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De la fierté d’être catholique

de Madeleine-Marie Humpers sur Belgicatho :

« Soyez fiers d’être catholiques ! »

Des saints, des papes, des personnalités très diverses ont fait résonner cet appel à travers les époques, des premiers siècles jusqu’à aujourd’hui : « Soyez fiers d’être chrétiens ! ». Ainsi Benoît XVI souhaitait des « témoins courageux et sans complexes ». Qu’en est-t-il au juste ?

Les contextes changent mais le message reste identique : il s’agit de garder la conscience profonde de notre dignité, de porter fièrement le nom de chrétien.

Qui sont ces hommes qui ont affirmé avec force ce sentiment ? Dans quelles circonstances a donc retenti cet appel à la fierté ? Quelles en étaient les implications ? Et qu’est-ce qu’au fond la fierté

Dans la Bible

Tout d’abord Jésus lui-même mettait ses disciples en garde contre le sentiment de honte : « Quiconque aura honte de moi et de mes paroles au milieu de cette génération adultère et pécheresse, le Fils de l’homme aura aussi honte de lui, quand il viendra dans la gloire de son Père, avec les saints anges » (Marc 8, 38). A contrario, celui qui vit chrétiennement est, selon Saint Paul, une gloire pour les siens : « notre gloire et notre joie » (1 Th 2,19-20)[1]. « Que nul de vous, en effet, ne souffre comme meurtrier, ou voleur, ou malfaiteur, ou comme s’ingérant dans les affaires d’autrui. Mais si quelqu’un souffre comme chrétien, qu’il n’en ait point honte, et que plutôt il glorifie Dieu à cause de ce nom », peut-on lire dans la première lettre de saint Pierre (1 Pierre 4, 15-16).

Des papes ont par la suite appelé les chrétiens à être fiers de leur appartenance au Christ, en « reconnaissant leur dignité », à commencer par le pape Léon Ier, suivi notamment d’Urbain II et, plus tard, de Jean-Paul II et de Benoît XVI.

Des papes parlent de fierté…

« Reconnais, ô chrétien, ta dignité », affirmait le pape Saint Léon le Grand, au Ve siècle,  « veille à ne pas retomber par une conduite indigne dans ton ancienne bassesse. Souviens-toi de quelle Tête et de quel Corps tu es membre »[2]. A l’époque où le pape Léon Ier parlait en ces termes, la situation de l’empire et de la chrétienté était difficile : « D’un côté, l’Italie vient d’être envahie par les barbares, les Uns et les Vandales, et d’un autre côté, l’Église est infestée par toute sorte d’hérésie touchant en particulier la divinité du Christ », a expliqué Mgr Jean-Charles Dufour, aumônier des Servantes de Jésus-Marie, dans son homélie du 10 novembre 2017. « Il prêcha à temps et à contretemps, avec simplicité et profondeur, dignité et tendresse. Il a été un gérant habile. Ce n’est pas pour rien qu’on lui a donné le titre de « Grand » ». En effet, lors de sa rencontre avec Attila en 452 à Mantoue, Léon Ier persuade le conquérant de rebrousser chemin. En 455, face à Genséric, le pape Léon ne put éviter le pillage de la ville de Rome. Mais grâce à ses négociations, les Vandales ne tuèrent aucun habitant, Rome ne fut pas incendiée et il n’y eut ni viol, ni violence. « Il déploya un courage authentique et modeste quand il affronta les barbares. On le compare à un lion qui a dompté la férocité d’Attila, le chef des barbares », note Mgr Dufour. Le pape Léon Ier avait à cœur de protéger les chrétiens. Il les a protégés sur le plan théologique par ses positions face aux hérésies. Il les a protégés aussi sur le plan social et politique, face aux invasions barbares. Plus de deux siècles après sa mort, l’un de ses successeurs, Serge Ier lui a rendu hommage et, ce faisant, lui a attribué cette devise : « Je veille pour que le loup, toujours à l’affût, ne saccage pas mon troupeau ».

Plus tard, à la fin du XIe siècle, le pape Urbain II exhorte les chrétiens d’Occident à venir au secours des chrétiens d’Orient, ainsi qu’aux pèlerins qui se rendent en Terre sainte. C’est l’appel à la Croisade. À cette époque, les Turcs seldjoukides ont pris Jérusalem et la situation se dégrade : « Ces Turcs détruisent les églises ; ils saccagent le royaume de Dieu », note le pape. « Aussi je vous exhorte et je vous supplie – et ce n’est pas moi qui vous y exhorte, c’est le Seigneur lui-même – […] de se rendre à temps au secours des chrétiens et de repousser ce peuple néfaste loin de nos territoires. Je le dis à ceux qui sont ici, je le mande à ceux qui sont absents : le Christ l’ordonne ». C’est dans ce cadre que le pape Urbain II met en garde les chrétiens contre le risque d’une défaite honteuse. Face à l’ennemi qui persécute les chrétiens, le pape n’hésite pas à employer des mots durs : c’est un « peuple dégradé », « esclave des démons ». Le pape somme les chrétiens, non seulement d’être dignes, mais de « trouver d’autres hommes qui soient dignes » également : « Quelle honte, si un peuple aussi méprisé, aussi dégradé, esclave des démons, l’emportait sur la nation qui s’adonne au culte de Dieu et qui s’honore du nom de chrétienne ! Quels reproches le Seigneur Lui-même vous adresserait si vous ne trouviez pas d’hommes qui soient dignes, comme vous, du nom de chrétiens ! Qu’ils aillent donc au combat contre les Infidèles – un combat qui vaut d’être engagé et qui mérite de s’achever en victoire –, ceux-là qui jusqu’ici s’adonnaient à des guerres privées et abusives, au grand dam des fidèles ! Qu’ils soient désormais des chevaliers du Christ, ceux-là qui n’étaient que des brigands ! ».

Pour Urbain II, la fierté est liée à la capacité à s’engager pour ses frères et sœurs chrétiens persécutés, y compris à travers le combat armé. Agir à la hauteur du nom dont on s’honore implique que la guerre ne doit pas poursuivre un but personnel, ainsi les « guerres personnelles et abusives » sont rejetées. À une « guerre juste », il faut en effet une « cause juste » et une « intention juste », en plus de l’autorité sous laquelle est placée l’action militaire. C’est la doctrine de la guerre juste, que l’on retrouvera notamment chez Saint Thomas d’Aquin.

Plus récemment, le pape Jean-Paul II faisant résonner les paroles du pape Léon le Grand, déclarait à Paris : « “Reconnais, ô chrétien, ta dignité”, disait le grand Pape saint Léon. Et moi, son indigne successeur, je vous dis à vous, mes Frères et Sœurs catholiques de France : Reconnaissez votre dignité ! Soyez fiers de votre foi, du don de l’Esprit que le Père vous a fait ! […] Donnez à l’Église et au monde l’exemple de votre fidélité sans faille et de votre zèle missionnaire » (Jean-Paul II à Paris, vendredi 30 mai 1980). Durant cette seconde moitié de XXe siècle où la pratique religieuse s’effondre, où la déchristianisation se marque avec force, il s’agit tout d’abord de « reconnaître sa dignité ». Là, on ne « s’honore » plus du nom de chrétien : la fierté ne va plus de soi. Dans un Occident de plus en plus déchristianisé, l’appel à la mission est tout de même présent, mais l’évangélisation inclut désormais le « dialogue interreligieux » qui « fait partie de la mission évangélisatrice de l’Église », selon Jean-Paul II (Redemptoris missio, 55).

Du côté de la « Terre d’islam », malgré les changements politiques, malgré les siècles et les aléas de l’histoire, la persécution des chrétiens d’Orient est toujours une réalité. Un article du Figaro rapporte ainsi : « Le XXème siècle avait vu l’érosion progressive mais irrésistible de la présence des derniers Chrétiens qui atteignaient encore dans les années 50 entre 15 et 20 % des populations d’Orient pour ne plus représenter que 3 ou 4 % à la fin du siècle ». Les persécutions des chrétiens d’Orient ouvrent la voie, peu à peu, à leur disparition. La menace pour eux est toujours plus présente. Mais du côté du Vatican, c’est l’ouverture et le dialogue qui priment. Admettons. Jusqu’où le dialogue interreligieux est-il compatible avec l’évangélisation et à quelles conditions ?

A Compostelle en 1982, le pape Jean-Paul II encourage les européens à retrouver leurs racines : « Je lance vers toi, vieille Europe, un cri plein d’amour : Retrouve-toi toi-même. Sois toi-même. Découvre tes origines. Avive tes racines. Revis ces valeurs authentiques qui ont rendu ton histoire glorieuse, et bienfaisante ta présence sur les autres continents ». Pour que le dialogue interreligieux puisse donner lieu à l’évangélisation, la conscience profonde de notre histoire et de notre foi est essentielle. Sans quoi le dialogue ne porterait pas de fruit, et ne serait que bavardage. Un bavardage d’autant plus condamnable que, pendant ce temps, nos frères et nos sœurs d’Orient s’éteignent à petit feu.

En 2003, dans son homélie pour l’exhortation Ecclesia in Europa, Jean-Paul II soulignera à nouveau l’importance de retrouver nos « racines » (c’est-à-dire, au sens étymologique et premier du mot, de nous « radicaliser ») : « Les racines chrétiennes sont pour l’Europe la principale garantie de son avenir. Un arbre sans racines pourrait-il vivre et se développer ? ».

La fierté suppose que nos actions soient conformes à nos valeurs et à nos principes. Les saints et les grandes figures du passé peuvent servir d’exemple.

Ensuite lorsque le pape Benoît XVI s’adresse à la jeunesse catholique en 2011, il les invite à être des chrétiens décomplexés, courageux et authentiques. À la suite de Jean-Paul II, il défend lui aussi les « racines chrétiennes » de l’Europe : « Il [Le Christ] vous envoie pour être des témoins courageux et sans complexes, authentiques et crédibles ! N’ayez pas peur d’être catholiques, d’en témoigner toujours autour de vous avec simplicité et sincérité ! […]Soyez ses témoins. Portez aux autres le message de l’Évangile. Par votre prière et par votre exemple de vie, aidez l’Europe à retrouver ses racines chrétiennes » (Benoît XVI à Madrid, aux JMJ, dimanche 21 août 2011).

Parmi les évêques et les prêtres…

Au sein du clergé, bien d’autres nous rappellent l’importance et la valeur de la fierté. « Voilà la beauté du christianisme !, s’exclame Mgr Pierre d’Ornellas, Soyez dans l’action de grâce ! Soyez fiers de porter le nom de « chrétien » ! »[3].

A Madrid, Mgr Ricard prendra soin quant à lui de distinguer la fierté de l’orgueil. La fierté est tournée vers le Christ, elle naît de l’accomplissement de la mission qu’il nous a confiée. L’orgueil au contraire ne vient pas de l’obéissance à la volonté de Dieu, mais de la prétention à s’élever seul au-dessus des autres. La fierté soutient la mission, tandis que l’orgueil isole celui qui s’y adonne. « Nous avons à retrouver la fierté d’être chrétiens […] Cette fierté n’est pas de l’orgueil. Elle n’est pas non plus un sentiment de suffisance ou de supériorité. Car ce qui fait notre fierté, le Christ et son salut, n’est pas une propriété qui nous appartiendrait et qui ferait de nous des privilégiés distants des autres.  Mais il est un don offert à tous. Tous peuvent l’accueillir et entrer dans cette fierté » (Mgr Jean-Pierre Ricard à Madrid, aux JMJ, vendredi 19 août 2011).

L’abbé Pierre-Hervé Grosjean précise lui aussi le sens de la fierté. La tendance de nombreux catholiques à se faire excessivement discrets, jusqu’à « cacher » leur catholicité, ne lui échappe pas. Il recommande à chacun d’être « fort dans ses convictions » et « décomplexé » : « Dire qu’on est chrétien ne veut pas dire qu’on va privilégier injustement nos frères de religion dans un jugement rendu ou dans un contrat – les catholiques sont trop scrupuleux pour même y penser ! – ou qu’on cherche à imposer notre foi à tous. C’est dire simplement ce qu’on est. Comme on dit qu’on est, par exemple, marié ou breton. Cela fait partie de nous. Pourquoi mettre autant de soin à le cacher ? Nous ne sommes pas adeptes du secret, comme les francs-maçons. Nos œuvres n’ont rien à craindre de la lumière, contrairement aux leurs. Si nous ne nous rendons pas visibles, on finit par croire que les catholiques sont absents ; le seul qui osera évoquer sa présence à la messe le dimanche passera du coup pour un Martien. Si on sent les catholiques craintifs ou complexés, cela donne encore plus envie de les enfoncer ! Alors qu’on respectera plus facilement celui qui assume sa foi sans complexe et sans fanfaronnerie ; on le sent fort dans ses convictions, solide et debout, sans être agressif. Rappelons-nous Benoît XVI à Madrid : « Soyez des témoins décomplexés ». Cela nous forcera surtout à être meilleurs : car à partir du moment où l’on sait que vous êtes catholique, c’est peu dire que vous êtes attendu au tournant. Dans l’esprit de vos collègues, au-delà des moqueries initiales, on attend que vous soyez quelqu’un de bien. Sinon, on aura tôt fait de crier à l’hypocrisie. Au fond, beaucoup plus de personnes qu’on ne le croit attendent ce témoignage des chrétiens et le respectent s’il est authentique »[4].

La fierté est exigeante…

La fierté exige que l’on agisse à la hauteur de ses propres standards. L’estime de soi est à ce prix, et l’on ne peut être fier si l’on n’a pas d’estime pour soi-même. Cela demande des efforts, car la fierté est aussi tendue vers un sens élevé de la dignité et de l’honneur. Nous ne sommes pas parfaits, mais quand bien même nos faiblesses nous ramènent dans le péché, la force et le discernement reçus de Dieu nous permettent de nous relever. Dans la difficulté et la peine que nous rencontrons, nous apprenons ainsi dans le même temps l’humilité et la fierté. Notre modestie n’est pas auto-dévalorisation, nous n’avons pas à nous dénigrer. Mais nous devons nous auto-évaluer constamment pour veiller à rester dans la droite ligne de la mission que Dieu nous a confiée. Cette vigilance permanente nous évitera trop d’égarements. La fierté qui est la nôtre peut nous amener à nous retrouver « à contre-courant », selon les termes du Cardinal Sarah : « Osez aller à contre-courant. Pour nous chrétiens, la direction opposée n’est pas un lieu, c’est une personne, c’est Jésus Christ » (lundi 21 mai à Chartres). Par lâcheté, par peur de déranger ou d’être isolé, nous pouvons perdre notre fierté et renier le Christ et, par là, nous renier nous-mêmes. Quoi que nous fassions, le souci de la fidélité doit donc toujours nous accompagner. Car notre fierté, c’est essentiellement notre fidélité au Christ.

Madeleine-Marie Humpers

 

[1] S’adressant aux Thessaloniciens, Saint Paul déclarait : « Qui est, en effet, notre espérance, ou notre joie, ou notre couronne de gloire ? N’est-ce pas vous aussi, devant notre Seigneur Jésus, lors de son avènement ? Oui, vous êtes notre gloire et notre joie ». (1 Th 2,19-20)

[2] Saint Léon le Grand, in P. Benoît Pruche o.p., “Histoire de l’homme, mystère de Dieu”, Desclée de Brouwer, Paris, 1961

[3]Mgr Pierre d’Ornellas, « Fiers d’être chrétiens » (article disponible en ligne : http://www.catechese.catholique.fr/nos-productions/l-oasis/l-oasis-n-3/un-peu-de-theologie-fiers-d-etre-chretiens.html)

[4] Abbé Pierre-Hervé Grosjean, Catholiques, engageons-nous !, Artège, 2016