Asie #NLQ

Et si l’Indonésie s’inspirait de la politique antidrogue de Duterte ?

Le président indonésien a récemment invité les forces de police à abattre les trafiquants de drogue supposés qui résisteraient à leur arrestation, à l’image de ce que Rodrigo Duterte a mis en place aux Philippines. Une politique à laquelle l’Eglise catholique locale tente de s’opposer.

« Soyez fermes avec les trafiquants de drogue, en particulier avec les étrangers qui entrent dans le pays. Ceux qui résistent [à leur arrestation], abattez-les. Soyez impitoyables car nous sommes dans une situation d’urgence » a déclaré le 21 juillet dernier le président Joko ‘Jokowi’ Widodo aux forces de police comme le rapporte le Jakarta Post.

« Abattez-les. Soyez impitoyables. »

Cette déclaration fait suite à la plus importante saisie de drogue réalisée par les forces de police indonésiennes le 13 juillet dernier. Ce jour-là, les autorités ont confisqué une tonne de ‘shabu-shabu’ (du crystal méthamphétamine), d’une valeur estimée à un billon de roupies (65 millions d’euros). Plusieurs ressortissants taiwanais ont été arrêtés et l’un d’entre eux a été abattu pour avoir résisté à son arrestation.

Le chef de la police nationale, le général Tito Karnavian, avait alors déclaré à la presse avoir incité les forces de police «  à ne pas hésiter à abattre les trafiquants de drogue qui résistent à leur arrestation ».

Les récentes déclarations du président de la République d’Indonésie ont suscité de vives critiques dans les milieux de défense des droits de l’homme. Phelim Kine, directeur-adjoint de la divison Asie à Human Rights Watch, s’est ainsi inquiété d’une atteinte à l’Etat de droit, le président encourageant à « démolir »les droits des suspects.

L’Eglise catholique locale a elle aussi fait part de ses préoccupations. «  La position rigoureuse du gouvernement [à l’égard des drogues] mérite notre soutien, a déclaré le P. Paulus Christian Siswantoko, secrétaire de la Commission ‘Justice et Paix’ de la Conférence des évêques catholiques d’Indonésie, contacté par l’agence d’information Ucanews le 24 juillet. Mais ça ne lui donne pas le droit de violer les droits de l’homme » a-t-il fait remarquer.

Une politique dénoncée par l’Eglise catholique locale

Dans la jeune démocratie indonésienne, l’Etat de droit est censé être garanti. Existent, par exemple, le droit à un procès équitable, un double degré de juridiction et la possibilité pour un condamné à mort de solliciter la grâce présidentielle.

«  Il semblerait que le président Widodo soit en train de suivre le chemin du président Rodrigo Duterte, qui est brutal […]. Mais la politique de celui-ci est-elle un vrai succès ? Et les Philippines sont-elles désormais délivrées du fléau que constituent les drogues ? Rien n’est moins sûr » a déploré le P. Siswantoko.

Elu le 9 mai 2016, Rodrigo Duterte a mis en place une guerre antidrogue destinée à «  délivrer des générations de Philippins de la menace de la drogue » qui a déjà fait plusieurs milliers de morts. Pendant la campagne électorale, il avait prévenu qu’il donnerait aux forces de police le droit de « tirer pour tuer »lors des arrestations.

Cette politique a conduit l’épiscopat philippin à dénoncer des « tueries extrajudiciaires ». En juin 2016, la Conférence des évêques catholiques des Philippines s’était alarmée du «  nombre croissant d’assassinats de personnes suspectées d’être impliquées dans des trafics de drogue, sous prétexte qu’elles se sont opposées à leur arrestation par les forces de police ».

Jokowi, partisan d’une thérapie de choc pour lutter contre l’essor des trafics de drogue dans l’archipel

Selon Budi Waseso, le chef de l’agence de lutte contre les produits stupéfiants (BNN), « le marché [de la drogue] qui se trouvait aux Philippines est en train de se déplacer vers l’Indonésie. La politique du président Duterte a conduit à un exode [des trafics] vers l’Indonésie ». L’archipel serait ainsi devenu le plus grand marché de drogues et le BNN n’aurait pas les moyens suffisants pour lutter contre les trafiquants dans un pays où le nombre d’îles, estimé entre 13 000 et 20 000, n’est pas encore établi avec certitude.

Quelques semaines après sa prise de fonction, le président Joko ‘Jokowi’ Widodo avait fait savoir que l’Indonésie se trouvait en état d’urgence face à l’importance du phénomène de la drogue. Partisan d’une « thérapie de choc », Jokowi avait indiqué qu’il n’accorderait pas de grâce présidentielle aux condamnés à mort pour trafic de drogue, toutes nationalités confondues.

Entre janvier et avril 2015, le gouvernement indonésien avait ainsi fait fusiller quatorze condamnés à mort, dont huit ressortissants étrangers (quatre nigérians, un hollandais, un brésilien et deux australiens), condamnés pour trafic de drogue. Ces exécutions avaient provoqué une indignation internationale et une crise diplomatique entre l’Indonésie et l’Australie.

Dans un pays où 2,9 % de la population est catholique selon le recensement de 2010, l’Eglise locale fait régulièrement savoir son opposition à la peine capitale.

Source : Eglises d’Asie

Asie #NLH

Philippines – Lettre pastorale de la Conférence épiscopale vis-à-vis du chef de l’Etat philippin

Il existe un fossé entre l’administration du président Rodrigo Duterte et l’Eglise aux Philippines. Les fidèles voient se multiplier les mesures du chef de l’Etat contre l’Eglise et les prêtres alors que, d’autre part, les messages des évêques déplorent le « règne de la terreur » lancé par le Président, comme l’affirme la Lettre pastorale de la Conférence épiscopale intitulée « Le Seigneur ne se réjouit pas de la mort du méchant », diffusée et lue dans toutes les églises de la nation au mois de février.
« Je pense que l’Eglise et Duterte se confrontent en vue du même objectif, à savoir la justice et la paix sociale mais le gouvernement entend l’atteindre selon des modalités inacceptables pour l’Eglise » commente James Anthony Perez, président de l’Association catholique Filipinos for Life.
Parmi les questions cruciales qui divisent le gouvernement et l’Eglise, se trouvent la campagne de lutte contre la drogue, caractérisée par une longue série d’exécutions sommaires, la restauration de la peine de mort et l’abaissement de l’âge de la responsabilité pénale à 9 ans. « Duterte incarne le désir de justice et de sécurité de l’homme de la rue. L’Eglise n’est certes pas contraire à ces objectifs mais elle rappelle au peuple que la prospérité et la justice s’obtiennent tout d’abord au travers de la reconnaissance de la sacralité de la vie humaine et non pas au travers de sa négation » explique James Anthony Perez.
Le Président Rodrigo Duterte s’affirme en tant que communicateur habile, grâce à des messages courts, efficaces et rapides. Le gouvernement a critiqué la lettre de l’épiscopat du mois de février dernier, la qualifiant de « hors du monde », les observateurs définissant les rapports entre l’Eglise et le gouvernement comme « froids » sinon « hostiles ».
Le Père Jérôme Secillano, porte-parole de la Conférence épiscopale des Philippines, observe que : « L’Eglise ne peut être d’accord sur la direction prise par le gouvernement pour affronter certains des problèmes les plus critiques qui affligent notre pays ». Selon le Père Secillano, « l’administration Duterte pense que l’Eglise est contre le Président mais elle oublie que la Conférence épiscopale a élevé la voix contre les abus commis au cours de l’administration Aquino et par d’autres Présidents par le passé ».
Le Père Secillano réaffirme : « L’Eglise aux Philippines n’a rien de personnel contre Rodrigo Duterte. L’Eglise est simplement critique à l’égard des questions relatives aux droits fondamentaux, à la justice, au respect de la vie, à l’Etat de droit, qu’elle estime être des points d’extrême importance. L’Eglise a à cœur les questions qui concernent le bien-être de la population et le bien commun de la nation ».
Le Président Duterte n’a pas épargné les attaques personnelles contre la hiérarchie catholique, qualifiant les prêtres de corrompus ou de fauteurs d’abus sexuels, mais « nous sommes certains que la population nourrit encore beaucoup de confiance en l’Eglise catholique » conclut le porte-parole de la Conférence épiscopale.

Source : Agence Fides

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Philippines – Le ton monte entre le président Duterte et l’Eglise catholique

Au pouvoir depuis juin dernier, le président Rodrigo Duterte a ouvert un nouveau chapitre de la vie politique nationale. En six mois dʹactivité présidentielle, la guerre antidrogue quʹil mène a coûté la vie à quelque 6 000 personnes.

D’abord prudents, les responsables de l’Eglise catholique, une institution centrale dans ce pays dont 82 % de la population est catholique, ont voulu donner au nouveau président le temps de mettre en œuvre ses programmes. Mais, désormais, face à l’emballement meurtrier de sa guerre anti-drogue, les évêques dénoncent une politique « contraire aux normes morales ». En réaction, le président, tout en prenant garde à ne pas rompre les ponts, lâche ses coups contre l’Eglise et sa hiérarchie.

Le 19 janvier dernier, Rodrigo Duterte recevait une nouvelle promotion d’officiers de la police nationale pour leur prestation de serment. La cérémonie avait lieu à Malacanang, le palais présidentiel. Et le moins que l’on puisse dire est que le président philippin s’est montré fidèle à sa réputation. Menaçant l’Eglise d’une « épreuve de force », il s’est dit prêt à exposer au public les fautes et abus dont se montreraient coupables évêques et prêtres.

« Si vous voulez l’épreuve de force, vous l’aurez »

A l’adresse des membres du clergé et de l’épiscopat qui critiquent sa guerre contre la drogue, le président a lancé : « Vous critiquez la police, vous me critiquez. Pour quoi ? Vous avez l’argent. Vous êtes comme fous. Quand nous nous confessons à vous, nous sommes molestés. Ils nous touchent ! Quel est votre ascendant moral ? Où est la religion ? Qu’est-ce que tout cela signifie ? » Se montrant plus précis, il a poursuivi en affirmant que des membres du clergé avaient femmes et enfants, ou bien pratiquaient l’homosexualité. Des prêtres abusent des fonds publics, a-t-il encore asséné, ajoutant qu’ils se montraient incapables de rendre compte de l’usage d’importantes sommes d’argent public.

« Vous me dénoncez. Très bien. Je vous dénonce. Pourquoi ? Vos errements seraient du domaine du bien, tandis que les nôtres ne le seraient pas ? C’est n’importe quoi. Tout ceci n’est qu’une vaste plaisanterie, a-t-il continué. Si vous voulez vraiment une épreuve de force, vous l’aurez. Mais changez vos comportements. Si vous ne pouvez pas vous amender, si vous ne pouvez faire justice aux petits garçons que vous avez molestés par le passé, alors vous ne disposez pas de l’ascendant moral qui vous permette de donner des leçons sur le caractère sacré de la vie. »

La veille, le 18 janvier, le président Duterte avait pris soin d’adresser une lettre au pape François, par laquelle il exprimait sa « profonde appréciation » de la visite que le Souverain Pontife avait effectuée aux Philippines en janvier 2015. On se souvient qu’entretemps, Rodrigo Duterte avait eu des mots extrêmement grossiers envers le pape, responsable, selon lui, des embouteillages considérables qui avaient affecté la capitale philippine lors de sa visite. Ce 18 janvier, Jesus Dureza, conseiller spécial du président Duterte pour le processus de paix, était à Rome pour prendre part à la troisième session de négociations menées par le gouvernement philippin et les responsables de la rébellion communiste philippine. Ayant remis au pape la lettre présidentielle, à l’occasion de l’audience hebdomadaire du mercredi, Jesus Dureza a fait savoir que Duterte faisait part dans son courrier de « la relation spéciale » entretenue par les Philippines avec le Saint-Siège, ainsi que de sa « plus haute estime » et de son « respect » pour le pape.

Une parole présidentielle très politique

Quelques jours auparavant, le 5 janvier, le président Duterte avait signé un décret faisant du mois de janvier « le Mois national de la Bible ». « L’Etat reconnaît la nature religieuse du peuple philippin et l’influence positive de la religion sur la société », pouvait-on lire sous la plume du président, un paragraphe soulignant « le profond impact de la Bible sur la vie des nations ».

Si la parole présidentielle est toujours aussi haute en couleur, elle semble obéir à une logique très politique. Tandis que l’épiscopat dénonce la manière et les excès de la politique anti-drogue (au dernier décompte, 7.042 morts, dont 2.250 du fait de la police et près de 4.800 du fait d’exécutions extrajudiciaires), le président fait mine de renouer avec le Saint-Siège et de respecter la religion chrétienne, tout en cherchant sinon à neutraliser la parole des évêques, du moins à les amener à parlementer.

Le 20 janvier, Ernesto Abella, porte-parole du président de la République, a ainsi appelé les responsables de l’Eglise à « dépasser les critiques ». « Essayons de nous rejoindre pour entamer un vrai dialogue et une véritable conversation. Dépassons tout ceci », a-t-il déclaré lors du point presse quotidien de la présidence. « J’encourage les bons évêques à entrer en dialogue. Parlons ensemble », a-t-il ajouté.

L’Eglise et les errements de certains de ses pasteurs

Du côté de l’épiscopat philippin, il semble qu’il soit encore trop tôt pour qu’une réponse commune à la tactique présidentielle soit articulée. Responsable du Bureau des Affaires publiques de la Conférence épiscopale, le P. Jerome Secillano a estimé qu’il serait « prudent » que les deux parties « s’asseyent face à face pour arrêter une action commune ». « Les querelles doivent cesser et il n’est pas nécessaire d’infliger des blessures supplémentaires à une situation qui a déjà causé bien des divisions », a-t-il précisé, tout en ajoutant que la réponse de la part de l’Eglise ne pourra être que « collégiale ».

Dans l’attente d’une réponse commune de la Conférence épiscopale, l’archevêque de Lipa, Mgr Ramon Arguelles, s’est exprimé. Tout en reconnaissant que certains responsables de l’Eglise et membres du clergé avaient commis des erreurs, il a affirmé que « la mission d’un médecin, fût-il malade, était d’apporter des soins aux autres, y compris à lui-même ». « Les évêques et les prêtres qui cachent de graves méfaits font du mal à l’Eglise du fait de leurs infidélités. Si quelqu’un dispose des preuves concrètes de ces méfaits, les autorités doivent être mises au courant et faire le ménage dans les rangs », a-t-il ajouté.

Un autre évêque, Mgr Ruperto Santos, a réagi en ces termes : si l’Eglise est toujours ouverte au dialogue, elle ne s’interdira jamais d’annoncer l’Evangile et de défendre la vie. L’Eglise ne restera pas silencieuse face aux exécutions menées au nom de la lutte contre la drogue ou face aux tentatives visant à ré-instituer la peine de mort, a affirmé l’évêque de Balanga. Selon Mgr Arguelles, les responsables de l’Eglise « sont supposés proclamer ce qui est bien et ce qui est mal, même s’il arrive qu’eux-mêmes ne se montrent pas à la hauteur de ce qu’ils prêchent ».

Source : Eglise d’Asie

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Philippines : lettre ouverte d’un missionnaire au chef de l’Etat

Face à la campagne de justice et d’exécutions sommaires à l’encontre des trafiquants de drogue de tout niveau en cours aux Philippines depuis des mois, laquelle a déjà fait 3.500 morts (voir nos articles à sujet : ici et ), il faut dire clairement que « même tuer peut devenir une drogue ». « Tuer des personnes malades peut être facile. Les tueurs peuvent se sentir tout-puissants mais ils peuvent aussi faire l’expérience d’un profond sens de culpabilité, souvent inconscient, qui peut causer des troubles de la personnalité, les portant à différentes formes de violence y compris l’alcoolisme et la toxicomanie elle-même. Les tueurs sont dangereux pour leurs propres familles ». C’est ce qu’affirme le Père Peter Geremia, missionnaire de l’Institut pontifical des Missions étrangères, qui œuvre aux Philippines aux côtés des pauvres, des populations tribales et des marginalisés dans l’île de Mindanao.
Dans une lettre ouverte adressée au Président des Philippines, Rodrigo Duterte, le père Geremia observe : « Le président Duterte a lancé une guerre totale contre la drogue. La police affirme maintenant que ceux qui ne se rendent pas pourront être tués et les gardes privés sont déjà assoiffés de sang. Cependant la guerre contre la drogue doit se méfier des homicides, en particulier de ceux des gardes privés ou même de la police qui se comporte comme ces derniers. Ils peuvent devenir eux-mêmes dépendants de la violence ».
« Le Président Duterte – poursuit le texte – nous lance le défi de nous relever de notre complaisance. Je voudrais que notre Président mène cependant la guerre contre la drogue en évitant la drogue des homicides. Je souhaiterais qu’il soit en mesure de convaincre davantage de personnes à soutenir une lutte propre et non pas une sale guerre contre les drogues et la corruption ».
Le texte se conclut par un appel à la nation : « De nombreux toxicomanes se sont décidés à se libérer de leur dépendance à l’égard de la drogue. Ils ont besoin de réhabilitation, ce qui représente un problème sanitaire. Le gouvernement, les églises et la société civiles sont-ils en mesure de mettre en place un effort global pour la réhabilitation de la même entité que celui fourni dans le cadre de la guerre contre la drogue ? ».
Le missionnaire désire que la nation philippine puisse « se libérer de l’esclavage de la drogue et de la corruption », en évitant cependant de devenir « dépendante de la drogue de la violence ».

Source : Agence Fides

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Reportage aux Philippines – “Guérir et non tuer” : l’Eglise soutient le combat du président contre la drogue, mais pas ses méthodes

Jour après jour, les journaux philippins rapportent leur lot de victimes. Près de cent jours après l’arrivée au pouvoir de Rodrigo Duterte, la campagne d’éradication des trafiquants de drogue se poursuit de la manière la plus violente qui soit : quelque 3 300 exécutions extrajudiciaires et un président qui multiplie les déclarations promettant un mandat « sanglant » et l’objectif de tuer 100 000 criminels ou réputés tels. L’impunité dont jouissent les forces de l’ordre semble totale et Rodrigo Duterte ne se prive pas d’insulter ou de menacer ceux, qui à l’image de la sénatrice Leila De Lima, osent une voix critique contre lui.

Dans ce contexte de peur grandissante mais où l’homme de la rue semble gré au président de s’attaquer au problème de la drogue, des initiatives se démarque toutefois de la voie choisie par Rodrigo Duterte. Dans la grande banlieue de Manille, à Caloocan City, un prêtre argentin s’attache non à tuer les drogués mais à les désintoxiquer pour les sortir de la drogue. L’agence Catholic News Service a publié le reportage ci-dessous le 6 septembre dernier. La traduction en français est de Marguerite Jacquelin.

 

Le 1er septembre 2016, vingt toxicomanes se sont rendus à la police sous l’œil attentif du P. Luciano Feloni, prêtre argentin de la paroisse Notre-Dame de Lourdes à Caloocan, au nord de Manille. Vingt de plus devraient encore faire de même, dans le cadre du programme « Guérir, et non tuer » lancé par la paroisse.

Cette reddition de masse – orchestrée par le P. Feloni, aidé de la police et des autorités locales – fait suite à la multiplication des exécutions extrajudiciaires de narcotrafiquants qui ensanglante le pays depuis que le nouveau président, Rodrigo Duterte, a lancé une lutte impitoyable contre la drogue.

Selon le P. Feloni, les exécutions extrajudiciaires ont commencé quelques jours avant l’investiture de Rodrigo Duterte, le 30 juin dernier. Depuis, toutes les semaines, sur le territoire de la paroisse, trois à cinq personnes se font tuer. Une de victimes s’est même fait tuer en face de l’église, à la sortie d’une messe.

« Je sais combien il y a eu de victimes car nous avons célébré les funérailles. Presque à chaque fois, c’est la même chose : une moto arrive avec deux personnes dessus, celle qui est à l’arrière descend, sort un pistolet, tire, et les deux s’enfuient. Et personne ne se fait jamais arrêter ou inculper », témoigne le P. Feloni à Catholic News Service.

Actuellement, la paroisse du P. Feloni travaille en collaboration avec les autorités locales pour accompagner les narcotrafiquants qui se sont rendus à la justice. Ils les aident à se désintoxiquer et à être réhabilités, et leur fournissent également de la nourriture en échange de travaux d’intérêt général effectués dans le quartier.

Le prêtre n’hésite pas à déclarer qu’il soutient la lutte contre la drogue engagée par le président Duterte. « Tout le monde doit savoir que l’Eglise soutient à 100 % le président et sa lutte anti-drogue ; la drogue détruit le pays. Je viens d’Amérique Latine et je sais à quel point elle peut faire des ravages. Mais il est tout aussi clair que nous sommes contre toutes ces exécutions », explique-t-il.

Le 4 septembre, la police nationale des Philippines a annoncé que ses services avaient tué plus de 1 000 consommateurs et revendeurs présumés de drogue, depuis que Duterte avait pris ses fonctions de président et que ce dernier avait déclaré aux policiers de ne pas s’inquiéter de la manière de faire les choses. « Mon mot d’ordre est : tirez pour tuer. Je me fiche des droits de l’homme, vraiment, croyez-moi », avait affirmé Rodrigo Duterte le 5 août.

Presque 1 400 meurtres de présumés consommateurs de drogue, commis au cours de la même période, ont été qualifiés d’« homicides en cours d’instruction ». Beaucoup de ces meurtres ont été commis par des tueurs engagés par des trafiquants de drogue qui s’inquiétaient de voir certains des leurs se rendre et révéler trop de noms à la police.

Le 29 août, le surintendant principal de la police de Manille, Joel Napoleon Coronel, a expliqué àCatholic News Service que les tensions internes au sein des gangs et entre les gangs de narcotrafiquants étaient dues à l’effondrement du marché et étaient la cause de nombreux meurtres. Il a aussi parlé d’enquêtes menées par les autorités pour dépister les « ripoux, dans les rangs de la police, qui éliminent leurs anciens fournisseurs ».

Suite à la vague d’assassinats sans précédent qui déferle actuellement, des dizaines de milliers de toxicomanes – la plupart accroc au shabu, la méthamphétamine locale – se sont rendus à la police, préférant vivre dans des geôles surpeuplées plutôt que de risquer de se faire abattre dans la rue.

C’est en voyant les ravages de ces tueries au sein même de sa paroisse que le P. Feloni a décidé de convoquer le conseil paroissial, qui a approuvé le fait que quelque chose devait être entrepris. Le président du conseil avait justement perdu son frère, un policier, au cours d’une fusillade contre des revendeurs de drogue.

« Nous étions tous d’accord que tuer n’était pas une solution, précise le P. Feloni. Nous nous sommes demandé ce que nous pouvions faire. Nous avons exprimé notre désaccord face aux exécutions, et nous avons demandé l’avis des personnes avec qui nous sommes amenés à travailler. Selon eux, nous parlions, parlions, parlions, mais n’agissions pas. Notre message en faveur de la campagne anti-drogue n’avait pas été bien compris. Nous avons donc commencé à nous demander comment nous pouvions agir de manière concrète, avec plus qu’une simple déclaration contre la mort de toutes ces personnes. »

En travaillant avec les autorités locales et la police, le P. Feloni a obtenu de celles-ci qu’elles s’engagent à aider les narcotrafiquants qui accepteraient de se rendre. « Le gouvernement ne propose pas vraiment de programme. Ils pensent que les personnes qui se rendent vont rentrer chez elle et arrêter la drogue du jour au lendemain. C’est insensé. La peur ne fait pas cesser une addiction. C’est une maladie, qui demande un traitement psychosocial pour être guérie, explique-t-il. Si tuer n’est pas la solution, se rendre ne l’est pas non plus. C’est juste un début. Les gens ne guériront pas comme ça si on ne leur propose pas une vraie méthode pour s’en sortir. »

Il faudrait aussi développer des moyens permettant aux ex-dealers d’avoir de nouvelles sources de revenu, met-il encore en avant. « Presque tous les consommateurs de drogue sont des revendeurs. Ils vendent pour s’assurer un petit revenu et ne pas avoir à payer pour consommer. Si on arrête leur business, ils n’auront plus de quoi vivre, et plus de quoi nourrir leurs enfants », explique le prêtre.

Le P. Feloni raconte avoir parlé franchement à la police au cours de la mise en place du projet. « J’ai été très franc avec eux et leur ai bien dit : ‘ Ne venez pas les tuer après’. »

Le prêtre, qui dit être sur la même longueur d’onde que la police, fait part de ses inquiétudes concernant les effets de ces exécutions macabres sur la société aux Philippines. « Beaucoup de gens prennent les idées du président très au sérieux, et c’est dangereux. Ils décident du sort et de la vie des autres, donnent le titre de barons de la drogue à des personnes simplement dépendantes. La situation va bientôt ressembler à celle de l’Etat islamique. Les alcooliques ou les gens avec une longue barbe, ceux qui trompent leur conjoint ou ceux qui jouent aux cartes pourraient être ciblés. En fin de compte, tout le monde devrait être tué », s’inquiète le P. Feloni.

« Notre société est en train de devenir beaucoup plus violente qu’elle ne l’était auparavant. Et cela pourrait dégénérer très rapidement. En tant que représentants de l’Eglise, nous devons faire quelque chose. Aujourd’hui ils m’ont demandé ce qui pourrait arriver aux personnes travaillant sur le projet. Nous aussi, nous pouvons devenir la cible de ces violences. J’ai répondu que le plus grand danger était que l’Eglise ne fasse rien. Autrement, lorsque nous arriverons devant le Seigneur, Il nous demandera ce que nous avons fait à part célébrer des messes d’enterrement », poursuit le prêtre.

Le P. Feloni, prêtre aux Philippines depuis vingt-deux ans, ne cache pas les risques personnels encourus. « Nous essayons de faire en sorte que les personnes quittent les réseaux [du trafic de drogue]. Plus il y aura de personnes réhabilitées, moins il y en aura qui achèteront de la drogue. Cela risque de ne pas plaire aux trafiquants qui perdront leurs clients. Les policiers qui protègent ces réseaux ne seront pas contents non plus. Beaucoup de personnes voudront la peau du capitaine de police du quartier ou la mienne », explique le P. Feloni, qui a déjà pris des mesures de précaution pour éviter d’être une cible trop facile.

Mgr Antonio Tobias, évêque de Novaliches, était présent lors de la cérémonie de reddition des narcotrafiquants. Selon le P. Feloni, l’Eglise considère son projet comme un projet pilote pour le diocèse et au-delà. « Si le prêtre de paroisse que je suis est toujours en vie dans six mois, cela encouragera les autres paroisses à entreprendre de tels projets », conclut le P.Feloni.

Source : Eglises d’Asie

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Philippines : Alliance entre l’Eglise et l’Etat en vue de la création de « zones de paix » libérées de la drogue

Au beau milieu d’une campagne qui voit les organisations de la société civile, aux Philippines et à l’étranger, dénoncer les exécutions sommaires perpétrées par la police et par des groupes paramilitaires à l’encontre de trafiquants de drogue, l’Eglise catholique accueille et relance la proposition de prendre « un chemin différent » pour affronter la question de la drogue au niveau national, sans recourir à « la violence d’Etat ». Il s’agit de lancer une collaboration vertueuse entre l’Etat et la société civile dans le cadre de programmes de réhabilitation des drogués, qui accompagnent les trafiquants et les toxicomanes sur un chemin de rééducation et de réinsertion sociale.
Le gouvernement a en effet lancé un programme dénommé MASA MAsid (littéralement Observatoire de la population) qui vise à encourager les communautés à adopter une attitude proactive en matière de lutte contre la corruption, la drogue et la criminalité.
Selon les ONG, la lutte sans quartier lancée par le Président Rodrigo Duterte, en tant qu’instrument visant à lutter contre le phénomène de la drogue et de la criminalité organisée, a fait jusqu’ici 3.500 morts. « Le nombre des victimes est incroyablement grand et il approche maintenant les 4.000 morts des 20 années de dictature » (sous la Présidence F. Marcos NDT) relève l’Evêque de Novaliches, S.Exc. Mgr Antonio Tobias.
Se faisant porteur des préoccupations de l’Eglise, l’Evêque apprécie la proposition gouvernementale comme « modalité alternative ». Dans son Diocèse de Novaliches, sera créée une « zone de paix », en « lançant des programmes spécifiques conjoints de réhabilitation, de rééducation, et ce grâce à la coopération entre l’Etat, les ONG et les églises ».
Un autre chemin suggéré par l’Eglise est celui de la transparence. Il serait possible de diffuser une liste de personnes recherchées de manière à ce que les associations engagées sur le territoire puissent également en vérifier la véridicité attendu que « nombreuses sont les Paroisses et nombreux sont les prêtres engagés dans le programme de réhabilitation des personnes dépendant de la drogue » remarque l’Evêque. Sous cet aspect, l’Eglise est prête à coopérer avec l’Etat. « Au sein du Diocèse de Novaliches, l’Eglise aidera, en particulier au travers de ses communautés ecclésiales de base, l’administration étatique dans sa lutte contre la drogue, sans pour autant épouser la violence mais plutôt en contribuant à la guérison et à la protection des victimes de la drogue ». 

Source : Agence Fides