef Pieper souligne que c’est, de toutes, la forme la plus dangereuse de totalitarisme, presque impossible à rejeter, parce qu’elle ne semble jamais être ce qu’elle est en réalité. (Josef Pieper : an Anthology, Ignatius Press, San Francisco, 1989, p.228)

Le monstre tyran et le tyran « humaniste » offrent tous deux quelque chose qui semble être un bien. Les deux, à la fin, exigeront un prix terrible. Au début, ce prix peut sembler petit et suffisamment inoffensif. On nous demande de faire un léger compromis ici, un autre là, sans se douter que finalement il ne nous restera plus assez de force pour résister à la trahison complète. Trop facilement, le juste discernement d’un peuple peut être neutralisé quand un tyran prend le pouvoir sans aucun des sinistres costumes que portent habituellement les dictateurs violents. Quand les erreurs se présentent sous des déguisements plaisants et sont promues par des faiseurs d’opinion attrayants, ceux qui vivent dans un tel milieu ont plus d’une difficulté à surmonter pour parvenir à évaluer correctement ce qui leur est fait. Ils se retrouvent au beau milieu d’événements en cours de réalisation, et sont donc confrontés au problème de la perception : comment percevoir la structure cachée de leur époque complexe, comment prendre du recul pour la voir objectivement tout en y demeurant actif, en tant qu’agent au service du bien.

Comment pouvons-nous, en tant que catholiques, y parvenir si nous ne sommes pas ancrés dans la vérité ? Serons-nous prêts à compromettre les absolus moraux dans l’éducation de nos enfants, par exemple, simplement parce que des « experts » ayant une belle rhétorique nous disent que nous devons le faire ? Dans mon pays d’origine, le Canada, les systèmes d’éducation du gouvernement imposent aujourd’hui des programmes d’éducation sexuelle et d’ingénierie sociale radicalement désordonnés dans toutes les écoles, y compris les écoles catholiques. L’endoctrinement et l’homogénéisation de l’esprit de nos enfants deviendront-ils acceptables simplement parce que nous voulons que la prochaine génération soit bien équipée pour faire face à une société profondément désordonnée ? Serons-nous obligés d’acquiescer et de sourire face à la redéfinition du mariage et de la famille en une construction sociologique pratiquement dénuée de sens ?

Que faudra-t-il pour que notre peuple comprenne que lorsque les sentiments humanistes remplaceront les absolus moraux, il ne faudra pas longtemps avant que les idéalistes révolutionnaires commencent à envahir les familles au nom de la famille et à détruire les vies humaines au nom de l’humanité ? C’est la plus grande tentation de l’idéaliste, la tentation par laquelle les nations et les cultures tombent le plus souvent. Le détenteur du pouvoir se leurre en pensant qu’il peut ramener la réalité à une condition moins désagréable. S’il parvient à convaincre une population d’un tel mensonge et en même temps propose un bouc émissaire comme ennemi du bien commun, alors des maux indescriptibles peuvent être libérés dans la société. Ceux qui sont victimes de telles tromperies de masse les reconnaissent rarement comme telles, et peuvent exécuter les actes les plus odieux tout en s’auto-justifiant. Les démocraties ne sont pas à l’abri de ces illusions, bien qu’elles tendent à des formes d’oppression qui ne sont pas ouvertement violentes au début. Au fur et à mesure que les démocraties dégénèrent, néanmoins, l’oppression cachée se transforme progressivement en violations plus flagrantes de la liberté.

Dans son encyclique de 1995, L’Evangile de la vie, Saint Jean-Paul II écrivait :

« Ainsi la démocratie, en dépit de ses principes, s’achemine vers un totalitarisme caractérisé. L’Etat n’est plus la « maison commune » où tous peuvent vivre selon les principes de l’égalité fondamentale, mais il se transforme en Etat tyran qui prétend pouvoir disposer de la vie des plus faibles et des êtres sans défense, depuis l’enfant non encore né jusqu’au vieillard, au nom d’une utilité publique qui n’est rien d’autre, en réalité, que l’intérêt de quelques-uns… En réalité, nous ne sommes qu’en face d’une tragique apparence de légalité et l’idéal démocratique, qui n’est tel que s’il reconnaît et protège la dignité de toute personne humaine, est trahi dans ses fondements mêmes : « Comment peut-on parler encore de la dignité de toute personne humaine lorsqu’on se permet de tuer les plus faibles et les plus innocentes ? Au nom de quelle justice pratique-t-on la plus injuste des discriminations entre les personnes en déclarant que certaines d’entre elles sont dignes d’être défendues tandis qu’à d’autres est déniée cette dignité ? ». Quand on constate de telles manières de faire, s’amorcent déjà les processus qui conduisent à la dissolution d’une convivialité humaine authentique et à la désagrégation de la réalité même de l’Etat. »
PAPE JEAN-PAUL II, Evangelium Vitae, n° 20-21

Notre défense de la réalité elle-même, notre résistance aux diverses formes de totalitarisme, exigeront à la fois des mesures réactives fortes et proactives. À la base de toute dissidence efficace, nous devons commencer par notre propre examen de conscience, un rétablissement de la vénération de « la vérité intégrale sur l’homme », un retour aux principes de l’Evangile dans chaque aspect de nos vies et, surtout, une profonde conversion au seul véritable Dieu. De cette façon, en passant d’un concept tragiquement retardé des droits de l’homme à la primauté des droits de Dieu et des responsabilités de l’homme, nous vivrons portés par le courant de la grâce, enveloppés du manteau de l’autorité divine, en parfaite fidélité à la mission de l’Église, in statu missionis. Ainsi, en nous unissant à l’obéissance du Christ sur la Croix, nous participerons au retournement du péché d’Adam et trouverons le sentier de la liberté, la mort qui mène à la vie. Et ce faisant, nous participerons à la rédemption du monde.

Dans une interview il y a de nombreuses années, Jean-Paul II disait ceci : « Je préférerais mille fois plus une Église persécutée à une Église compromise. » Il savait que l’Église se tient comme unique défense de l’intégralité des absolus humains et divins. Si nous voulons rester libres au sens propre du terme — libres d’être totalement fidèles à la mission qui nous a été divinement confiée en ce monde, libres de défendre l’Amour et la Vérité, libres de défendre la dignité éternelle et la valeur de tout être humain — nous devons toujours chercher à être un signe de contradiction, et si nécessaire à accepter que la société, de plus en plus dominée par un messianisme séculier intrinsèquement pervers, nous condamne. (voir Catéchisme de l’Église catholique, 675-677).

Parce que « l’avenir de l’humanité passe par la famille », l’Église défend la vie et la famille avec une inflexible clarté. Comme son Maître, elle est miséricordieuse, tout en nous montrant qu’il n’y a pas de vraie miséricorde sans vérité — la vérité qui respecte suffisamment l’homme pour vouloir le tirer vers le haut. Elle ne confond pas l’inculturation véritable avec l’assimilation par le spiritus mundi (et les esprits adverses les plus sombres à l’oeuvre à travers cet esprit). Les synodes peuvent aller et venir, alternativement édifiants ou peu concluants, mais l’Epouse du Christ demeurera, persévérant dans un état de préparation continue pour sa rencontre avec son Epoux. Nous ne devons jamais nous laisser consterner lorsque la confusion et l’ambiguïté se manifestent en son sein, soit dans les églises particulières, soit sur le siège de l’autorité à ses plus hauts niveaux.

L’Église continuera-t-elle à convertir le monde ou, comme l’a suggéré le Pape Benoît XVI, deviendra-t-elle beaucoup plus petite, un petit reste de croyants purifiés par la persécution mondiale ? Seul le Christ connaît la réponse. Mais de ceci l’on peut être sûr : malgré les souffrances auxquelles nous serons confrontés dans un avenir plus ou moins proche, la famille restera ce qu’elle est — un chêne qui fleurit en hiver. La famille continuera, comme elle l’a toujours fait, à préparer les semences du printemps qui vient après le présent hiver. Lorsque les tyrans, les propagandistes, et les ingénieurs sociaux auront été balayés, quand la haine et le désespoir se seront épuisés, la terre s’affligera puis renaîtra. L’Église et la Famille resteront. Alors, tous ceux qui auront semé au milieu des tribulations récolteront une moisson de joie.

Michael O’Brien

Source et traduction : Pierre et Les Loups

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Les semaines sociales font le bilan de la première année d’Emmanuel Macron

Accusé d’être le « président des riches » par ses opposants, le chef de l’Etat n’a pour le moment pas montré de politique sociale claire malgré les nombreuses réformes engagées. C’est ce que nous explique Dominique Quinio, la présidente des Semaines sociales de France.
C’était il y a tout juste un an, le 7 mai 2017, Emmanuel Macron emportait l’élection présidentielle face au Front national de Marine Le Pen. À 39 ans, il est devenu le plus jeune chef de l’Etat français. Après un an au pouvoir, le président a montré sa détermination à tenir ses promesses de campagnes et a engagé des réformes à un rythme effréné. La réforme du code du travail a été  lancée deux semaines après l’élection présidentielle, suivie de la loi pour la confiance dans la vie politique, promulguée le 15 septembre 2017. Le gouvernement a également multiplié les textes sur la fiscalité et l’éducation. Le projet de loi asile et immigration ou le pacte ferroviaire doivent désormais être validé par le Sénat. Des réformes menées à marche forcée, quitte à provoquer la colère des organisations syndicales et d’une partie de la société, se sentant exclus des négociations.

Une pensée présidentielle qui se veut « complexe »

Le président peine en effet à expliquer sa pensée, qu’il aime décrire comme « complexe », et à se détacher de l’image « président des riches ». Trois quarts des Français perçoivent ainsi Emmanuel Macron, selon un sondage Odoxa-Dentsu Consulting pour Franceinfo et Le Figaro publié vendredi 4 mai. L’ISF a été transformé, seuls les biens immobiliers seront désormais soumis à l’impôt sur la fortune, rebaptisé impôt sur la fortune immobilière. Le gouvernement s’est engagé à diminuer nettement l’impôt sur les sociétés et l’« exit tax », un impôt destiné à réduire l’évasion fiscale de chefs d’entreprise, sera également supprimé dès 2019.

Face à cette étiquette de « président des riches », peut-on parler d’une véritable politique sociale initiée par Emmanuel Macron ? La réponse de Dominique Quinio, elle est présidente des Semaines sociales de France.

Source : Vatican News – Entretien réalisé par Joris Bolomey

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Benoit XVI : “Sans Dieu, les droits de l’homme s’effondrent”

Éléments pour une discussion sur le livre de Marcello Pera « La Chiesa, i diritti umani e il distacco da Dio ». (l’Eglise, les droits de l’homme et le détachement de Dieu)
de Joseph Ratzinger

Ce livre représente sans aucune doute un défi majeur pour la pensée contemporaine et aussi, particulièrement, pour l’Eglise et la théologie. Le hiatus entre les affirmations des papes du XIXè siècle et la nouvelle vision qui commence avec « Pacem in terris » est évidente et l’on a beaucoup débattu à ce sujet.  Elle se trouve aussi au cœur de l’opposition de Lefèbvre et de ses partisans contre le Concile.  Je ne me sens pas en mesure de fournir une réponse claire à la problématique soulevée par votre livre ; je me limiterai donc à faire quelques remarques qui, à mon sens, pourraient être importantes pour une discussion ultérieure.

1.  Ce n’est que grâce à votre livre qu’il m’est apparu clairement dans quelle mesure « Pacem in terris » est à l’origine d’une nouvelle orientation. J’étais conscient de l’ampleur de l’impact de cette encyclique sur la politique italienne : c’est elle qui a donné l’impulsion décisive pour l’ouverture à gauche de la Démocratie Chrétienne. Je n’étais en revanche pas conscient du nouveau départ qu’elle a constitué, notamment par rapport aux idéaux fondamentaux de ce parti. Et néanmoins, pour autant que je m’en souvienne, ce n’est qu’avec Jean-Paul II que la question des droits de l’homme a acquis une importance de premier plan dans le Magistère et dans la théologie postconciliaire.A partir de là, cette affirmation ne concernait plus seulement les dictatures athées mais également les États fondés sur base d’une justification religieuse comme on en trouve surtout dans le monde musulman. À la fusion du politique et du religieux dans l’islam, qui limite nécessairement la liberté des autres religions et donc aussi celle des chrétiens, on oppose la liberté de conscience qui considère dans une certaine mesure l’État laïque lui-même comme étant la forme juste de l’État, une forme qui donne de l’espace à cette liberté de conscience réclamée par les chrétiens depuis le début. En cela, Jean-Paul II savait qu’il était en profonde continuité avec les origines de l’Église. Il se trouvait devant un État qui connaissait la tolérance religieuse, bien sûr, mais qui identifiait autorité publique et autorité divine, ce que les chrétiens ne pouvaient accepter. La foi chrétienne, qui annonçait une religion universelle pour tous les hommes, incluait nécessairement une limitation fondamentale de l’autorité de l’État en raison des droits et des devoirs de la conscience individuelle.

Ce n’est pas en ces termes que l’idée des droits de l’homme était formulée. Il s’agissait plutôt de fixer l’obéissance de l’homme à Dieu comme limite de l’obéissance à l’État. Cependant, il ne me semble pas justifié de définir le devoir d’obéissance de l’homme à Dieu comme un droit par rapport à l’État. Et à cet égard, il était parfaitement logique que Jean-Paul II, devant la relativisation chrétienne de l’État en faveur de la liberté de l’obéissance à Dieu, vit ainsi s’exprimer un droit humain qui précédait toute autorité de l’État. Je crois qu’en ce sens le Pape ait pu affirmer qu’il y avait certainement une profonde continuité entre l’idée de fond des droits de l’homme et la tradition chrétienne, même si bien sûr les instruments respectifs, les mots et la pensée étaient très éloignés l’un de l’autre.

J’ai l’impression qu’en ce qui concerne le Saint Pape, il ne s’agisse pas tant du résultat d’une réflexion (même si elles sont nombreuses chez lui) que de la conséquence d’une expérience pratique. Contre l’emprise totalitaire de l’Etat marxiste et de son idéologie sous-jacente, il a vu dans cette idée des droits de l’homme l’arme concrète en mesure de limiter le caractère totalitaire de l’État, offrant ainsi l’espace de liberté nécessaire non seulement pour la pensée de l’individu mais aussi et surtout pour la foi des chrétiens et pour les droits de l’Église. L’image séculaire des droits de l’homme, selon la formulation qu’on leur a donnée en 1948, lui est apparue de toute évidence comme la force rationnelle qui contrebalançait la prétention universelle, au niveau idéologique et pratique, de l’Etat fondé sur le marxisme. C’est ainsi qu’en tant que pape, il a affirmé que la reconnaissance des droits de l’homme était une force reconnue par la raison universelle dans le monde entier contre les dictatures de toute sorte.

2.  A mon avis, dans la doctrine de l’homme fait à l’image de Dieu, on retrouve fondamentalement ce que Kant affirme quand il définit l’homme comme une fin et non comme un moyen. On pourrait également dire qu’elle contient l’idée que l’homme est sujet et non pas seulement objet de droit. Cet élément constitutif de l’idée des droits de l’homme est à mon sens exprimée clairement dans la Genèse : « Quant au sang, votre principe de vie, j’en demanderai compte à tout animal et j’en demanderai compte à tout homme ; à chacun, je demanderai compte de la vie de l’homme, son frère. Si quelqu’un verse le sang de l’homme, par l’homme son sang sera versé. Car Dieu a fait l’homme à son image. » (Gn 9, 5-6). Le fait d’être créé à l’image de Dieu inclut le fait que la vie de l’homme soit placée sous la protection spéciale de Dieu et le fait que l’homme, par rapport aux lois humains, soit titulaire d’un droit instauré par Dieu lui-même.Sauf erreur de ma part, Jean-Paul II concevait son engagement en faveur des droits de l’homme dans une continuité avec l’attitude adoptée par l’Eglise primitive envers l’État romain. De fait, le mandat du Seigneur de faire de toute les nations des disciples avait créé une situation nouvelle dans le rapport entre la religion et État. Jusqu’à cette époque, aucune religion ne prétendait à l’universalité. La religion constituait une partie essentielle de l’identité de chaque société. Le mandat de Jésus ne signifie pas qu’il faille exiger une transformation de la structure des sociétés individuelles mais il exige toutefois que dans chaque société, on donne la possibilité d’accueillir son message et de vivre en conformité avec celui-ci.

Il en découle surtout en premier lieu une nouvelle définition de la nature même de la religion : celle-ci n’est plus un rite ou une observance qui garantit en définitive l’identité de l’État. Elle est en revanche reconnaissance (foi) et précisément reconnaissance de la vérité. Puisque l’esprit de l’homme a été créé pour la vérité, il est clair que la vérité oblige mais non pas dans le sens d’une éthique du devoir de type positiviste mais bien à partir de la nature de la vérité même qui, précisément de cette manière, rend l’homme libre. Ce lien entre religion et vérité comprend un droit à la liberté qu’il est légitime de considérer en profonde continuité avec le noyau authentique de la doctrine des droits de l’homme, comme l’a évidemment fait Jean-Paul II.

Une telle conception a acquis une importance fondamentale au début des temps modernes avec la découverte de l’Amérique. Tous les nouveaux peuples rencontrés n’étaient pas baptisés, c’est ainsi que s’est posée la question de savoir s’ils avaient des droits ou pas. Selon l’opinion dominante, ils ne devenaient des sujets de droits à proprement parler que par le baptême. La reconnaissance qu’ils étaient à l’image de Dieu en vertu de la création – et qu’ils demeuraient tels même après le péché originel – signifiait qu’ils étaient déjà des sujets de droit avant le baptême et que donc ils pouvaient prétendre au respect de leur humanité. À mon sens, il me semble qu’il s’agissait là d’une reconnaissance des « droits de l’homme » qui précèdent l’adhésion à la foi chrétienne et au pouvoir de l’état, quel que soit sa nature spécifique.

3.  Vous avez à juste titre considéré comme fondamentale l’idée augustinienne de l’État et de l’histoire en la plaçant à la base de votre vision de la doctrine chrétienne et de l’État. Toutefois, le point de vue d’Aristote aurait mérité une attention plus grande encore. Pour autant que je puisse en juger, elle n’a eu que peu d’importance dans la tradition de l’Église médiévale, d’autant plus qu’elle fut adoptée par Marsile de Padoue pour s’opposer au magistère de l’Église. Elle a ensuite été reprise de plus en plus, à partir du XIXe siècle quand on a commencé à développer la doctrine sociale de l’Église. On partait alors d’un double ordre : l’ordo naturaliset l’ordo supernaturalis ; là où l’on considérait que l’ordo naturalis se suffisait à lui-même. On a expressément mis en évidence que l’ordo supernaturalis était un ajout libre de l’ordre de la grâce pure auquel on ne peut prétendre à partir de l’ordo naturalis.

En construisant un ordo naturalis qu’il est possible d’appréhender de façon purement rationnelle, on tentait de bâtir une base argumentative grâce à laquelle l’Eglise aurait pu faire valoir ses positions éthiques dans le débat politique sur la base de la pure rationalité. Et de fait, on retrouve dans cette vision le fait que même après le péché originel, l’ordre de la création, bien que blessé, n’a pas été complètement détruit. Faire valoir ce qui est authentiquement humain là où il n’est pas possible de se prévaloir de la foi est en soi une position juste. Elle correspond à l’autonomie dans le cadre de la création et à la liberté essentielle de la foi. En ce sens, une vision approfondie de l’ordo naturalis du point de vue de la théologie de la création est justifiée, voire nécessaire, en lien avec la doctrine aristotélicienne de l’État. Mais il y a également des dangers :

a) On peut très facilement oublier la réalité du péché originel et en arriver à des formes naïves d’optimisme qui ne rendent pas justice à la réalité.

b) Si l’on considère l’ordo naturalis comme une totalité se suffisant à elle –même et qui n’aurait pas besoin de l’Évangile, on court alors le risque que tout ce qui est spécifiquement chrétien ne finisse par apparaître comme une superstructure en fin de compte superflue que l’on aurait superposée à l’humain naturel. Je me souviens en effet qu’on m’a une fois présenté le brouillon d’un document qui se terminait par des formules très pieuses alors que dans toute l’argumentation non seulement Jésus Christ et son évangile n’apparaissaient nulle part mais Dieu non plus, ils semblaient être superflus. Naturellement, on croyait pouvoir construire un ordre de la nature purement rationnel, qui n’est pas à proprement parler véritablement rationnel et qui, d’un autre côté, menace de reléguer tout ce qui est spécifiquement chrétien dans le domaine du simple sentiment. C’est là qu’apparaît clairement la limite de la tentative de concevoir un ordo naturalis refermé sur lui-même et autosuffisant. Le Père de Lubac, dans son « Surnaturel », a cherché à démontrer que Saint Thomas d’Aquin lui-même – dont il se réclamait pour formuler cette tentative – n’avait en réalité pas entendu cela.

c) L’un des problèmes fondamentaux d’une telle tentative consiste dans le fait qu’avec l’oubli de la doctrine du péché original naît une confiance naïve en la raison qui ne perçoit pas la complexité effective de la connaissance rationnelle dans le domaine éthique. Le drame de la controverse sur le droit naturel montre clairement que la rationalité métaphysique, qui est présupposée dans ce contexte, n’est pas immédiatement évidente. Il me semble que Kelsen avait raison quand il disait que dériver un devoir de l’être n’est raisonnable que si Quelqu’un a déposé un devoir dans l’être. Cette thèse n’était pas digne de discussion pour lui. Il me semble donc qu’en définitive, tout repose sur le concept de Dieu. Si Dieu existe, s’il y a un créateur, alors même l’être peut parler de lui et indiquer à l’homme un devoir. Dans le cas contraire, l’éthos finit par se réduire au pragmatisme. C’est pourquoi dans ma prédication et dans mes écrits, j’ai toujours affirmé la centralité de la question de Dieu. Il me semble que cela soit le point vers lequel convergent fondamentalement la vision de votre livre et ma pensée. L’idée des droits de l’homme ne garde en dernière analyse sa solidité que si elle est ancrée dans la foi en Dieu créateur. C’est de là qu’elle reçoit à la fois la définition de ses limites et sa justification.

4.  J’ai l’impression que dans votre livre précédent, « Perché dobbiamo dirci cristiani », vous considériez l’idée de Dieu des grands libéraux d’une manière différente à votre nouvel ouvrage. Dans ce dernier, elle apparaît comme une étape vers la perte de la foi en Dieu. Au contraire, dans votre premier livre, à mon avis, vous aviez montré de façon convaincante que, sans l’idée de Dieu, le libéralisme européen est incompréhensible et illogique. Pour les pères du libéralisme, Dieu était encore le fondement de leur vision du monde et de l’homme, de sorte que, dans ce livre, la logique du libéralisme rend justement nécessaire la confession du Dieu de la foi chrétienne. Je comprends que les deux analyses soient justifiées : d’un côté, dans le libéralisme, l’idée de Dieu se détache de ses fondements bibliques perdant ainsi lentement sa force concrète ; de l’autre, pour les grands libéraux, Dieu existe et est incontournable. Il est possible d’accentuer l’un ou l’autre aspect du processus. Je crois qu’il est nécessaire de les mentionner tous les deux. Mais la vision contenue dans votre premier livre reste pour moi incontournable : c’est-à-dire celle selon laquelle le libéralisme, s’il exclut Dieu, perd son fondement même.

5.  L’idée de Dieu inclut le concept fondamental de l’homme en tant que sujet de droit, justifiant et établissant ainsi les limites de la conception des droits humains. Dans votre livre, vous avez montré de façon persuasive et rigoureuse ce qui se passe quand on détache me concept des droits humains de l’idée de Dieu. La multiplication des droits finit par entraîner la destruction de l’idée de droit et aboutit inévitablement au « droit » nihiliste de l’homme de se nier lui-même : l’avortement, le suicide, la production de l’homme comme un objet deviennent des droits de l’homme en même temps nient ce dernier. Ainsi, il ressort de façon convaincante de votre livre que l’idée des droits de l’homme séparée de l’idée de Dieu finit par mener non seulement à la marginalisation du christianisme mais en fin de compte à sa négation. Ce point, qui me semble être le véritable but de votre livre, est très pertinent face à l’actuel évolution spirituelle de l’Occident qui nie toujours davantage ses racines chrétiennes et se retourne contre elles.

Source : Diakonos.be

Nous avions évoqué le sujet ici

NLQ #Rome

Le plaidoyer du Pape François contre l’esclavage moderne

 

A l’occasion du forum qui se tient à Buenos Aires du 5 au 8 mai sur l’esclavage moderne, « Vieux problèmes du nouveau monde », le Pape François a tenu à réaliser un message vidéo pour faire part de son soutien et de sa préoccupation pour les victimes de l’esclavage moderne.

« Personne ne peut se laver les mains devant cette réalité tragique, s’il ne veut pas être complice de ce crime contre l’humanité », les mots choisis par le Saint-Père sont forts, pour lutter contre l’esclavage moderne, à l’occasion du forum « Vieux problèmes du nouveau monde » qui se déroule en Argentine du 5 au 8 mai.

Dans son message vidéo, le Pape François salue les participants à ce II Forum, et affirme que l’esclavage « n’est pas quelque chose d’autre temps » ; mais « une pratique qui a des racines profondes » et se manifeste encore aujourd’hui et sous de nombreuses formes différentes telles que la traite des êtres humains, l’exploitation du travail par la dette, l’exploitation des enfants et l’exploitation sexuelle, sans oublier le travail domestique forcé , dont les victimes s’élèveraient dans le monde à 40 millions de personnes.

Selon le Global Slavery Index, 58 % des victimes sont répartis dans 5 pays : Inde, Chine, Pakistan, Bangladesh et Ouzbékistan.

Femmes et filles représentent 71 % des esclaves, soit près de 29 millions de personnes. Une victime de l’esclavage moderne sur quatre est un enfant, soit environ 10 millions d’individus.

En intégralité, le script du message vidéo du Pape François :

Chers frères et sœurs,

J’ai accepté avec plaisir l’invitation à adresser mes salutations à vous qui participez à ce forum sur les formes modernes d’esclavage : « Vieux problèmes du nouveau monde », organisé par le diocèse orthodoxe de Buenos Aires, dirigé par le Métropolite Tarasios,  par l’Institut orthodoxe « Patriarche Athénagoras » de Berkeley en Californie, et sous le patronage du Patriarcat œcuménique. Tout d’abord, je tiens à exprimer ma profonde gratitude au Patriarche œcuménique, Sa Sainteté Bartholomée Ier, ainsi qu’à l’archevêque de Canterbury, Sa Grâce, Justin Welby, qui ont inauguré ce forum l’année dernière.

Cela me réconforte de savoir que nous partageons la même préoccupation pour les victimes de l’esclavage moderne.

L’esclavage n’est pas quelque chose d’un autre temps. C’est une pratique qui a des racines profondes et se manifeste encore aujourd’hui sous de nombreuses formes : la traite humaine, l’exploitation du travail par la dette, l’exploitation des enfants, l’exploitation sexuelle et le travail domestique forcé. Chacune de ces formes est plus sérieuse et inhumaine que les autres. Malgré le manque d’information dans certaines régions du monde, les chiffres sont spectaculairement élevés et, très probablement, sous-estimés. Selon certaines statistiques récentes, il y aurait plus de 40 millions de personnes, hommes, mais surtout femmes et enfants, qui souffrent d’esclavage. Pour avoir une idée, si elles vivaient dans une seule et même ville, il s’agirait de la plus mégapole de notre planète, et aurait plus ou moins une population quatre fois supérieure au Grand Buenos Aires.

Personne ne peut se laver les mains devant cette réalité tragique, s’il ne veut pas être complice de ce crime contre l’humanité. Le premier devoir qui s’impose est de mettre en place une stratégie qui permettra une meilleure connaissance du sujet, de déchirer le voile de l’indifférence qui semble couvrir le sort de cette partie de l’humanité qui souffre, qui est en train de souffrir. Il semblerait que beaucoup ne souhaitent pas comprendre l’ampleur du problème.

Certains, qui sont directement impliqués dans des organisations criminelles, ne veulent pas en être informés, simplement parce qu’ils en tirent de grands bénéfices grâce aux nouvelles formes d’esclavage. Il y a aussi ceux qui, malgré leur connaissance du problème, ne veulent pas parler parce que c’est là que se termine la « chaîne de consommation », en tant que consommateur de « services » qui offrent des hommes, des femmes et des enfants devenus esclaves. Nous ne pouvons pas être distraits : nous sommes tous appelés à sortir de toutes les formes d’hypocrisie, affrontant cette réalité que nous faisons partie du problème. Le problème n’est pas une chose extérieure devant nous : il m’implique. Nous ne sommes pas autorisés à détourner le regard, à déclarer notre ignorance ou notre innocence.

La deuxième grande tâche consiste à agir en faveur de ceux qui sont devenus des esclaves : défendre leurs droits, empêcher les corrompus et les criminels d’échapper à la justice et d’avoir le dernier mot sur les personnes exploitées. Il ne suffit pas que certains États et organisations internationales adoptent une politique particulièrement dure en voulant punir l’exploitation des êtres humains, si les causes ne sont pas abordées… Les racines les plus profondes du problème. Lorsque les pays souffrent de pauvreté extrême, ils subissent la violence et la corruption, ni l’économie, ni le cadre législatif, ni les infrastructures de base ne sont efficaces ; ils ne peuvent garantir la sécurité, ni les biens, ni les droits essentiels. De cette façon, il est plus facile pour les auteurs de ces crimes de continuer à agir en toute impunité. De plus, il y a un fait sociologique : le crime organisé et le trafic illégal d’êtres humains choisissent leurs victimes parmi les personnes qui ont aujourd’hui peu de moyens de subsistance et encore moins d’espoir pour l’avenir. Pour être plus clair : parmi les plus pauvres, parmi les plus marginalisés, les plus mis au rebut. La réponse fondamentale réside dans la création d’opportunités pour le développement humain intégral, en commençant par une éducation de qualité : c’est le point clé, une éducation de qualité dès la petite enfance, pour continuer à générer de nouvelles opportunités de croissance par le travail. Éducation et travail.

Cet immense travail, qui demande du courage, de la patience et de la persévérance, nécessite un effort commun et global de la part des différents acteurs qui composent la société. Les Églises doivent également s’engager dans cette tâche. Bien que les individus et les groupes spéculent sans vergogne sur l’esclavage, nous les chrétiens, tous ensemble, nous sommes appelés à développer une collaboration de plus en plus grande pour que nous dépassons tous les types d’inégalité, la discrimination de toute nature, ce qui est exactement ce qui permet qu’un homme peut être l’esclave d’un autre homme. Un engagement commun pour faire face à ce défi sera une aide valable pour la construction d’une société renouvelée orientée vers la liberté, la justice et la paix.

Source : Vatican News