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Comment célbrait-on la Pentecôte à Jérusalem au IVème siècle

Suite et fin de notre série sur les fêtes pascales, l’Ascension et la Pentecôte à travers les récit d’Egérie. Merci au professeur Thelamon pour ce roman historique liturgique

A Jérusalem avec Égérie pour célébrer la Pentecôte

 

Après avoir juste indiqué : « Le jeudi, quarantième jour, l’office se célèbre de la manière habituelle », Égérie décrit les célébrations du cinquantième jour qui comportent en fait la commémoration de l’Ascension du Seigneur au mont des Oliviers et celle de la descente du Saint Esprit sur les apôtres à Sion. En 384, à Jérusalem, l’Ascension n’était pas encore célébrée au quarantième jour (v. Infocatho …).

Comme lors des fêtes pascales le clergé, moines, moniales, ascètes et tout le peuple fidèle parcourent en longues et lentes processions les lieux où ces évènements se sont produits. Une journée longue et fatigante, du chant du premier coq à la nuit tombée, souligne Égérie.

De bon matin …

« Le cinquantième jour après Pâques, un dimanche, qui est une journée très chargée pour le peuple, on fait comme d’habitude depuis le chant du premier coq : on fait la vigile à l’Anastasis, pour que l’évêque lise ce passage de l’évangile qu’on lit toujours le dimanche, celui de la résurrection du Seigneur.[…] Quand le matin est venu, tout le peuple se réunit dans l’église majeure, c’est-à-die le Martyrium, et on fait tout ce qu’il est d’usage de faire : les prêtres prêchent, puis l’évêque, on offre l’oblation comme on a coutume de faire le dimanche. Mais ce jour-là, on hâte le renvoi du Martyrium pour qu’il ait lieu avant la troisième heure.

En effet, quand on a fait le renvoi, tout le peuple sans exception conduit l’évêque à Sion, avec des hymnes, mais de manière qu’on soit à Sion juste à la troisième heure. »

Sion, le lieu de la descente du Saint-Esprit

A Jérusalem, c’est sur le lieu et à l’heure même où se produisit la descente du Saint Esprit sur les premiers disciples qu’il est fait mémoire de l’évènement. Cette commémoration est marquée par une seconde célébration de l’eucharistie comme le Jeudi-Saint et durant la nuit de Pâques.

« Quand on est arrivé à Sion, on lit ce passage des Actes des Apôtres où l’Esprit descendit, de sorte que les gens de toutes langues comprenaient ce qui se disait. Ensuite on fait l’office de la manière habituelle. Les prêtres lisent ce passage des Actes des Apôtres parce que, d’après cette lecture, c’est à cet endroit, à Sion – où se trouve maintenant une autre église – que la foule s’était jadis rassemblée après la passion du Seigneur avec les Apôtres lorsque cela eut lieu […]. Après cela l’office a lieu de la manière habituelle ; on fait l’oblation ici aussi, et avant le renvoi, l’archidiacre élève la voix et dit : “ Aujourd’hui aussitôt après la sixième heure, soyons tous présents sur l’Éléona, à l’Imbomon.”  Tout le peuple retourne alors, chacun dans sa maison, se reposer. »

 

Sur le mont des Oliviers, l’Imbomon, le lieu de l’Ascension

La cérémonie à l’Imbomon commémore en fait l’Ascension, mais la topographie et le souci de respecter l’heure des événements, l’emportent sur la chronologie, et  c’est ainsi qu’on fait mémoire de l’Ascension l’après-midi après avoir commémorer la Pentecôte le matin.

« Après le déjeuner, on monte au mont des Oliviers, l’Éléona, chacun comme il le peut, de sorte qu’il n’est pas un chrétien qui reste dans la ville et que tous s’y rendent. Quand on est monté sur le mont des Oliviers, l’Éléona, on va d’abord à l’Imbomon, l’endroit d’où le Seigneur est monté aux cieux. L’évêque et les prêtres, mais aussi tout le peuple, s’assoient là. On y lit des lectures, on intercale des hymnes, on dit des antiennes appropriées à ce jour et à ce lieu : les prières qu’on intercale sont aussi en de tels termes qu’elles conviennent au jour et au lieu. On lit aussi le passage de l’évangile qui relate l’ascension du Seigneur (Luc 24, 50-51), on lit encore, tiré des Actes des Apôtres, le passage où il est parlé de l’ascension du Seigneur dans les cieux après la résurrection (Ac 1, 9-11). Les catéchumènes sont bénis, puis les fidèles. »

A l’Éléona : le lucernaire

« Puis on redescend, alors qu’il est déjà la neuvième heure, et on va de là avec des hymnes, à l’église qui est, elle aussi, à l’Éléona, dans laquelle est la grotte où le Seigneur s’asseyait pour instruire les Apôtres. Quand on est arrivé là, c’est la dixième heure passée ; on y fait le lucernaire, on dit une prière, les catéchumènes sont bénis, puis les fidèles. »

Le retour en ville à la nuit tombée : une procession lente et recueillie

« Ensuite on descend de là avec des hymnes, tout le peuple sans exception accompagnant l’évêque, tous disant des hymnes et des antiennes appropriées à ce jour. Ainsi va-t-on lentement, lentement, jusqu’au Martyrium. Quand on arrive à la porte de la ville, c’est déjà la nuit ; on apporte des flambeaux d’église, au moins deux cents, à cause du peuple. Comme la porte est assez loin de l’église majeure, le Martyrium, on n’y arrive que vers la deuxième heure de la nuit, car on va toujours lentement, lentement, pour que cette marche ne fatigue pas le peuple. On ouvre les grandes portes qui donnent sur le marché et tout le peuple entre au Martyrium avec des hymnes, accompagnant l’évêque. Quand on est entré dans l’église, on dit des hymnes, on fait une prière, les catéchumènes sont bénis, puis les fidèles.

On va ensuite avec des hymnes à l’Anastasis. Lorsqu’on est arrivé, on dit des hymnes et des antiennes, on fait une prière, les catéchumènes sont bénis, puis les fidèles ; on fait encore de même à la Croix. De là tout le peuple chrétien sans exception escorte encore l’évêque à Sion. Lorsqu’on y est arrivé, on lit des lectures appropriées, on dit des psaumes et des antiennes, on fait une prière, les catéchumènes sont bénis, puis les fidèles, et l’on fait le renvoi. Alors tous s’approchent à portée de main de l’évêque, puis chacun rentre dans sa maison vers minuit. »

Et Égérie, sans doute épuisée, de conclure :

« Ainsi ce jour-là, on a dû supporter une très grande fatigue, puisque, depuis le chant du premier coq, on a fait la vigile à l’Anastasis et qu’ensuite, tout au long du jour, on n’a jamais eu de cesse ; toutes les cérémonies se sont tellement prolongées que c’est à minuit, après le renvoi qui a lieu à Sion, que tous rentrent dans leurs maisons. »

Égérie, Journal de voyage, 43, 1-9, trad. Pierre Maraval, coll. « Sources chrétiennes » 296.

 

Quittons Égérie et Jérusalem

Ainsi avons-nous suivi Égérie, du début du Carême à la Pentecôte 384, dans presque tous les sanctuaires érigés sur les Lieux saints de Jérusalem où se déroulaient les célébrations depuis le chant du premier coq à l’aube, avant même le lever du soleil, qui « sonnait le réveil » et le début de la liturgie journalière, et duraient jusqu’au milieu de la nuit les jours de fête.

Lors des fêtes pascales et de la Pentecôte, le peuple chrétien tout entier, escortant l’évêque, parcourt ces lieux en une lente procession. A plusieurs reprises, Égérie fait état de cette lenteur et y voit une façon de ménager le peuple, de lui éviter une fatigue excessive. Peut-être faut-il plutôt y voir, la volonté de vivre pieusement des célébrations, d’autant plus solennelles et poignantes qu’elles se déroulent dans les pas même du Christ, qu’elles empruntent un chemin qu’il a parcouru, qu’elles commémorent sa mort et sa résurrection, son ascension, la descente du Saint-Esprit. S’avancer lentement, en marchant d’un pas lent et mesuré, dans le calme et le recueillement, en méditant, en revivant ces événements, correspond tout à fait au comportement que Jean Chrysostome recommandait à la même époque aux chrétiens d’Antioche, trop enclins à manifester une exubérance festive déplacée. C’est que, dans les processions et plus encore pour aller communier, leur explique-t-il : « Lorsque tu marches, pas à pas, dans l’église, lorsque tu participes à la prière, à l’instruction spirituelle, le déplacement se fait pour la gloire de Dieu » (Jean Chrysostome, Discours sur les kalendes, 3).

Mosaïque byzantine du Vè siècle, représentant les quatre Evangiles. © Dagli Orti/Aurimages

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La catéchèse après le baptême pendant l’octave de Pâques

Les nouveaux baptisés qui ont été l’objet d’une catéchèse progressive au cours du catéchuménat et tout spécialement durant le carême, n’ont pourtant pas entendu tout ce qui ne peut pas être révélé avant le baptême. L’évêque les en a informés :

« D’un mystère plus profond, le baptême lui-même, vous ne pouvez entendre parler tant que vous êtes encore catéchumènes. Pour que vous ne pensiez pas que quoi que ce soit se fasse sans explication, lorsque, au nom de Dieu, vous aurez été baptisés, vous entendrez parler à l’Anastasis pendant l’octave de Pâques, après qu’on aura fait le renvoi de l’église Mais parce que vous êtes encore catéchumènes, on ne peut vous parler des mystères divins les plus secrets. » (46, 6)

 

Dès le lendemain de Pâques, le moment est venu pour parfaire la révélation des mystères aux nouveaux baptisés.

La catéchèse après le baptême pendant l’octave de Pâques

« Lorsque sont arrivées les fêtes de Pâques, pendant les huit jours qui vont de Pâques à l’octave, lorsqu’on a fait le renvoi de l’église et qu’on est allé à l’Anastasis avec des hymnes, on fait aussitôt une prière et les fidèles sont bénis ; puis l’évêque, adossé à la grille intérieure de la grotte de l’Anastasis, explique tout ce qui se fait au baptême » (47, 1)

 

Les catéchèses qui suivent le baptême – les catéchèses mystagogiques – sont prêchées à l’Anastasis, comme l’indique, avant Égérie, Cyrille, évêque de Jérusalem de 348 à 387 : « Après le saint et salutaire jour de Pâques, à partir du lundi, chaque jour de la semaine, entrant après la synaxe dans le saint lieu de la résurrection (anastasis), vous entendrez d’autres catéchèses, si Dieu le veut » ( Catéchèse 18, 33) dit Cyrille au début de son épiscopat ; mais à l’époque d’Égérie, il n’y a que cinq catéchèses au cours de la semaine ; c’est d’ailleurs le nombre des Catéchèses mystagogiques qui nous sont parvenues sous le nom de Cyrille de Jérusalem. Égérie à maintes reprises mentionne « l’évêque », sans toutefois le nommer, mais c’est bien Cyrille qu’elle a pu entendre.

Ces catéchèses expliquent aux nouveaux baptisés la signification des sacrements (mystères) qu’ils viennent de recevoir : baptême, confirmation, eucharistie.

« A cette heure-là, aucun catéchumène n’a accès à l’Anastasis ; seuls les néophytes, et les fidèles qui veulent écouter les mystères entrent à l’Anastasis. On ferme les portes, pour qu’aucun catéchumène ne s’y rende. Quand l’évêque traite de chaque point et en fait le récit, ce sont de tels cris d’approbation qu’on entend les cris jusqu’à l’extérieur de l’église. Car, en vérité, il dévoile tous les mystères d’une telle façon que nul ne peut être insensible à ce qu’il entend ainsi expliquer. » (47, 2)

Cyrille, lui aussi, signale ces acclamations laudatives de l’auditoire.

 

Des célébrations en trois langues adaptées aux lieux où elles se déroulent

« Comme, dans cette province, une partie de la population sait à la fois le grec et le syriaque, mais une autre que le syriaque, et comme l’évêque, bien qu’il sache le syriaque, parle toujours en grec et jamais en syriaque, il y a toujours un prêtre qui traduit en syriaque ce que l’évêque dit en grec, pour que tous comprennent ses explications. De même, parce que les lectures qu’on lit à l’église doivent être lues en grec, il est toujours là, traduisant en syriaque à cause du peuple, pour qu’on s’instruise sans cesse. Quant à ceux qui sont ici des Latins, c’est-à-dire qui ne savent ni le syriaque ni le grec, pour qu’ils ne soient pas contristés, on leur donne à eux aussi des explications, car il y a des frères et des sœurs sachant le grec et le latin qui les leur donne en latin. » (47, 364)

 

Égérie fournit ici une information très concrète sur le caractère officiel du grec comme langue de la liturgie dans cette région, tout en indiquant l’importance du syriaque comme unique langue parlée par une grande partie de la population et la nécessité d’avoir en permanence un prêtre traducteur. Cyrille maîtrisait les deux langues ; on a émis l’hypothèse que le syriaque était sa langue maternelle.

Quant aux Latins, ils étaient nombreux ; pèlerins comme Égérie mais surtout moines et moniales résidant à Jérusalem ou dans les environs. Les Lieux Saints ont attiré, dès la fin des persécutions, des hommes et des femmes qui souhaitaient embrasser la vie monastique, venant de toutes les régions de l’Empire romain. Mélanie l’Ancienne, dame de l’aristocratie romaine veuve, et Rufin d’Aquilée avaient fondé des monastères d’hommes et de femmes à Jérusalem sur le mont des Oliviers et accueillaient les pèlerins. De même, une décennie plus tard, en 385, Paula et sa fille, avaient quitté Rome, fondant, avec Jérôme, à Bethléem, un monastère masculin et un monastère féminin ainsi qu’un hospice pour les pèlerins. Si Jérôme et Rufin, bilingues, furent de grands traducteurs d’œuvres grecques en latin, bien des Occidentaux à l’époque ne savaient pas le grec. Le latin était d’ailleurs la langue officielle de l’Empire.

 

Et Égérie de conclure, souhaitant faire partager sa joie et son admiration :

« Mais ce qui ici, surtout, est vraiment agréable et vraiment admirable, c’est que, toujours, aussi bien les hymnes que les antiennes, les lectures et les prières que dit l’évêque sont en de tels termes qu’elles sont toujours appropriées et adaptées à la fête qui est célébrée et à l’endroit où elle se célèbre. » (47, 5)

 

Françoise Thelamon, professeur d’histoire du christianisme

 

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Les fêtes de Pâques célébrées durant huit jours …

« Je souhaite à chacun d’entre nous de passer ces journées de l’octave de Pâques dans la foi, dans laquelle se prolonge le souvenir de la Résurrection du Christ. Saisissez toutes les bonnes occasions pour être témoins de la joie et de la paix du Seigneur ressuscité », recommande le pape François à l’occasion de la prière mariale du Regina Caeli, à midi, place Saint-Pierre, ce lundi de Pâques, 22 avril 2019.

Que faisait-on à Jérusalem en 384 ?

« Ces fêtes se célèbrent durant huit jours », non seulement à Jérusalem mais « partout » dit Égérie.  Son le récit redevient plus détaillé car, à nouveau, les cérémonies se déroulent dans les différents « lieux saints » de Jérusalem, l’Église-mère, et des environs.

« Ces fêtes de Pâques se célèbrent durant huit jours, comme chez nous, et les offices ont lieu de la manière habituelle pendant les huit jours de Pâques, de la même manière qu’ils ont lieu partout au temps de Pâques jusqu’à l’octave. La splendeur et l’ordonnance sont ici les mêmes pendant l’octave de Pâques que pour l’Épiphanie, tant à l’église majeure qu’à l’Anastasis, à la Croix ou à l’Éléona, mais aussi à Bethléem, au Lazarium et partout parce que ce sont les fêtes pascales. » (39, 1)

 

Les offices de chaque jour durant la semaine de Pâques

« Le premier jour, le dimanche, on se rassemble à l’église majeure, c’est-à-dire au Martyrium ; de même le lundi, et le mardi. Toutefois, après le renvoi, on va toujours du Martyrium à l’Anastasis avec des hymnes. Le mercredi, on se rassemble à l’Éléona, le jeudi à l’Anastasis, le vendredi à Sion, le samedi devant la Croix, le dimanche de l’octave à nouveau à l’église majeure, au Martyrium. » (39, 1-2)

Ces assemblées sont celles où l’on célèbre l’eucharistie ; elles avaient lieu le matin. Il faut y ajouter les réunions des nouveaux baptisés à l’Anastasis, qui faisaient suite à ces assemblées ; celle habituelle de la sixième heure à l’Anastasis, puis, après le déjeuner, celle de la neuvième heure à l’Éléona et l’Imbomon, que sa longueur mène jusqu’au lucernaire ; pour le célébrer à l’Anastasis, on redescendait du Mont des Oliviers. Égérie précise le déroulement de ces réunions successives qui durent toute la journée jusque tard dans la nuit.

« Durant l’octave de Pâques, chaque jour après le déjeuner, l’évêque, avec tout le clergé et tous les néophytes, c’est-à-dire ceux qui ont été baptisés, tous les apotactites (ascètes) hommes et femmes, et tous ceux du peuple qui le veulent, montent à l’Éléona. On dit des hymnes, on fait des prières, tant à l’église de l’Éléona, où se trouve la grotte dans laquelle Jésus enseignait ses disciples, qu’à l’Imbomon, l’endroit où le Seigneur est monté aux cieux. Quand on a dit les psaumes et fait la prière, on descendait de là jusqu’à l’Anastasis, avec des hymnes, à l’heure du lucernaire. On fait cela pendant tout l’octave. » (39, 3-4)

 

Le dimanche de Pâques au soir

« Mais, le dimanche de Pâques, après le renvoi du lucernaire à l’Anastasis, tout le peuple escorte l’évêque à Sion, avec des hymnes. Lorsqu’on y est arrivé, on dit des hymnes appropriées au jour et au lieu, on fait une prière, on lit le passage de l’évangile où, ce même jour, dans le lieu même où se trouve maintenant l’église de Sion, le Seigneur entra, les portes closes, au milieu des disciples, alors qu’un des disciples, Thomas, était absent ; lorsqu’il revint et que les autres apôtres lui eurent dit qu’ils avaient vu le Seigneur, il dit : “Je ne crois pas si je ne vois pas.” Après cette lecture, on fait à nouveau une prière, les catéchumènes sont bénis, puis les fidèles, et chacun revient à sa maison le soir, à la deuxième heure de la nuit environ. » (39, 4-5)

 

Il y avait donc le soir de Pâques un office supplémentaire dans l’église de Sion, pour commémorer in situ l’apparition de Jésus ressuscité à ses disciples. C’est le premier événement localisé à Sion. Le Lectionnaire arménien indique qu’on lisait Jn 20, 19-25.

Françoise Thelamon, professeur d’histoire du christianisme

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Un Samedi Saint à Jérusalem et en Galice à la fin du IVème siècle

Semaine sainte à Jérusalem en 384 avec Égérie suite

Samedi saint : la vigile pascale a lieu comme chez nous

 

On peut être surpris que soudain le texte d’Égérie devienne très bref. Elle dit en effet aux destinataires : « C’est comme chez nous », et ne décrit pas les cérémonies qui avaient lieu à Jérusalem. Cette remarque est en elle-même fort intéressante ; elle nous apprend que dans la lointaine Galice, l’office de la vigile pascale était le même qu’à Jérusalem. En l’absence de tout autre document, c’est le témoignage d’une cohésion liturgique bien établie d’un bout à l’autre de l’Empire romain dans les dernières décennies du IVe siècle.  Alors même que la « grande persécution » débutée en 303, officiellement arrêtée en 311 (édit de Galère) n’avait réellement cessé qu’en 313 dans la partie occidentale de l’Empire et pratiquement en 324 seulement dans la partie orientale.

Quant aux vastes basiliques où pouvaient avoir lieu les grands offices, en particulier la vigile pascale comportant les baptêmes, elles sont récentes. Rappelons qu’à Jérusalem la dédicace de l’église majeure, le Martyrium, a eu lieu le 13 septembre 335. De même c’est dans la première moitié du IVe siècle que Rome doit à Constantin la fondation de l’église épiscopale, la Basilica constantiniana (Saint-Jean de Latran), immense basilique dans laquelle l’évêque peut, pour la première fois, réunir tout son peuple.

Pour corroborer et compléter les informations données par Égérie sur la Semaine sainte à Jérusalem, nous pouvons avoir recours, une fois encore, au Lectionnaire arménien, connu par trois manuscrits ; un peu postérieur (entre 417 et 439) au Journal d’Égérie, c’est la traduction arménienne de la liturgie de Jérusalem au début du Ve siècle, dont dépendent les liturgies d’Arménie, Géorgie et Albanie du Caucase (Azerbaïdjan).

 

« Le samedi, on fait à la troisième heure selon l’usage habituel ; de même à la sixième. A la neuvième, on ne fait pas comme le samedi, mais on prépare la vigile pascale dans l’église majeure, le Martyrium. La vigile pascale a lieu comme chez nous.

La seule chose qui se fasse en plus, c’est que les néophytes, lorsque, une fois baptisés et revêtus, ils sortent des fonts baptismaux, sont conduits tout d’abord à l’Anastasis avec l’évêque. L’évêque pénètre à l’intérieur des grilles de l’Anastasis, on dit un hymne, puis l’évêque fait une prière pour eux, ensuite il va avec eux à l’église majeure où, selon l’usage habituel, tout le peuple veille. On fait là ce qu’il est d’usage de faire chez nous aussi et après l’oblation, le renvoi a lieu. » (38, 1- 2)

 

Le Lectionnaire arménien nous donne les renseignements qu’Égérie a omis. Après un bref passage à l’Anastasis, toute la cérémonie a lieu au Martyrium, comme le dit Égérie. Elle commence par le rite du lucernaire (l’évêque allume la lampe), immédiatement suivi par la vigile qui s’ouvre par un psaume et se continue par douze lectures de l’Ancien Testament, chacune suivie d’une prière avec agenouillement. Plusieurs de ces douze lectures se retrouvent dans les anciens lectionnaires et dans la célébration qui a lieu de nos jours. Ce sont notamment : Genèse 1, 1 -3, 24 : les deux récits de la création, le péché d’Adam et Ève qui sont alors chassés du paradis ; Genèse 28, 16-18 : la bénédiction de Jacob  par Isaac et le songe de Jacob ; Exode 12, 1-24 : la Pâque et les prescriptions qui la concernent ; Exode 14, 24 – 15, 21 : le passage de la mer Rouge et chant de victoire entonné par Moïse ; Jonas 1, 11 – 4, 11 Jonas jeté à la mer et sauvé ; la pénitence des habitants de Ninive ; Ézéchiel 37, 1-14 : Les ossements desséchés et la promesse de Dieu : « Je vais vous faire remonter de vos tombeaux » ; Daniel 3 : les juifs qui ont refusé d’adorer la statue d’or érigée par Nabuchodonosor sont jetés dans la fournaise et ne sont pas brûlés ; cantique d’Azarias et cantique de louange des trois jeunes gens dans la fournaise.

Après ces lectures, pendant que l’on chantait l’hymne des trois jeunes gens, les nouveaux baptisés, après leur halte à l’Anastasis, entraient avec l’évêque dans le Martyrium, où ils assistaient à la première célébration de l’eucharistie de la nuit pascale. Cette célébration était doublée par une autre, plus brève, à l’Anastasis. Égérie en parle, elle aussi :

« Aussitôt après l’office de la vigile dans l’église majeure, on va à l’Anastasis avec des hymnes. Là on lit à nouveau le passage de l’évangile de la résurrection, on fait une prière, puis l’évêque offre à nouveau l’oblation. Mais tout cela rapidement, à cause du peuple, pour ne pas le retarder très longtemps ; ensuite on le renvoie. Le renvoi de la vigile, ce jour-là, a lieu à le même heure que chez nous. » (38, 2)

 

Françoise Thelamon, professeur d’histoire du christianisme

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Comment vivait-on le Jeudi Saint et le Vendredi saint à Jérusalem dans l’Antiquité ?

La Semaine sainte à Jérusalem en 384 avec Égérie

 

A partir du jeudi matin commence un long cheminement : parcourant les lieux mêmes où Jésus s’était rendu avec ses disciples, lectures des évangiles, hymnes, psaumes et prières rythment, à chaque station liturgique,  la procession qui rassemble tout le peuple chrétien de Jérusalem conduit par son évêque. Véritable « chemin de Croix » in situ (à une époque où la dévotion que nous nommons ainsi n’existait pas) dans la ferveur et l’émotion longuement décrit par Égérie.

 

Le Jeudi saint

« Le jeudi, on fait depuis le chant du premier coq, ce qu’il est d’usage de faire jusqu’au matin à l’Anastasis ; de même à la troisième et à la sixième heure. A la huitième heure, tout le peuple se réunit au Martyrium, plus tôt cependant que les autres jours, car il est nécessaire de faire le renvoi plus vite. Quand tout le peuple est réuni, on fait ce jour-là l’oblation au Martyrium, et le renvoi a lieu là même vers la dixième heure. Avant qu’on fasse le renvoi, l’archidiacre élève la voix et dit : “ A la première heure de la nuit, rendons-nous tous à l’église qui est à l’Éléona, car un très grand effort nous attend aujourd’hui, cette nuit.”

Quand on a fait le renvoi au Martyrium, on vient derrière la Croix ; on dit là un hymne seulement, on fait une prière, l’évêque y offre l’oblation et tous communient. A l’exception de ce seul jour, jamais de toute l’année on n’offre le sacrifice derrière la Croix ; il n’y a que ce jour-là. Lorsqu’on a fait là aussi le renvoi, on va à l’Anastasis, on fait une prière, sont bénis, selon l’usage habituel les catéchumènes, puis les fidèles, et l’on fait le renvoi. Ensuite chacun se hâte de renter dans sa maison pour manger. » (35, 1-2)

On ne s’étonnera pas de voir que les célébrations eucharistiques ont lieu au Martyrium et derrière la Croix, et non à Sion. Au IVe siècle, la tradition qui place à Sion la salle du Cénacle, et donc la dernière Cène, n’est pas encore apparue.  La réunion de la nuit a lieu à l’Éléona parce que c’est là qu’on eut lieu les entretiens d’après la Cène : « Après le chant des psaumes (il s’agissait des psaumes du Hallel, ps 113-118, dont la récitation clôturait le repas pascal), ils partirent pour le mont des Oliviers » (Mt 26, 30).

 

La nuit : au mont des Oliviers où le Seigneur entretint ses disciples

« Aussitôt qu’ils ont mangé, tous vont à l’Éléona, à l’église où se trouve la grotte dans laquelle ce même jour se tint le Seigneur avec ses disciples. Là jusqu’à la cinquième heure de la nuit environ, on dit continuellement des hymnes et des antiennes, ainsi que des lectures ; on intercale des prières ; on lit aussi, tirés de l’évangile, ces passages où le Seigneur, ce même jour, entretint ses disciples, assis dans la grotte même qui est dans cette église. » (35,2-3)

D’après le Lectionnaire arménien, il s’agissait des chapitres de l’évangile selon Jean, 13, 16 – 18, 1.

« Vers la sixième heure de la nuit, on monte avec des hymnes à l’Imbomon, l’endroit d’où le Seigneur est monté aux cieux. Là, de la même façon, on dit à nouveau des lectures, des hymnes et des antiennes appropriées au jour » (35, 4).

On montait ainsi au sommet du mont des Oliviers où on lisait le chapitre de Luc 22, 1-65.

 

L’église de l’agonie

« Après cela, quand les coqs commencent à chanter, on descend de l’Imbomon avec des hymnes et on se rend à l’endroit même où pria le Seigneur, comme il est écrit dans l’évangile : “Et il s’avança à la distance d’un jet de pierre et pria”, et la suite. A cet endroit, il y a une gracieuse église. L’évêque y entre et tout le peuple, on dit là une prière appropriée, on dit aussi un hymne et on lit le passage de l’évangile où il dit à ses disciples : “Veillez pour ne pas entrer en tentation” (Mt 26, 41). On lit là tout ce passage et on fait une prière. Puis de là, avec des hymnes, tous, jusqu’au plus petit enfant, descendent à pied à Gethsémani avec l’évêque. Eu égard à une foule aussi nombreuse, fatiguée par les veilles et affaiblie par le jeûne quotidien, qui doit descendre d’une aussi haute montagne, on va lentement, lentement à Gethsémani avec des hymnes. Des flambeaux d’église, plus de deux cents, ont été préparés pour éclairer tout le peuple. » (36, 1-2)

L’emplacement de l’église de l’agonie, la « gracieuse église » que signale Égérie, n’est pas assuré ; elle correspondrait à des vestiges trouvés au bas du mont des Oliviers, mais plus haut que Gethsémani. La mention de la si haute montagne à descendre s’applique à tout le trajet depuis le haut du mont des Oliviers

 

A Gethsémani : l’arrestation

« Une fois arrivés à Gethsémani, on fait d’abord une prière appropriée, puis on dit un hymne ; on lit ensuite ce passage de l’évangile où le Seigneur est arrêté (Mt 26, 31 – 55). A la lecture de ce passage, ce sont de tels cris, de tels gémissements de tout le peuple en larmes que l’on entend les lamentations jusqu’à la ville ou presque. A partir de ce moment on gagne la ville à pied avec des hymnes, et on arrive à la porte à l’heure où on commence à se reconnaître l’un l’autre. Ensuite, quand on avance à travers la ville, tous jusqu’au dernier, des plus âgés aux plus jeunes, riches et pauvres, tous sont présents là ; ce jour-là en particulier personne ne quitte la vigile avant le matin. » (36, 3)

Gethsémani, site de la trahison de Judas et de l’arrestation de Jésus, où se fait la station liturgique dans la nuit du Jeudi au Vendredi-Saint, indiquée par Égérie, se trouve au bas de la montagne des Oliviers. Un autre pèlerin y signale un rocher qu’Égérie ne mentionne pas. Ce n’est qu’au VIe siècle qu’une grotte aménagée en lieu sacré est indiquée dans les textes.

 

Jésus devant Pilate

« On escorte ainsi l’évêque de Gethsémani jusqu’à la porte, et, de là, à travers toute la ville, jusqu’à la Croix. Une fois qu’on est arrivé devant la Croix, il commence à faire presque clair. Là on lit encore le passage de l’évangile où le Seigneur est conduit à Pilate ; et tout ce que, selon l’Écriture, Pilate a dit au Seigneur et aux Juifs (Mt 27, 1-26), on le lit en entier (Jn 18, 28 – 19, 16).  Après quoi l’évêque s’adresse au peuple, les encourageant parce qu’ils ont peiné toute la nuit et qu’ils ont encore à peiner ce jour-là, à ne pas se lasser, mais à mettre leur espoir en Dieu, qui les paiera de leur peine par une récompense plus grande. En les encourageant ainsi autant qu’il le peut, il leur adresse ces mots : “Allez maintenant un moment chacun dans vos demeures, reposez-vous un peu, et vers la deuxième heure du jour, soyez tous ici présents pour que, de cette heure jusqu’à la sixième, vous puissiez voir le saint bois de la croix qui, chacun de nous le croit, sera utile à notre salut. Car à partir de la sixième heure, nous devons à nouveau nous réunir ici, devant la Croix, pour nous adonner aux prières et aux lectures jusqu’à la nuit” » (36, 3-5).

 

FRrnçoise Thelamon, professeur d’histoire du christianisme

 

 

 

 

 

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Les fêtes de Pâques en 381 à Jérusalem avec Égérie

 Des heures et des lieux

Arrivée à Jérusalem pour les fêtes de Pâques 381, Égérie en est repartie après celles de 384. Elle en connaît parfaitement la liturgie, et les lieux saints où elle se déroule, comme elle le raconte aux pieuses dames destinataires de son Journal de voyage : « Pour que votre Affection sache quels offices ont lieu chaque jour aux Lieux Saints, il me faut vous en instruire » (24, 1).

Vigile et office du matin

« Chaque jour avant le chant des coqs, on ouvre toutes les portes de l’Anastasis et y descendent tous les monazontes et parthenae (moines et vierges), comme on dit ici ; et pas seulement eux, mais aussi tous les laïcs, hommes et femmes, ceux du moins qui veulent faire la vigile matinale. De ce moment jusqu’à l’aube, on dit des hymnes, on répond aux psaumes et de même aux antiennes, et à chaque hymne, on fait une prière. Deux ou trois prêtres, ainsi que des diacres, viennent chaque jour, à leur tour, avec les moines, et ils disent les prières à chaque hymne ou antienne. Mais dès qu’il commence à faire clair, on commence à dire les hymnes du matin. Voici qu’arrive alors l’évêque avec le clergé ; il entre aussitôt dans la Grotte et, derrière les grilles, il dit d’abord une prière pour tous ; il fait aussi mémoire des noms de ceux qu’il veut, puis il bénit les catéchumènes ; ensuite il dit une prière et bénit les fidèles. Après cela, lorsque l’évêque sort de derrière les grilles, tous s’approchent à portée de sa main ; il les bénit un à un en sortant et le renvoi a lieu alors qu’il fait jour » (24, 1-3).

L’heure des offices est calée sur le lever et le coucher du soleil ; le jour compte douze heures, la nuit également, de durée variable selon les saisons ; d’où l’importance du chant des coqs.

Si l’office de tierce n’est attesté à Jérusalem que durant le carême, sexte et none sont célébrés chaque jour plus brièvement que l’office du matin, mais l’office principal est le lucernaire, qui en Occident prendra plus tard le nom de vêpres.

Lucernaire

« A la dixième heure, qu’on appelle ici licinikon – nous disons lucernaire – toute la foule se rassemble à l’Anastasis. On allume tous les flambeaux et les cierges, ce qui fait une immense clarté. Le feu n’est pas apporté du dehors, mais il est tiré de l’intérieur de la Grotte, où une lampe brûle nuit et jour, donc derrière les grilles. On dit les psaumes du lucernaire, ainsi que des antiennes. Et voici qu’on va avertir l’évêque. Il descend et s’assied sur un siège élevé ; les prêtres aussi s’assoient à leur place, et l’on dit des hymnes et des antiennes. Quand on a fini de les dire, l’évêque se lève et se tient debout devant la grille, c’est-à-dire devant la Grotte, et un des diacres fait mémoire de quelques-uns. A chaque nom dit par le diacre, un grand nombre d’enfants qui sont là debout répondent : Kyrie eleison – ce que nous disons : Seigneur, prends pitié –. Quand le diacre a fini, l’évêque dit d’abord une prière et prie pour tous ; puis tous prient, fidèles comme catéchumènes. Ensuite le diacre élève la voix pour que tout catéchumène incline la tête ; alors l’évêque, debout, dit une bénédiction sur les catéchumènes. (Il en va de même pour les fidèles) puis on fait le renvoi. »

Pélerine occidentale qui assiste à une liturgie en grec, Egérie ne distingue pas hymnes, psaumes et antiennes ; elle traduit certains termes pour des destinataires de langue latine, comme elle. Elle insiste sur l’affluence et la diversité des participants aux offices : foule, catéchumènes et fidèles, ascètes et moines. On notera la participation des enfants, ainsi que le rôle des diacre. Mais la cérémonie ne s’arrête pas avec le renvoi.

Une dernière démarche

« Après le renvoi, on conduit l’évêque, avec des hymnes, de l’Anastasis à la Croix, et tout le peuple l’accompagne. Quand on y est arrivé, il fait d’abord une prière, puis bénit les catéchumènes ; ensuite il fait une autre prière puis bénit les fidèles. Après quoi l’évêque, avec toute la foule, va derrière la Croix et, là encore, on fait comme devant la Croix. On s’approche à portée de main de l’évêque comme à l’Anastasis, et devant la Croix et derrière la Croix. D’énormes lanternes de verre sont suspendues partout en grand nombre, et les cierges sont nombreux aussi bien devant l’Anastasis que devant et derrière la Croix. Tout cela se termine avec le crépuscule. Ces offices ont lieu quotidiennement pendant les six jours de la semaine » (24, 4-7) sur le site de la passion et de la résurrection du Seigneur.

L’Anastasis, la Croix et le martyrium : lieux des assemblées liturgiques

 

L’Anastasis était une rotonde pourvue d’un déambulatoire, couverte d’une coupole hémisphérique supportée par des piliers et douze colonnes. En son centre se trouvait le bloc rocheux dans lequel était taillé le tombeau (dit la Grotte), enchâssé dans un édicule qui le protégeait. Des colonnes, entre lesquelles étaient fixées des grilles, supportaient un toit conique surmonté d’une croix. On pouvait pénétrer dans un petit vestibule où se trouvait la pierre qui avait fermé le tombeau ; c’est là que se tenait l’évêque durant les cérémonies.

L’Anastasis s’ouvrait à l’est sur un atrium « très grand et très beau » entouré de portiques sur trois côtés. Dans l’angle sud-est se trouvait le monticule du Golgotha, qu’Égérie appelle la Croix (ainsi l’atrium est-il « devant la Croix ») et écrit : « Sur ce monticule qui laissait à découvert la roche fissurée, une croix était plantée ; un ciborium doré protégeait le tout ». Au sud du Golgotha, dans la petite chapelle dite « derrière la Croix » se trouvaient des reliques dont des morceaux de la vraie croix et son écriteau.

De l’atrium on gagnait le Martyrium, « l’église majeure qui est au Golgotha derrière la Croix »,  basilique construite sur ordre de l’empereur Constantin, après les fouilles qui avaient mis au jour le tombeau du Christ, dont la dédicace solennelle avait eu lieu le 13 septembre 335. Elle est appelée Martyrium parce qu’elle porte témoignage (martyrion) de la mort et de la résurrection du Christ. Dans cette vaste basilique avaient lieu les assemblées eucharistiques du dimanche et nombre de célébrations les jours de fête.

Françoise Thelamon, professeur émérite d’histoire du christianisme

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Le jeûne durant le carême à Jérusalem en 384

Égérie, une dame chrétienne de rang social élevé, sans doute originaire de Galice (Espagne), accomplit durant trois ans (381-384) un long voyage pour visiter les lieux saints d’Orient. En 384, elle est à Jérusalem durant le carême et les fêtes pascales.

Moniale ou membre d’un de ces cercles de dames pieuses, comme on en connaît à l’époque, elle adresse à ses sorores, qu’elle nomme aussi « vénérables dames », son Journal de voyage (éd. et trad. Pierre Maraval, Sources Chrétiennes 296, Éd. du Cerf, Paris, 2002).

 

Un carême de huit semaines … un temps de fêtes

« Quand vient la période pascale, on la célèbre ainsi. De même que chez nous on observe quarante jours avant Pâques, on observe ici huit semaines avant Pâques. Si on observe huit semaines, c’est parce qu’on ne jeûne ne pas les samedis, sauf […] celui de la veille de Pâques, où l’on est tenu de jeûner ; en dehors de ce jour-là, on ne jeûne absolument jamais aucun samedi de toute l’année. Si donc on ôte de huit semaines les dimanches et sept samedis […], il reste quarante et un jours où l’on jeûne ; on les appelle ici eortae (les fêtes), c’est-à-dire le Carême » (27, 1).

Quarante et un jours en huit semaines, y compris la Semaine sainte, ce n’était pas le cas partout. L’historien Socrate de Constantinople, au début du Ve siècle, fait état d’une grande variété d’usages : « On peut constater que les jeûnes avant Pâques sont observés différemment chez les uns et les autres, car ceux qui sont à Rome jeûnent trois semaines d’affilée avant Pâques, excepté le samedi et le dimanche (ce qui n’est pas tout à fait exact si on se réfère à ce qu’en dit l’évêque de Rome Léon le Grand), mais ceux qui habitent les Illyries, la Grèce et Alexandrie font le jeûne d’avant Pâques pendant six semaines appelant cette période quarantaine. D’autres commencent le jeûne sept semaines avant la fête et jeûnent pendant trois fois cinq jours seulement avec des intervalles, mais ils n’en appellent pas moins ce temps-là quarantaine » (Histoire ecclésiastique, V, 22, 32-33).

 

Les règles du jeûne à Jérusalem

Après avoir décrit les offices de chaque jour de la semaine, Égérie précise : « J’ai dit que le samedi le renvoi (après l’office) avait lieu très tôt, avant le lever du soleil. C’est pour libérer plus tôt ceux qu’on appelle ici hebdomadiers. Car tel est l’usage pendant le Carême : ceux qu’on appelle hebdomadiers, c’est-à-dire ceux qui font des semaines de jeûne, mangent le dimanche. Une fois qu’ils ont déjeuné le dimanche, ils ne mangent plus que le samedi matin suivant, aussitôt après avoir communié. C’est à cause d’eux, pour les libérer plus vite que le samedi matin, le renvoi a lieu avant le lever du soleil » (27, 9).

« Le samedi, une fois qu’ils ont mangé le matin, ils ne mangent plus le soir, mais le lendemain, le dimanche ils déjeunent après le renvoi de l’église, à la cinquième heure ou plus tard, et ensuite ils ne mangent plus que le samedi suivant. Tel est l’usage de tous ceux qui sont, comme on dit ici, des apotactites (ascètes), hommes et femmes : non seulement en Carême, mais durant toute l’année, lorsqu’ils mangent, ils ne mangent qu’une fois par jour »  (28, 1-3).

 

Des règles adaptées aux possibilités de chacun

« S’il y a des apotactites qui ne puissent faire des semaines entières de jeûne, ils font un dîner durant tout le Carême, au milieu de la semaine, le jeudi. Celui qui ne le peut même pas fait des jeûnes de deux jours pendant tout le Carême ; celui qui ne le peut même pas mange tous les soirs. Personne cependant n’impose ce qu’on doit faire, mais chacun fait ce qu’il peut. Qui en fait beaucoup n’est pas loué ; qui en fait moins n’est pas blâmé. Telle est ici la coutume. Leur nourriture, pendant les jours de Carême, est celle-ci : ils ne prennent ni pain – même le pain leur est interdit – ni huile, ni rien qui vienne des arbres, mais seulement de l’eau et un peu de bouillie de farine » (28, 3-4).

 

Pas d’interdits alimentaires mais des usages variés

Socrate, lui aussi, en fait état : « On peut en trouver qui, non seulement diffèrent sur le nombre des jours, mais aussi ne s’abstiennent pas des mêmes aliments. Les uns s’abstiennent complètement des animaux, les autres, parmi les animaux, ne prennent que du poisson ; quelques-uns, en plus des poissons, consomment aussi des volailles. Les uns s’abstiennent de fruits et d’œufs, d’autres prennent seulement du pain sec, d’autres même pas celui-ci. D’autres qui jeûnent jusqu’à la neuvième heure, prennent une nourriture sans faire de différences » (Histoire ecclésiastique, V, 22, 36-39).

 

« Chacun fait ce qu’il peut » ! Socrate, lui aussi, fait état de cette souplesse confiante qui s’en remet à la bonne volonté de chacun : « Des coutumes multiples se rencontrent […] et comme personne à ce sujet ne peut produire une prescription écrite, il est clair que les apôtres s’en sont remis là-dessus à l’opinion et au choix de chacun, afin que chacun fasse ce qui est bien sans crainte et sans y être contraint » (HE, V, 22, 40).

Françoise Thelamon, professeur émérite d’histoire du christianisme