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Loi de bioéthique : l’objectivité du rapport du CCNE en question

Le 4 juin prochain, le Comité Consultatif National d’Ethique (CCNE) remettra à l’OPECST [Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques.], le rapport de synthèse des Etats généraux de la bioéthique. Dans une tribune publiée dans le Figaro, Jacques Testart, biologiste, et Marie-Angèle Hermitte, juriste, dénoncent la mise en œuvre du processus de « démocratie participative » et s’interrogent sur la pertinence des conclusions qui seront rendues.

Commanditaires des débats publics, les auteurs s’interrogent sur l’indépendance du CCNE dans l’organisation concrète qui aurait pu être confiée à la Commission Nationale du Débat Public.

Si le CCNE donne « une image positive en terme quantitatifs » des Etats généraux de la bioéthique, les auteurs souligne des disfonctionnements notables :

  • L’entreprise chargée de la modération des débats sur le site Internet « aurait dû être identifiée sur le site du CCNE ». Les auteurs regrettent que les points de vue soient pour beaucoup « purement militants et relayés par des groupes très organisés », « élaborés précédemment plutôt que de la contribution d’un large public ».
  • Concernant les débats en régions, les débats sont restés classiques. De plus, « chacun des Espaces éthiques régionaux ayant choisi ses thèmes, sa procédure et ses publics (entrée libre, étudiants, professions de santé), les résultats ne pourront pas être agrégés sans biais. Il sera donc difficile de prétendre en tirer des conclusions ».
  • Au sujet des auditions, les groupes sont intervenus sur le site, ont été entendus et « certains d’entre eux seront encore formateurs devant le comité citoyen ». Les auteurs estiment que « les données recueillies seront en général pauvres en termes d’innovation de choix politiques du fait de l’absence de temps de délibération collective et de confrontations créatrices ».
  • Enfin, à propos du Comité citoyen, ils s’interrogent sur les raisons qui ont conduit à « s’écarter du modèle ‘conférence de citoyens’ demandé par la loi ». Sur les personnes engagées, « rien n’est dit de la manière dont ont été évités, ou pas, les liens d’intérêts professionnels ou associatifs de ces personnes – étape pourtant essentielle », mais aucune n’est « spécialiste de la question ». Et l’indispensable comité de pilotage, « à la fois compétent et indépendant, chargé de choisir les thèmes de la formation et les formateurs, comme il est d’usage dans une conférence de citoyens » n’a pas été formé. Ils ajoutent : « Où trouve-t-on le programme de formation des citoyens qui permettrait d’en vérifier le pluralisme ? »

Enfin, la stigmatisation de certains intervenants au profit d’autres passés sous silence fait planer des « doutes sur la validité et l’honnêteté du processus » (cf. Bilan des Etats généraux de la bioéthique : vers un embarras parlementaire ?).

Jacques Testart et Marie-Angèle Hermitte remettent en cause la neutralité du CCNE à plusieurs reprises. En effet, « sur la plupart des sujets traités, il a déjà rendu des avis et que nombre des positionnements personnels de ses membres sont publics ». Ils déplorent que le rapport qui sera remis à l’OPECST et qui doit préparer la discussion parlementaire, « les groupes d’intérêts institutionnels auront été largement représentés et vont presque tous dans le même sens : ouverture des recherches sur l’embryon ; sélection élargie des embryons in vitro dans un contexte où le transhumanisme a le vent en poupe ; AMP hors stérilité ; indifférence à la manière dont sera gérée la pénurie du sperme, avec possibilité d’ouverture à la rémunération des donneurs (et ensuite au don du sang, des organes ?) ». S’ajouteront à celles-ci, les questions autour de l’ouverture de la PMA aux femmes seules et aux couples de femmes. Ils ajoutent : « Ces prises de position proviennent du CCNE lui-même mais aussi du Comité d’éthique de l’Inserm, des diverses Académies (Sciences, Médecine, Technologies)… ou de l’OPCEST ».

Ces atteintes sont graves, les auteurs constatent : « Nous n’avions jamais constaté une telle offensive organisée des défenseurs d’une science mythifiée placée au-dessus des valeurs culturelles, le principe cardinal d’indisponibilité des éléments du corps humain étant de plus en plus écarté au profit du désir des personnes mais aussi de la possibilité de vendre ou louer ces éléments ».

Source : généthique.org

Tribunes et entretiens

Jacques Testart : « Préserver notre espèce d’un eugénisme de masse »

« La modernité a popularisé le droit à l’enfant et commence à consacrer le droit à l’enfant de qualité. Ce dernier serait obtenu grâce à la sélection génétique des embryons issus de la fécondation in vitro (FIV), sauf si d’hypothétiques techniques de modification maîtrisée du génome devenaient disponibles. Certes, il est légitime de protéger ses futurs enfants contre les maladies graves mais l’élimination des embryons indésirables pourrait n’être qu’une illusion de garantie bonheur ou même de garantie santé pour ceux élus par le tri tant les causes d’imperfection et de frustration sont nombreuses et parfois subjectives.

Déjà on va jusqu’à choisir le sexe aux Etats-Unis ou à exclure celui qui louche en Angleterre et à refuser partout bien des caractéristiques humaines pourtant compatibles avec une vie digne d’être vécue. C’est à ce moment critique de l’histoire humaine que se profile une révolution conceptuelle permettant de générer des ovules et spermatozoïdes et donc des embryons, à partir de cellules banales comme celles de la peau. Ce qui multiplierait par 10 ou 100 le nombre des embryons accessibles au tri tout en évitant aux femmes les épreuves médicales de la FIV, c’est-à-dire que cela ferait miroiter pour tous les couples le mythe du bébé parfait choisi sans douleurs et sur des critères multiples.
Les règles de bioéthique diront-elles ce que sont les choix licites en les opposant aux choix de confort ? Les demandes seront sans fin et presque toujours soutenues par une angoisse authentique que la possibilité technique stimulera. Préserver notre espèce d’un eugénisme de masse exigerait alors que chacun comprenne l’énorme part d’illusions qu’apporte aussi l’innovation et que des interdits collectifs soient acceptés au niveau international.

Si la bioéthique sert à quelque chose, ce serait à empêcher que la puissance technique justifie le refus de toute limite. Il en va de même dans certaines situations où des homosexuels achètent une prérogative féminine (la gestation) en recourant à la servitude d’une mère porteuse ou quand la prévision de la ménopause (qui n’atteint pas les hommes) amène des femmes à préserver par le froid leurs ovules. Pour parachever cette confusion des genres, on vient d’apprendre qu’un transsexuel new-yorkais a subi un traitement hormonal afin de pouvoir allaiter l’enfant de sa compagne, tout en conservant testicules et pénis… Vers des cyborgs asexués ?

Mais la nécessité des limites survient encore au moment de résister à la séduction des objets et des biens, dont la consommation exponentielle ruine la planète au nom d’une croissance économique imbécile et abusivement réputée infinie. Il faudrait résister aussi à tous les gadgets, prothèses, stimulants que nous propose l’industrie transhumaniste, jusqu’à tuer la mort, au péril de l’humain*. Parce que les changements s’accélèrent en vitesse et puissance comme jamais dans l’histoire de l’humanité, parce que nous allons à court terme vers la dévastation anthropologique et environnementale, il devient suicidaire de vouloir tout ce qu’il est possible d’avoir. ».

 

Source Le Parisien

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L’édito – Un mois de bioéthique sous haute tension

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Etats Généraux de la bioéthique, nous sommes déjà à mi-parcours. Le temps passe et ce mois fut d’une très grande richesse en ce qui concerne la bioéthique et les principes non négociables dans leur ensemble. Nombre de personnalités se sont exprimées pour mettre en garde contre les dérives pressenties des révisions des lois de Bioéthique. Ainsi, pour Sylviane Agacinski, « Les lois bioéthiques ne relèvent pas des sondages ». Abondant en ce sens, Jacques Testart estime que le grand problème de l’éthique c’est de mettre des limites, avant, précise-t-il  d’en arriver à greffer un utérus chez un homme. Au fond, Jean-Marie Le Méné le rappelle “le débat n’est pas entre plus ou moins de morale mais entre l’être et le néant. ” D’autres avertissent que céder à la mode ambiante, c’est obérer définitivement l’avenir. Et c’est ainsi que La bioéthique se retourne contre l’éthique, estime Vivien Hoch.

De leur côté, psychologues, gynécologues, pédiatres, ont expliqué pourquoi ils s’opposent fermement à la légalisation de la GPA qui pour Sylviane Agacinski, est une marchandisation de l’humain. Pour sa part, Gérard Leclerc pose l’effrayant constat que de toute l’histoire de l’humanité, seuls les progressistes refusent le “tu ne tueras pas”.  Sur ce point, en ce qui concerne la fin de vie, et précisément, l’euthanasie, le ministre de la Santé a affirmé ne pas  être favorable à une nouvelle loi. Notons au passage le tweet courageux d’un évêque américain pour la défense de la vie. Dans l’embrouillamini général, Jacques Testart propose de comprendre des enjeux de la recherche sur l’embryon, de l’eugénisme, du transhumanisme et de la société à venir.

A jouer les apprentis sorciers, on apprend d’une étude américaine que deux mères ou une mère et un père, les effets concrets sur les enfants ne sont pas vraiment les mêmes. De son côté, toujours celui de l’apprenti sorcier, une nouvelle étude montre que pour les femmes l’avortement n’est pas une libération.

Mais si la France est en ébullition, le danger vient en droite ligne de l’ONU. Raison pour laquelle, nous avons publié pour vous une petite liste des actions dangereuses que l’ONU mène sous notre nez. ONU où la France déplore que ses alliés remettent en cause l’avortement. Larmes de crocodiles de Marlène Schiappa qui nous vaut la magistrale réponse d’un trisomique.

ONU toujours, dans le cadre de la GPA, un rapport du Conseil des droits de l’homme propose de payer tout le monde, sauf la mère porteuse. Finalement ce que souhaite l’ONU, c’est rendre compatible la GPA avec l’interdiction de la vente d’enfants. Sans surprise, Médecins du monde affirme son soutien à la généralisation de l’avortement, alors que nous apprenons que l’administration Obama a donné pas moins  de 1,6 milliards de dollars d’argent public pour l’industrie de l’avortement.

En France, l’épiscopat c’est notablement mobilisé. Les évêques insistent pour que les fidèles participent aux Etats Généraux de la bioéthique et l’Eglise rappelle qu’elle condamne bien toute PMA. En ce qui concerne la fin de vie, les 118 évêques ont signé à Lourdes une déclaration commune. Monseigneur Aupetit est lui-même abondamment monté au créneau, rappelant que le progressisme n’est qu’une adaptation aux désirs individuels qu’il faudrait servir. Il a par ailleurs regretté qu’« une partie de nos concitoyens, y compris des catholiques, ne prenne pas la mesure des changements de société qui peuvent nous impacter »,  rappelant qu’il n’y a pas de sens inéluctable de l’histoire.

 

C’est que le débat est chaud ! On se souvient que 156 député LREM avaient déposé un projet de loi en faveur d’une loi immédiate pour l’euthanasie. Contre les “156”, une initiative parlementaire hostile à l’euthanasie a vu le jour. Mais surtout, ce mois de mars aura révélé l’envers du décors des Etats Généraux de la bioéthique. Ainsi, sur le site des états généraux de la bioéthique, tout est fait et dit pour promouvoir la GPA. Grâce à la vigilance de certains, une fraude massive dans les votes a pu être dénoncée. Et, surprenant… Quand on enlève les fraudeurs les résultats sont… très différents. De leur côté, les sondages posent la question d’une manipulation, sur la question de la PMA. Quant à la Gestation pour autrui, une petite étude révèle la fabrique de l’opinion. De sorte que Jean-Frédéric Poisson dénonce la mascarade organisée par le Gouvernement.  A quoi nous pouvons ajouter d’autres manipulations. Ainsi, à Nice, Mediapart tente de faire croire que LMPT pollue les débats bioéthiques. En toute impunité on assiste à la promotion de la PMA, pourtant illégale en France Et c’est la Une de Charlie qui résume bien la question de fond entre hédonisme pour les uns, esclavage pour les autres. Enfin, tandis que pour Marlène Schiappa, avorter est un droit comme celui de passer le permis de conduire, signalons X,Y et moi, un spectacle pro-genre, présenté dans les collèges à l’insu des parents. Le tout au nom d’une tolérance et d’une ouverture que tous n’ont pas ressenti… Ainsi, au Semi-marathon de Paris, pendant que certains suaient pour la vie, d’autres transpirent l’intolérance

 

Poursuivons par de belles notes d’espérances tous azimuts…

Pour Vincent Lambert, rien n’est perdu. Ses parents ont reçu l’appui d’éminents spécialistes. L’initiative, 40 Days for life, enregistre déjà 400 bébés sauvés et 110 messes célébrées en France. Tandis que pour participer aux combats de la bioéthique, le diocèse de Versailles lance une plateforme, une pétition est ouverte pour défendre l’humanité contre le marché de la procréation. Petit clein d’œil touchant avec Florette Coquinette, une petite héroïne porteuse de trisomie 21 qui change votre regard sur la différence. Et enfin, dernière proposition du mois, la fertilité, une aventure de couple.

Une véritable effervescence donc avec cependant un gros nuage sombre, Humanae vitae serait-elle en danger ?  Les attaque et contre attaque dans les coulisses de la Curie vont bon train.

Voici donc un mois d’actualité bioéthique, riche et chaude, alors que nous sommes arrivés à la mi-carême des Etats Généraux.

 

 

 

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Jacques Testart – Le grand problème de l’éthique c’est de mettre des limites – (avant de greffer un utérus chez un homme)

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comprendre des enjeux de la recherche sur l’embryon, de l’eugénisme, du transhumanisme et de la société à venir. Jacques Testart

Pour tout comprendre des enjeux de la recherche sur l’embryon, de l’eugénisme, du transhumanisme et de la société à venir, superbe conférence de Jacques Testart à la Cour de cassation

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La décision du CCNE ne laisse pas sans inquiétude pour la révision de la loi de bioéthique – Jacques Testart

Le Comité consultatif national d’éthique a rendu le 27 juin son avis n°126 sur « les demandes sociétales de recours à l’assistance médicale à la procréation ». Jacques Testart, « père scientifique » du premier bébé éprouvette analyse les prises de position contenues dans cet avis,  et s’inquiète des prochains « états généraux de la bioéthique » qu’elles augurent.

Ce texte a été initialement publié sur Mediapart : Bioéthique, l’escalier des laisser-aller.

Ce 27 juin, le Comité national d’éthique (CCNE) rend son Avis sur l’Assistance médicale à la procréation (AMP) pour des raisons sociétales. Il examine trois situations problématiques.

Le cas de la location d’utérus, aussi nommée gestation pour autrui (GPA) est argumenté et le refus de cette atteinte à la dignité humaine est clair : il n’existe pas de « GPA éthique » écrit le CCNE qui demande une convention internationale d’interdiction mais émet cependant des propositions prenant en compte le sort des enfants ainsi nés. Parmi celles-ci, on remarque le droit d’accès des enfants au contrat qui a permis leur naissance avec l’identification de tous les intervenants.

Un deuxième thème est celui de l’insémination artificielle avec donneur (IAD) pour toutes les femmes demandeuses[1]. La majorité des membres du CCNE y sont favorables. Mais il est surprenant que le CCNE accepte cette pratique après avoir énoncé des arguments forts qui s’y opposent. Ainsi le droit de l’enfant à connaître ses origines, reconnu depuis 2006 par la Convention européenne des droits de l’homme, est mis à mal par le principe d’anonymat du donneur, que le CCNE ne remet pas en cause. Pourtant le recours plus fréquent à l’IAD ne peut qu’augmenter le nombre des enfants souffrant de l’absence de racines que rapportent les psychologues, et cette fois l’impossibilité à procréer ne saurait justifier la création délibérée de ce handicap. Un autre problème est celui de la concurrence pour le sperme entre les couples hétérosexuels déjà médicalisés et ces nouvelles demandes sociétales. La rareté des gamètes disponibles allongerait les délais d’attente et pourrait entrainer la rupture avec le principe de gratuité du don. « Protéger la liberté de l’offre, écrit le CCNE, revient à ne pas satisfaire la totalité des demandes. C’est un choix éminemment éthique et politique ». Alternativement, on pourrait recourir à une médicalisation non nécessaire mais capable d’économiser les spermatozoïdes en procédant à la FIV avec ICSI[2], technique plus lourde et onéreuse que l’IA mais qui réalise la parité gamétique. Tout cela en attendant la venue d’un monde meilleur où on fabriquerait des gamètes en abondance à partir de cellules banales, comme récemment réalisé chez la souris…Aussi est-il surprenant que le CCNE justifie son feu vert en posant que, la technique est déjà autorisée par ailleurs (IAD pour raisons médicales), qu’elle ne présente « pas de risques nouveaux de violence dans les relations entre les différents acteurs » et est capable de « répondre à une souffrance sans en susciter de nouvelles », tout en soulignant que l’insuffisance des dons de sperme « fait courir le risque d’une déstabilisation de tout le système bioéthique français »….On voit bien que « l’IAD pour toutes » ne serait pas sans conséquences sur les activités biomédicales actuelles et qu’elle conduirait à augmenter le nombre d’enfants privés de filiation génétique. L’obsession technologique empêche le CCNE, et bien sûr les praticiens, d’appréhender l’IA comme un geste qui se passerait aisément de médicalisation mais stimulerait l’implication des demandeurs en pleine responsabilité[3].Il reste que l’exigence d’anonymat du donneur est encore une fois non interrogée alors que l’Allemagne vient, après d’autres pays, de l’abandonner.

Le troisième thème abordé par le CCNE concerne l’autoconservation des ovocytes que le comité d’éthique estime « difficilement défendable », une minorité de ses membres estimant au contraire que cela permettrait plus d’autonomie des femmes pour gérer le moment de leurs grossesses. Ce point de vue rejoint celui de l’Académie de médecine qui a produit récemment (juin 2017) un rapport favorable à cette pratique, laquelle n’est autorisée actuellement que pour des cas pathologiques ou en contrepartie du don d’ovocytes à une autre femme (cf. L’Académie de médecine favorable à la conservation des ovocytes pour toutes). L’Académie critique avec raison cette dernière situation qui ressemble à un « chantage » ou même à un « leurre »puisque les ovocytes supposés les meilleurs sont plutôt réservés à la femme receveuse. De ces considérations on ne peut toutefois conclure en proposant la libre autoconservation qu’en présupposant un nouveau droit, déjà admis avec l’IAD pour toutes, celui de quiconque à réquisitionner les structures biomédicales pour convenance personnelle. Pour sa part, le CCNE s’inquiète des risques médicaux de la stimulation ovarienne et du recueil des ovocytes, des pressions sociales éventuelles, comme du recours nécessaire à la FIV quand les ovocytes sont « récupérés » par la patiente, mais aussi de l’inutilité de cet investissement biologique et du devenir des ovocytes si ces femmes enfantent naturellement, ce qui devrait constituer la situation la plus fréquente. La perspective de se garantir ainsi contre le vieillissement constitue une assurance chèrement acquise mais souvent illusoire puisque, outre les cas où la femme abandonnera ses ovocytes, rien ne garantit que les quelques gamètes conservés suffiraient pour assurer la survenue d’une grossesse, ruinant alors des années d’espérance (rappelons qu’un ovocyte n’a, en moyenne, que 3 % de chances d’être à l’origine d’un enfant). Nous entrons là dans le domaine en plein développement de la surmédicalisation par précaution.

Le CCNE propose quelques leçons communes à toutes les pratiques d’AMP sociétale. Ainsi, « dans tous les États qui ont autorisé l’autoconservation des ovocytes, l’IAD pour toutes les demandes et la GPA, un marché lucratif et transnational s’est développé, illustrant un type de société ». Or, ce type de société fait encore l’objet de résistances en France et, au travers de questions presque triviales posées à la bioéthique, c’est toute une conception de la dignité humaine et des rapports entre les personnes qui risque de s’imposer. C’est pourquoi, estime justement le CCNE contrairement à ce que beaucoup de partisans du libéralisme éthique prétendent, « même libre, éclairée et autonome, la décision ne concerne donc jamais seulement l’individu qui la prend ».

Plusieurs institutions se sont prononcées depuis quelques mois sur l’AMP sociétale mais aussi sur des techniques de biologie concernant la procréation humaine. Ainsi, le comité d’éthique de l’inserm, ardent partisan des recherches sur l’embryon humain, a proposé en 2016 que la recherche sur l’embryon, occasion d’un progrès biomédical incantatoire, puisse être suivie du transfert de cet embryon dans l’utérus, au risque de pathologies induites chez l’enfant. L’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et techniques (OPECST) a, pour sa part, élargi en novembre 2016 une ancienne proposition du CCNE[4]. Celle-ci préconisait un diagnostic préimplantatoire (DPI) que l’on peut qualifier opportuniste, en profitant de la disposition in vitro des embryons de FIV pour détecter des anomalies non portées par les géniteurs, en particulier des trisomies. L’OPECST vient de porter à l’extrême cette enquête eugénique en étendant potentiellement l’analyse à tous les embryons issus de FIV et à toute déviance génétique ou métabolique. Quant à l’Académie de médecine, elle a proposé, en février 2016, d’autoriser les recherches sur la modification génétique des gamètes et embryons humains. Il est clair que la révision des lois de bioéthique prévue en 2018 se prépare activement et que des lobbies sont à l’œuvre tant au sein des institutions que de la société.

Le CCNE était saisi des questions d’AMP sociétale depuis janvier 2013. Le successeur de François Hollande a clairement indiqué son adhésion à l’IAD pour toutes les femmes et pourra s’appuyer sur cet avis du CCNE. Il faut s’attendre à des offensives des partisans de la GPA, en perte de vitesse depuis quelque temps. C’est le prochain combat car, si on offre du sperme à toutes les femmes, comment refuser des ventres à tous les hommes ?… Mais il faudra compter aussi avec des offensives concernant des aspects moins médiatisés de l’AMP, ou des recherches qu’elle rend possibles. L’escalier de progrès escomptés est plutôt celui de laisser-aller cumulés qui dessinent une direction unique, celle des corps instrumentalisés, de leurs produits réifiés ou marchandisés, des individus en perte d’autonomie, pour satisfaire des groupes ou des praticiens ainsi que des économies affichées ou souterraines. Conformément à la loi, le CCNE souhaite des conférences citoyennes pour « un travail d’information, de discussion et de pédagogie ». C’est effectivement la voie démocratique, à condition que l’avis des citoyens pèse au-delà de ces fonctions d’accompagnement, jusqu’à représenter le plus fort levier pour l’orientation des décisions des élus. Une telle valorisation de ces procédures est nécessaire mais la crédibilité de leurs avis exige davantage de méthode et de sérieux que ce que montrèrent les précédentes conférences citoyennes sur la bioéthique. Ainsi, les « Etats généraux de la bioéthique »(2009), sous la houlette de R Bachelot, se sont déroulés dans un grand laxisme procédural et pour des conclusions annoncées à l’avance par la ministre. La conférence de citoyens sur la fin de vie, organisée par le CCNE en 2013, a aussi montré bien des carences quant à l’expertise peu contradictoire et à la transparence. C’est seulement en respectant des règles procédurales strictes, telles que proposées pour les conventions de citoyens [5] que les avis conformes au bien commun pourront apparaître plus crédibles et désirables que les opinions mal informées ou le forcing des groupes de pression.

[1] Notons que le cas (exceptionnel mais possible) d’une femme, ni seule ni en couple féminin, qui souhaiterait la fécondation par un donneur plutôt que par son partenaire légal, pourrait poser problème si on accordait le droit d’IAD à « toutes les femmes »…

[2] Fécondation In Vitro avec microinjection intracytoplasmique

[3] « L’aide conviviale à la procréation », in J Testart : Faire des enfants demain, pp 166-174 , Seuil, 2014

[4] Avis 107 du CCNE , 2009

[5] J Testart : L’humanitude au pouvoir. Comment les citoyens peuvent décider du bien commun. Seuil, 2016

 

Source Généthique.org

Tribunes et entretiens

Jacques Testart – Résister au transhumanisme, vers une humanité responsable ?

Lors de la conférence inaugurale du colloque “Critique de la raison transhumaniste” qui s’est tenue au Collège des Bernardins les 19 et 20 mai derniers, Jacques Testart, biologiste de la procréation et “père” du premier bébé éprouvette, a rappelé les enjeux du transhumanisme(cf. Jacques Testart : Résister au transhumanisme “parce que l’humain vaut mieux que ce qu’il en parait trop souvent”). Il a aussi abordé les questions du pourquoi et comment résister au transhumanisme (cf. Jacques Testart : Résister au transhumanisme, pourquoi ? Comment ?), pour ensuite ouvrir sur l’importance de renouer avec le sens l’humanité.

Face aux avancées techniques, Jacques Testart interroge : avons-nous vraiment besoin de la plupart de ces progrès ? Mais établir une liste de besoins authentiques suppose une identification des besoins raisonnables par une délibération collective démocratique, une démarche qui n’est pas facile.

Concernant le tri génétique des embryons humains qui s’impose sans véritable résistance : d’un côté, les catholiques ont condamné cette élimination arbitraire, dans la logique de leur opposition à l’avortement ; de l’autre, Jacques Testart a alarmé sur le destin des rescapés du tamis génétique, et sur la fabrication discrète d’une espèce nouvelle grâce à la sélection continue et généralisée de la descendance humaine.

Mais, constate-t-il avec pessimisme, nous ne faisons pas le poids face à une caste de praticiens, une opinion abusée, des affairistes vigilants et l’appétit général pour des solutions techniques aux angoisses existentielles. Dès 1934, la philosophe Simone Weil s’interrogeait déjà : « Comment cesser de s’aveugler en arrêtant de croire au progrès illimité de la technique et de la science ? »

Les promoteurs du transhumanisme profitent de cette passivité. Et les technosciences avancent sans rencontrer de résistances. Tandis que les pouvoirs publics n’imaginent pas que le monde futur puisse échapper à la transhumanisation. « La croyance que ces changements sont inéluctables semble habiter tous les acteurs, depuis les promoteurs du transhumanisme, héritiers des délires futuristes de la Silicon Valley, jusqu’aux consommateurs avides de rêves éveillés, en passant par les industriels et les décideurs, soucieux de débouchés économiques ». Or, afin de maîtriser les mutations promises, il faudrait, selon Jacques Testart, avoir certaines exigences : instaurer des choix démocratiques permanents ; contrôler la vitesse de dissémination des actes ; convoquer la précaution quant à l’innocuité et la réversibilité de leurs effets.

Pour lui, la diversité du vivant, – les espèces de plantes et de bêtes, et l’espèce humaine -, a émergé par des actes aléatoires. Il cite Darwin, pour qui l’humain n’est pas l’accomplissement de la création et dont la propre évolution se poursuivra lentement et sans but. Mais qui avait remarqué que chez l’homme, « l’évolution a inventé une propriété exceptionnelle, l’empathie, qui permet des comportements vertueux favorables à la vie en groupe ». Et le développement de l’empathie et l’altruisme conduit au devoir d’assistance aux plus faibles. Mais le transhumanisme, qui a pour condition politique le néo-libéralisme et pour condition technique l’augmentation biologique, ne peut admettre cet « effet réversif de l’évolution ». Ainsi, comme réplique au transhumanisme, le meilleur de l’humanité apparaît, sans aucune assistance technique, par exemple dans « les jurys citoyens », cultivant ce que Testart appelle « l’humanitude », c’est-à-dire : s’affranchir des petitesses de la compétition, oser la recherche solidaire du bien commun et croire que l’homme peut changer le monde dans un sens choisi.

Un impératif : tenir compte de la nature

« Les transhumanistes nous racontent le futur d’un humain in silico, complètement dissocié de son environnement qu’ils veulent ignorer. » Les bouleversements de notre espèce et du climat qui nous attendent dans les prochaines décennies, pourraient nous conduire à un nouvel « ordre naturel des choses » ? Pour le meilleur, selon les transhumanistes ! Mais possiblement, plutôt pour le pire, selon Jacques Testart, avec le risque de supprimer la plupart des espèces, à commencer par la nôtre. Face aux fortes difficultés sanitaires qui vont accompagner les changements climatiques, face à la carence énergétique et à celle des ressources industrielles, les réalisations transhumanistes « risquent pour le moins d’être freinées, vraisemblablement paralysées, peut-être anéanties ».Comment croire, dans ces conditions, que nous allons vers l’homme augmenté ? « Avec un certain culot, Technoprog reconnaît qu’une telle aggravation de la condition humaine est probable dans les prochaines décennies, mais ils en tirent argument pour accélérer l’augmentation de l’homme, afin qu’il devienne capable de mieux maîtriser les éléments ! »

Finalement, la réponse radicale au transhumanisme risque de venir de choix antérieurs « qui conduisent à la ruine accélérée de la planète », et de finir en « désastre antropologique ». Mais, avant que ses échecs soient avérés « l’entreprise prométhéenne (du transhumanisme) aura sans doute bouleversé le monde, son histoire et ses cultures. C’est Sisyphe qui revient quand s’enchaînent, sans fin prévisible, la détérioration de la planète et « l’augmentation » de l’homme, chaque avancée de l’une produisant chez l’autre un nouveau pas » Et « ce que la technologie nous fait perdre, qui nous le rendra ? »

Retrouver l’humanité

A ce tournant de l’histoire de l’humanité, deux périls nous menacent à court terme : l’écocide qui détruit la planète et ses habitants, et l’anthropocide avec le

transhumanisme qui s’attaque spécifiquement à l’humanité. En 2050, 25 à 50 % des espèces auront disparu et les changements climatiques obligeront 250 millions des personnes à quitter leurs pays. « C’est aussi vers 2050, nous annoncent les transhumanistes, qu’adviendrait la Singularité, cette étape significative dans l’épopée vers la post-humanité ». Il faudrait refuser de contribuer à cette croissance absurde en œuvrant à une société frugale et conviviale.

Et pour cela, mobiliser les structures mondiales : l’Organisation des Nations Unies, pour convenir des mesures à prendre, et la Cour pénale internationale pour les faire respecter. Ce qui nécessite une réforme profonde des règles de l’ONU. « Et, puisqu’il faudra être capable de définir où est le bien commun et comment aller ensemble dans ce sens, c’est seulement en mettant aux commandes les citoyens dénués d’intérêts particuliers, en cultivant l’intelligence collective et le souci des autres, que nous aurons une chance de repousser les catastrophes. C’est la voie que permettent les conventions de citoyens dont la pratique devrait s’imposer partout à propos de tous les grands enjeux ».

 

Source Généthique.org

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Jacques Testart dénonce la fabrique de l’humain

Jacques Testart était l’invité des 4e assises Technologos, organisées avec la collaboration du CRIIGEN[1], les 16 et 17 septembre dernier, qui se tenaient à Paris à l’Ecole des Hautes études en sciences sociales. Il est intervenu  pour présenter les  considérations éthiques et des conséquences anthropologiques du recours à la logique techno-industrielle dans le domaine de la procréation humaine. Gènéthique reproduit le contenu de son intervention.

On peut définir une fabrique de l’humain comme un ensemble de dispositifs techniques permettant de formater des individus conformes à un projet, personnel ou collectif. Les interventions réglementaires ou biomédicales dans la procréation constituent le premier pas dans l’ontogenèse des personnes.

La sélection des individus

Historiquement c’est l’eugénisme qui, depuis les temps les plus anciens et dans toutes les cultures, a permis la sélection des individus à la naissance, l’eugénisme négatif permettant de refuser les nouveau-nés non conformes selon des critères évalués par la médecine. Depuis moins de deux siècles, l’apparition et l’évolution de techniques de plus en plus sophistiquées a conduit à affiner mais aussi à étendre les pratiques eugéniques. Après l’infanticide historique, la stérilisation des femmes a concerné des centaines de milliers de personnes dès le début du vingtième siècle, puis le fœticide sélectif s’est imposé bien après la deuxième guerre mondiale et les capacités d’enquête génétique (analyse chromosomique) ou morphologique (échographie) sur le fœtus. Enfin la conjonction de la fécondation hors du corps (1978) et de l’examen de l’ADN embryonnaire (1990) a permis de développer le diagnostic préimplantatoire (DPI) sur les embryons issus de la fécondation in vitro (FIV) depuis les années 1990. Certaines recherches portent désormais sur une phase antérieure à la fécondation, les gamètes (spermatozoïde et ovules), mais rencontrent des limites techniques (le gamète est détruit par son analyse) et logistiques : les loteries génétiques qui précèdent et accompagnent la fécondation (méiose puis appariement des gamètes) ne permettent pas de prévoir l’identité de l’œuf avant sa conception. Des études chez l’animal portent sur la culture de lignées cellulaires (cellules souches) transformables en gamètes, éventuellement après avoir été génétiquement modifiées.

Avant même la disposition des outils génétiques, l’eugénisme s’est développé dans les années 1970 grâce à la possibilité de congeler le sperme des hommes, permettant ainsi la création de banques de sperme et la sélection de donneurs selon des critères morphologiques, médicaux ou esthétiques. Des évaluations comportementales sont aussi pratiquées depuis que tous les traits humains sont réputés dépendre de la génétique. Ainsi, en 2016, la plus grande banque de sperme britannique recommandait d’éviter les donneurs présentant un déficit d’attention, une hyperactivité, des signes d’autisme ou de dyslexie… L’« appariement de couples reproducteurs », selon l’expression des médecins des Cecos (Centres d’étude et de conservation du sperme), prétend éviter de conjuguer les mêmes facteurs de risques pathologiques chez le donneur et la receveuse du sperme. Sélection et appariement du donneur ont constitué une pratique fondatrice du nouvel eugénisme de l’après-guerre : rompant avec l’eugénisme nazi ou même avec l’eugénisme autoritaire d’avant-guerre, le nouvel eugénisme a pris en compte l’évolution des sociétés, les obligations faites à la médecine (procès de Nuremberg) et les droits des personnes. La fabrique de l’humain relève désormais d’un eugénisme consensuel, mou et compassionnel.

De plus en plus de tiers étrangers autour de la conception de l’enfant, et de plus en plus de « candidats » à la FIV

Par ailleurs, les pratiques incluant un tiers étranger au couple dans la conception d’un enfant ne se limitent plus à l’insémination artificielle avec donneur (IAD) car la disposition des gamètes et des embryons permet aussi bien le don des ovules que celui des embryons, ou encore le recours à une mère porteuse pour assurer la gestation. Ces évolutions commencent à échapper au contrôle médical et empruntent de plus en plus la voie des réseaux relationnels ou commerciaux. Toutefois l’industrie de la procréation se développe sans frontières avec les banques de « matériel biologique » (gamètes et embryons), les tests diagnostiques d’identité génétique et le service gestationnel. Cette dernière pratique, abusivement dite gestation pour autrui (GPA) plutôt que location d’utérus, peut aller jusqu’à la constitution d’entités industrielles comme la « ferme des 100 porteuses » en Inde qui n’est pas sans évoquer notre « ferme des mille vaches ».

L’évolution des techniques d’assistance médicale à la procréation (AMP) s’est accompagnée d’une évolution des sociétés pour utiliser ces techniques, sans que l’on puisse affirmer laquelle a entrainé l’autre. La FIV aurait pu être inventée un demi-siècle plus tôt, ce qui montre que les inventons surviennent surtout quand elles sont acceptables ou désirées. Alors que l’AMP (insémination artificielle et FIV) n’avait d’abord pour but que d’aider les couples stériles à procréer, elle s’est étendue aux couples inféconds (avec « désir d’enfant » non satisfait mais sans démonstration de stérilité) jusqu’à concerner un tiers des tentatives de fivète (FIV et transfert d’embryon). Ce glissement sensible reflète aussi bien l’impatience des couples et la séduction des technologies de pointe que la relative incompétence biomédicale pour expliquer les causes de l’infécondité. Puis la fivète s’est appliquée hors des cas d’infécondité quand le DPI a permis l’évitement de pathologies génétiques « particulièrement graves » (lois de bioéthique) présentes dans le couple, la qualification de telles pathologies évoluant vers un registre de plus en plus large. Dans nombre de contrées la FIV-DPI sert aujourd’hui à choisir le sexe du bébé ou à éviter des défauts mineurs ou même esthétiques. En France, pays où cette activité est la mieux contrôlée, on a cependant vécu un glissement, depuis l’évitement d’une pathologie vers l’évitement d’un risque pathologique (cas des cancers en particulier), une pente glissante qui ne pourra que se poursuivre tant nous sommes tous détenteurs de nombreux gènes impliqués dans des risques de maladies plus ou moins graves.

Une banalisation de la fabrication artificielle des enfants

L’élargissement de la clientèle de l’AMP a conduit à la banalisation de la fabrication artificielle des enfants suite à la technicisation croissante de la procréation. En effet, en France, 2,6 % des enfants étaient conçus par AMP en 2009, puis 2,9 % en 2013 et certainement au moins 3 % aujourd’hui. On note que cette technicisation s’accompagne du recours à la technologie la plus sophistiquée même dans des situations où elle n’est pas nécessaire. Ainsi l’injection d’un spermatozoïde dans l’ovule (IntraCytoplasmic Sperm Injection ou ICSI), précieuse en cas de déficiences du sperme, est pratiquée dans les deux tiers des FIV en France (quasiment dans 100 % dans certains pays), signalant la généralisation du comble de l’incursion technique dans la procréation. Il s’agit là d’une standardisation vers le haut des interventions malgré un coût additionnel non justifié.

Cette surmédicalisation de la procréation diffère de celle qui concerne les cancers (en particulier cancers de la thyroïde, du sein, de la prostate) en ce qu’elle n’est pas la conséquence de surdiagnostics permettant de justifier l’intervention médicale. Certes, l’AMP abonde en examens diagnostiques (hormonaux, génétiques, échographiques, cytologiques, bactériologiques, etc.), mais ici la réponse médicale est toujours le recours à l’AMP, même quand ces examens n’ont pas permis d’expliquer l’infécondité. C’est dire que le régime est celui des surdiagnostics inutiles… L’industrie pharmaceutique se nourrit de ce marché extensible, comme avec la société états-unienne Celmatix qui prétend disposer de 5200 marqueurs de l’infertilité et promet pour bientôt de nouveaux tests prédictifs. D’autres laboratoires proposent des tests prédictifs de l’âge à la ménopause, incitation à prélever des ovules pour les conserver en vue d’une fivète ultérieure…

Au stade de l’amélioration de l’embryon

Mais c’est surtout la préoccupation de qualité du produit-enfant qui anime désormais la fabrique de l’humain. Outre les méthodes sélectives (choix d’un tiers géniteur, sélection d’un embryon), l’AMP vise à proposer l’amélioration de l’embryon, et des praticiens s’emballent de projets eugéniques quand la technologie prétend disposer d’outils efficaces et précis pour modifier le génome, comme CRISPR-Cas 9, dont le potentiel reste pourtant à démontrer. Il faut comprendre que la correction du génome embryonnaire peut difficilement succéder à son évaluation par le DPI, les corrections devant prendre place au stade initial de 1 cellule, soit plusieurs jours avant la réalisation de ce DPI. Aussi les modifications du génome viseraient plutôt l’addition « en aveugle »de propriétés inexistantes ou rarissimes dans notre espèce, réalisant par là des OGM humains (HGM), l’un des projets du transhumanisme. En revanche la généralisation du DPI sélectif à toutes les conceptions deviendra attrayante dès que la production massive d’ovules à partir de cellules banales permettra aux patents d’éviter les épreuves de la médicalisation, tout en s’assurant du choix du « meilleur » embryon parmi des centaines d’enfants potentiels. Cette fabrique de tous les enfants en laboratoire est une perspective à moyen terme puisque les barrières éthiques ont déjà été franchies et que seules manquent des avancées techniques en cours chez l’animal. Notons que cette pratique, si elle est généralisée et répétée de génération en génération, conduirait à créer une nouvelle espèce humaine aussi sûrement que la création plus spectaculaire d’HGM, pour laquelle des réserves éthiques sont encore à balayer… Pourtant, la bioéthique est soluble dans le temps, l’espace, la casuistique et le marché, ainsi en est-il de la recherche sur l’embryon. D’abord absolument interdite en France, elle y fut interdite sauf exceptons puis autorisée sous conditions par les lois successives de bioéthique. Ce qui semblait intangible jusqu’en 2015, c’est l’interdit de modification génétique. Pourtant, suite aux promesses de CRISPR-Cas9 et aux recommandations du comité d’éthique de l’Inserm puis de l’Académie de médecine, la « loi santé » de janvier 2016 introduisait subrepticement la possibilité de « recherches biomédicales » sur les gamètes et l’embryon, y compris « avant son transfert à des fins de gestation » (art 155)… Les intérêts économiques de la compétition technologique ont rencontré les aspirations idéologiques de maîtrise totale de nos existences. De nouveaux ateliers se préparent pour la fabrique de l’humain calibré.

Beaucoup de personnes, dont je suis proche par ailleurs, jugent dérisoire de vouloir protéger l’embryon humain des manœuvres de chercheurs et industriels, une telle défense devant être réservée aux obscurantistes cathos. Cette démission favorise l’instrumentalisation de notre espèce, les progrès dans la fabrique de l’humain et dans un mouvement plus vaste vers le transhumanisme. Les avancées du transhumanisme sont insidieuses parce qu’il n’existe pas d’étapes claires où il faudrait s’inquiéter, tandis que des promesses, désirables pour beaucoup, sont largement fantasmées. Ainsi le transhumanisme avance autant grâce à la désertion morale qu’aux désirs de puissance. Alors, nos institutions en rajoutent, avec des plateformes de séquençage génétique pour installer une médecine prédictive qui fera de nous tous des sujets de la médecine, aussi avec la réduction des humains au rang des machines en confondant logique avec intelligence (voir la victoire banale de l’ordinateur sur le joueur de go) et fonctionnalité avec dignité. Un seul exemple : en mai 2016, la commission des affaires juridiques du Parlement européen a proposé la création d’une personnalité juridique pour les robots, ce que souhaitent les transhumanistes. Les robots seraient désormais des « personnes électroniques »… Dans le même mouvement, grâce aux prothèses, nanocapteurs et connexions cerveau-ordinateur, nous ne pourrons que devenir des « robots biologiques ». La fabrique du post-humain arrivera quand les personnes électroniques fusionneront avec les robots biologiques.

[1]Le CRIIGEN, Comité de Recherche et d’Information Indépendantes sur le génie Génétique,  est un groupe unique et international d’experts ayant une approche transdisciplinaire sur les bénéfices et les risques sur la santé humaine, animale, et des écosystèmes concernant l’utilisation du génie génétique et des xénobiotiques issus de la chimie industrielle. Il est indépendant des compagnies de biotechnologies, de l’agrochimie et promeut les contre-expertises. Il évalue aussi les alternatives potentielles et encourage le développement d’une hygiène chimique pour améliorer la santé publique.

Source genethique.org

NLQ #Points non négociables PNN

Entretien – Il faut subordoner les techno-sciences à l’éthique pour Jacques Testart

Jacques Testart, biologiste et critique de sciences, publie un article dans un ouvrage collectif [1] avec Geneviève Azam[2]et Dominique Bourg[3], intitulé« Subordonner les technosciences à l’éthique ». Les auteurs font le constat que« l’actuelle crise de civilisation est le résultat d’une réduction de l’histoire humaine à un processus d’expansion par la transformation et l’accaparement de la nature, et par la transformation du travail en ressource à mobiliser et exploiter ». Face à ce constat, on ne voit« qu’une insuffisance humaine ou la tyrannie d’une nature toujours mal maitrisée », sans remettre en question« les fondements d’une telle situation ». Pour y remédier, ce livre formule« des propositions politiques capables de faire face à ces défis », inspirées notamment du principe :« Tout ce qui peut être techniquement réalisé ne doit pas être obligatoirement réalisé ».

Jacques Testart complète ce constat dans deux articles. Pour lui, la science« s’est réduite à une activité pour développer de nouvelles activités productives et tenter de pousser la croissance économique », et le progrès« s’est réduit à la production effrénée d’innovations ». Cette« perversion du progrès est constitutive de l’appareil technoscientifique contemporain qui s’est aligné sur les impératifs des structures industrielles au nom de l’efficacité/productivité/compétitivité ». Mais« le véritable progrès exige que les citoyens s’emparent de leur devenir en contribuant par leur choix à définir les priorités données à la recherche scientifique ». Il appelle à« revendiquer le principe de responsabilité pour défendre l’intégrité de notre espèce et de la nature ».

Il s’inquiète de la priorité donnée par nos politiques« à l’intelligence artificielle, aux nanorobots, au contrôle génétique du vivant, ou à la médecine prédictive/préventive, celle qui fait de tout un chacun un sujet médical ». Il dénonce enfin le« nombre de militants écologistes ou féministes »qui sont« hypnotisés par les promesses de progrès qui résulteraient de l’indifférenciation des sexes (masculin/féminin), des êtres vivants (homme/animal) ou des « organismes » (vivant/machine) et par les artifices déjà disponibles pour engendrer autrement, fut-ce au prix de l’aliénation de tierces personnes ou de l’épanouissement de l’enfant à venir. Ainsi la location d’utérus, l’achat-vente de gamètes et embryons, l’insémination anonyme, l’eugénisme dans l’œuf (diagnostic préimplantatoire) sont souvent reçus avec la même gourmandise que le téléphone portable, cette première prothèse universelle et permanente de l’ère transhumaniste. Outre la pulsion ludique et l’illusion de puissance qui minimisent les nuisances collatérales, chacun veut se montrer plus moderne, et fait ainsi le jeu des intérêts qui disséminent et cultivent les aliénations ».

[1] Les Jours Heureux

[2]Economiste et militante altermondialiste.

[3]Philosophe et vice-président de la Fondation Nicolas Hulot.

 

 

 

 

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