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Abus sexuel – Benoit XVI sort de sa réserve dans un long texte

Traduction non officielle d’un texte de Benoît XVI paru en italien et traduite par Benoît et moi  :

Du 21 au 24 février, à l’invitation du Pape François, les présidents des conférences épiscopales du monde entier se sont réunis au Vatican pour discuter de la crise actuelle de la foi et de l’Église, crise vécue dans le monde entier après des révélations choquantes d’abus commis contre des mineurs.

L’ampleur et la gravité des incidents rapportés ont profondément affligé tant les prêtres que les laïcs, et ont conduit plus d’un à remettre en question la Foi même de l’Église. Il fallait envoyer un message fort, chercher un nouveau départ, pour que l’Église redevienne vraiment crédible comme une lumière parmi les peuples et comme une force au service de la lutte contre les forces de destruction.

Comme j’avais moi-même été pasteur de l’Église au moment de l’éclatement public de la crise et pendant la période qui a précédé, j’ai dû me demander – même si, en tant qu’émérite, je ne suis plus directement responsable – en quoi je pouvais contribuer à un nouveau départ.

Ainsi, après l’annonce de la rencontre des présidents des conférences épiscopales, j’ai compilé quelques notes par lesquelles je pourrais apporter la contribution d’une ou deux remarques pour aider dans cette heure difficile.

Après avoir contacté le secrétaire d’État, le cardinal[Pietro] Parolin et le Saint-Père [le pape François] lui-même, il a semblé opportun de publier ce texte dans le Klerusblatt [un périodique mensuel pour le clergé dans la plupart des diocèses de Bavière].

Mon travail est divisé en trois parties.

Dans la première partie, j’ai l’intention de présenter brièvement le contexte social plus large de la question, sans lequel le problème ne peut être compris. J’essaie de montrer que, dans les années 1960, un événement d’une ampleur sans précédent dans l’histoire s’est produit. On peut dire qu’en 20 ans, de 1960 à 1980, les standards normatifs en matière de sexualité se sont complètement effondrés, et une nouvelle normalité est apparue, qui a fait l’objet de laborieuses tentatives de perturbation.

Dans la deuxième partie, je voudrais souligner les effets de cette situation sur la formation des prêtres et sur la vie des prêtres.

Enfin, dans la troisième partie, je voudrais développer quelques perspectives pour une réponse appropriée de la part de l’Église.

I. L’affaire commence par l’introduction, prescrite et soutenue par l’État, d’enfants et de jeunes dans la nature de la sexualité. En Allemagne, la ministre de la Santé de l’époque, Mme [Käte] Strobel, a fait réaliser un film dans lequel tout ce qui n’avait pas pu être montré en public, y compris les rapports sexuels, était désormais montré à des fins éducatives. Ce qui, au départ, n’était destiné qu’à l’éducation sexuelle des jeunes était donc largement accepté comme une option réalisable.

Des effets similaires ont été obtenus par le “Sexkoffer” publié par le gouvernement autrichien [Une “valise” controversée de matériel d’éducation sexuelle utilisé dans les écoles autrichiennes à la fin des années 1980]. Les films sexuels et pornographiques sont alors devenus monnaie courante, au point qu’ils ont été projetés dans les salles de cinéma d’actualités [Bahnhofskinos]. Je me souviens encore d’avoir vu, alors que je me promenais un jour dans la ville de Ratisbonne, des foules de gens faire la queue devant un grand cinéma, ce que nous n’avions vu auparavant qu’en temps de guerre, quand il fallait espérer une allocation spéciale. Je me souviens aussi d’être arrivé en ville le Vendredi Saint de l’année 1970 et d’avoir vu tous les panneaux d’affichage recouverts d’une grande affiche de deux personnes complètement nues dans une étreinte proche.

Parmi les libertés pour lesquelles la Révolution de 1968 cherchait à se battre figurait cette liberté sexuelle totale, une liberté qui ne reconnaissait plus aucune norme.

L’effondrement mental était également lié à une propension à la violence. C’est pourquoi les films sexuels n’étaient plus autorisés dans les avions parce que la violence éclatait au sein de la petite communauté de passagers. Et comme l’habillement de l’époque provoquait également des agressions, les directeurs d’école ont également tenté d’introduire des uniformes scolaires en vue de faciliter un climat d’apprentissage.

Une partie de la physionomie de la Révolution de 1968 était que la pédophilie était alors également considérée comme autorisée et appropriée.

Pour les jeunes dans l’Église, mais pas seulement pour eux, ce fut à bien des égards une période très difficile. Je me suis toujours demandé comment les jeunes dans cette situation pouvaient s’approcher du sacerdoce et l’accepter, avec toutes ses ramifications. L’effondrement généralisé de la prochaine génération de prêtres dans ces années-là et le nombre très élevé de laïcisations ont été la conséquence de tous ces développements.

En même temps, indépendamment de cette évolution, la théologie morale catholique a subi un effondrement qui a rendu l’Église sans défense contre ces changements dans la société. Je vais essayer d’esquisser brièvement la trajectoire de cette évolution.

Jusqu’au Concile Vatican II, la théologie morale catholique était largement fondée sur la loi naturelle, tandis que les Saintes Écritures n’étaient citées que pour leur contexte ou leur fondement. Dans la lutte du Concile pour une nouvelle compréhension de la Révélation, l’option de la loi naturelle a été largement abandonnée, et une théologie morale entièrement basée sur la Bible était réclamée.

Je me souviens encore comment la faculté jésuite de Francfort a formé un jeune Père très brillant (Bruno Schüller) dans le but de développer une morale basée entièrement sur les Écritures. La belle thèse du père Schüller montre un premier pas vers la construction d’une morale basée sur l’Ecriture. Le père Schüller fut alors envoyé en Amérique pour d’autres études et revint avec la prise de conscience que, d’après la Bible seule, la morale ne pouvait s’exprimer systématiquement. Il tente alors une théologie morale plus pragmatique, sans pouvoir apporter de réponse à la crise de la morale.

En fin de compte, c’est surtout l’hypothèse selon laquelle la moralité devait être déterminée exclusivement par les buts de l’action humaine qui prévalut. Alors que la vieille phrase “la fin justifie les moyens” n’était pas confirmée sous cette forme crue, sa façon de penser était devenue définitive. Par conséquent, il ne pouvait plus y avoir quoi que ce soit qui constituât un bien absolu, pas plus que ce qui était fondamentalement mauvais ;[il ne pouvait y avoir] que des jugements de valeur relative. Il n’y avait plus le bien [absolu], mais seulement le relativement meilleur, en fonction du moment et des circonstances.

La crise de la justification et de la présentation de la morale catholique a atteint des proportions dramatiques à la fin des années 80 et 90. Le 5 janvier 1989, la “Déclaration de Cologne”, signée par 15 professeurs de théologie catholiques, a été publiée. Elle se concentrait sur divers points de crise dans la relation entre le magistère épiscopal et la tâche de la théologie. [Les réactions à] ce texte, qui au début n’ont pas dépassé le niveau habituel des protestations, se sont rapidement transformées en un tollé contre le Magistère de l’Église et ont rassemblé, de manière audible et visible, le potentiel de protestation mondial attandu contre les textes doctrinaux de Jean-Paul II (cf. D. Mieth, Kölner Erklärung, LThK, VI3, p. 196) [LTHK est le Lexikon für Theologie und Kirche, dont Karl Rahner et le cardinal Walter Kasper étaient les éditeurs].

Le Pape Jean-Paul II, qui connaissait très bien la situation de la théologie morale et la suivait de près, a commandé un travail sur une encyclique qui allait remettre ces choses en ordre. Elle a été publiée sous le titre “Veritatis splendor” le 6 août 1993 et a provoqué des réactions véhémentes de la part des théologiens moraux. Auparavant, le “Catéchisme de l’Eglise catholique” avait déjà présenté de manière convaincante, et systématique, la morale telle que proclamée par l’Eglise.

Je n’oublierai jamais comment Franz Böckle, théologien moral allemand de l’époque, qui, de retour dans sa Suisse natale après sa retraite, annonça, au vu des décisions possibles de l’encyclique “Veritatis splendor”, que si l’encyclique devait déterminer que certaines actions étaient toujours et en toutes circonstances à considérer comme mauvaises, il les contesterait avec tous les moyens à sa disposition.

C’est Dieu, le Miséricordieux, qui l’a épargné d’avoir à mettre sa résolution en pratique ; Böckle est mort le 8 juillet 1991. L’encyclique a été publiée le 6 août 1993 et incluait effectivement l’affirmation qu’il y avait des actions qui ne peuvent jamais devenir bonnes.

Le pape était pleinement conscient de l’importance de cette décision à ce moment, pour cette partie de son texte, il avait une fois de plus consulté d’éminents spécialistes qui n’avaient pas participé à l’édition de l’encyclique. Il savait qu’il ne devait laisser aucun doute sur le fait que le calcul moral impliqué dans l’équilibrage du bien doit respecter une limite finale. Il y a des biens qui ne font jamais l’objet de compromis.

Il y a des valeurs qui ne doivent jamais être abandonnées pour une plus grande valeur et même dépasser la préservation de la vie physique. Il y a le martyre. Dieu est plus qu’une simple survie physique. Une vie qui serait achetée par le déni de Dieu, une vie qui est basée sur un mensonge final, est une non-vie.

Le martyre est une catégorie fondamentale de l’existence chrétienne. Le fait que le martyre n’est plus moralement nécessaire dans la théorie préconisée par Böckle et beaucoup d’autres montre que c’est l’essence même du christianisme qui est en jeu ici.

Dans la théologie morale, cependant, une autre question est devenue entre-temps pressante : L’hypothèse selon laquelle le Magistère de l’Église ne devrait avoir la compétence finale (“infaillibilité”) qu’en matière de foi elle-même a été largement acceptée ; (de ce point de vue) les questions de moralité ne devraient pas entrer dans le champ des décisions infaillibles du Magistère de l’Église. Il y a probablement quelque chose de juste dans cette hypothèse qui justifie une discussion plus approfondie. Mais il existe une morale minimale indissolublement liée au principe fondateur de la foi et qui doit être défendue si l’on veut que la foi ne soit pas réduite à une théorie mais plutôt reconnue dans sa revendication à la vie concrète.

Tout cela montre à quel point fondamentalement l’autorité de l’Église en matière de moralité est remise en question. Ceux qui refusent à l’Église une compétence d’enseignement ultime dans ce domaine l’obligent à se taire précisément là où la frontière entre vérité et mensonge est en jeu.

Indépendamment de cette question, dans de nombreux cercles de théologie morale, l’hypothèse a été exposée que l’Église n’a pas et ne peut pas avoir sa propre moralité. L’argument étant que toutes les hypothèses morales connaîtraient aussi des parallèles dans d’autres religions et qu’une propriété chrétienne de moralité ne pourrait donc pas exister. Mais la question de la nature unique d’une morale biblique ne trouve pas de réponse dans le fait que pour chaque phrase, quelque part, on peut aussi trouver un parallèledans d’autres religions. Il s’agit plutôt de l’ensemble de la morale biblique, qui en tant que telle est nouvelle et différente de ses parties.

La doctrine morale de l’Écriture Sainte trouve son unicité dans la proximité à l’image de Dieu, dans la foi en l’unique Dieu qui s’est manifesté en Jésus Christ et qui a vécu comme un être humain. Le Décalogue est une application à la vie humaine de la foi biblique en Dieu. L’image de Dieu et la morale vont de pair et entraînent donc un changement particulier de l’attitude chrétienne envers le monde et la vie humaine. De plus, le christianisme a été décrit dès le début par le mot hodós [motgrec pour route, dans le Nouveau Testament souvent utilisé dans le sens d’un chemin de progrès].

La foi est un voyage et un mode de vie. Dans l’ancienne Église, le catéchuménat fut créé comme un habitat contre une culture de plus en plus amorae, dans lequel les aspects distinctifs et nouveaux du mode de vie chrétien étaient pratiqués et en même temps protégés du mode de vie commun. Je pense qu’aujourd’hui encore quelque chose comme des communautés catéchuménales sont nécessaires pour que la vie chrétienne puisse s’affirmer à sa manière.

II. Réactions ecclésiales initiales

(1) Le processus de dissolution de la conception chrétienne de la morale, longuement préparé et en cours, a été, comme j’ai essayé de le montrer, marqué par un radicalisme sans précédent dans les années 1960. Cette dissolution de l’autorité morale enseignante de l’Église devait nécessairement avoir un effet sur les divers domaines de l’Église. Dans le contexte de la rencontre des présidents des conférences épiscopales du monde entier avec le Pape François, la question de la vie sacerdotale, ainsi que celle des séminaires, est particulièrement intéressante. En ce qui concerne le problème de la préparation au ministère sacerdotal dans les séminaires, il y a en fait une rupture profonde avec la forme précédente de cette préparation.

Dans plusieurs séminaires, des clans homosexuels se sont constitués, qui ont agi plus ou moins ouvertement et ont changé de manière significative le climat dans les séminaires. Dans un séminaire du sud de l’Allemagne, des candidats au sacerdoce et des candidats au ministère laïc de spécialiste pastoral [Pastoralreferent] vivaient ensemble. Aux repas communs, les séminaristes et les spécialistes de la pastorale mangeaient ensemble, les mariés parmi les laïcs, parfois accompagnés de leurs épouses et de leurs enfants, et parfois de leurs petites amies. Le climat de ce séminaire ne pouvait pas soutenir la préparation à la vocation sacerdotale. Le Saint-Siège était au courant de ces problèmes, sans en être informé avec précision. Dans un premier temps, une visite apostolique a été organisée dans des séminaires aux Etats-Unis.

Les critères de sélection et de nomination des évêques ayant également été modifiés après le Concile Vatican II, les relations des évêques avec leurs séminaires étaient également très différentes. Par-dessus tout, un critère pour la nomination de nouveaux évêques était maintenant leur “conciliarité”, ce qui, bien sûr, pouvait être compris comme signifiant des choses assez différentes.

En effet, dans de nombreuses parties de l’Église, les attitudes conciliaires étaient comprises comme une attitude critique ou négative à l’égard de la tradition existante, qui devait maintenant être remplacée par une nouvelle relation, radicalement ouverte, avec le monde. Un évêque, qui avait été auparavant recteur de séminaire, avait organisé la projection de films pornographiques aux séminaristes, prétendument dans le but de les rendre ainsi résistants à des comportements contraires à la foi.

Il y a eu – pas seulement aux Etats-Unis d’Amérique – des évêques qui ont rejeté la tradition catholique dans son ensemble et qui ont cherché à faire naître une sorte de “catholicité” nouvelle et moderne dans leurs diocèses. Peut-être vaut-il la peine de mentionner que dans plusieurs séminaires, les étudiants surpris en train de lire mes livres étaient considérés comme inaptes au sacerdoce. Mes livres étaient cachés, comme de la mauvaise littérature, et ne lisaient que sous la table.

La Visite [apostolique] qui prit place alors n’apporta pas de nouvelles perspectives, apparemment parce que différents pouvoirs s’étaient unis pour cacher la vraie situation. Une deuxième visite fut ordonnée et apporta beaucoup plus d’informations, mais dans l’ensemble, elle n’a donné aucun résultat. Néanmoins, depuis les années 1970, la situation dans les séminaires s’est généralement améliorée. Et pourtant, seuls des cas isolés d’un nouveau renforcement des vocations sacerdotales sont apparus, la situation générale ayant pris une tournure différente.

(2) La question de la pédophilie, si je me souviens bien, ne s’est posée que dans la seconde moitié des années 1980.

Dans l’intervalle, elle était déjà devenue une question d’intérêt public aux Etats-Unis, si bien que les évêques de Rome demandèrent de l’aide, car le droit canonique, tel qu’il est écrit dans le nouveau Code (1983), ne semblait pas suffisant pour prendre les mesures nécessaires.

Rome et les canonistes romains eurent d’emblée des difficultés avec ces préoccupations ; à leur avis, la suspension temporaire de la charge sacerdotale devait être suffisante pour apporter purification et clarification. Cela ne pouvait pas être accepté par les évêques américains, parce que les prêtres restaient ainsi au service de l’évêque, et pouvaient donc être considérés comme étant [encore] directement associés à lui. Ce n’est que lentement qu’un renouvellement et un approfondissement du droit pénal délibérément peu structuré du nouveau Code ont commencé à prendre forme.

En outre, cependant, il y avait un problème fondamental dans la perception du droit pénal. Seul ce qu’on nomme garantisme[une sorte de protectionnisme procédural] était encore considéré comme “conciliaire”. Cela signifie qu’il fallait avant tout garantir les droits de l’accusé, dans une mesure qui excluait en fait toute condamnation. Comme contrepoids aux options de la défense souvent inadéquates dont disposent les théologiens accusés, leur droit à la défense par voie de garantie a été étendu à un point tel que des condamnations étaient difficilement possibles.

Permettez-moi de faire à ce stade une brève digression. À la lumière de l’ampleur de l’inconduite pédophile, une parole de Jésus a de nouveau attiré l’attention : “Quiconque fait pécher un de ces petits qui croient en moi, il vaudrait mieux pour lui qu’on lui accroche une grande meule autour du cou et qu’on le jette à la mer” (Marc 9:42).

L’expression “les petits” dans le langage de Jésus signifie les simples croyants qui peuvent être désorientés dans leur foi par l’arrogance intellectuelle de ceux qui se croient intelligents. Jésus protège donc ici le dépôt de la foi par une menace catégorique de punition pour ceux qui lui font du mal.

L’utilisation moderne de la phrase n’est pas fausse en soi, mais elle ne doit pas occulter le sens originel. En ce sens, il devient clair, contrairement à toute garantie, que ce n’est pas seulement le droit de l’accusé qui est important et exige une garantie. Les grands biens tels que la Foi sont tout aussi importants.

Un droit canonique équilibré qui correspond à l’ensemble du message de Jésus ne doit donc pas seulement garantir l’accusé, dont le respect est un bien légal. Elle doit aussi protéger la Foi, qui est aussi un atout juridique important. Un droit canonique correctement formé doit donc contenir une double garantie – protection juridique de l’accusé, protection juridique du bien en jeu. Si aujourd’hui on met en avant cette conception intrinsèquement claire, on tombe généralement dans l’oreille d’un sourd lorsqu’il s’agit de la question de la protection de la Foi comme bien juridique. Dans la conscience générale de la loi, la Foi ne semble plus avoir le rang d’un bien à protéger. Ceci est une situation alarmante qui doit être considérée et prise au sérieux par les pasteurs de l’Église.

Je voudrais maintenant ajouter, aux brèves notes sur la situation de la formation sacerdotale au moment de l’éclatement public de la crise, quelques remarques concernant le développement du droit canonique en la matière.

En principe, la Congrégation du Clergé est responsable du traitement des crimes commis par les prêtres. Mais comme le garantisme dominait largement la situation à l’époque, j’étais d’accord avec le Pape Jean-Paul II qu’il convenait d’attribuer la compétence pour ces infractions à la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, sous le titre “Delicta maiora contra fidem“.

Cet arrangement permettait également d’imposer la peine maximale, c’est-à-dire l’expulsion du clergé, qui n’aurait pu être imposée en vertu d’autres dispositions légales. Ce n’était pas une ruse pour pouvoir imposer la peine maximale, mais une conséquence de l’importance de la Foi pour l’Église. En fait, il est important de voir qu’une telle inconduite de la part des clercs finit par nuire à la Foi.

Ce n’est que là où la foi ne détermine plus les actions de l’homme que de telles offenses sont possibles.

La sévérité de la peine, cependant, présuppose également une preuve claire de l’infraction – cet aspect du garantisme reste en vigueur.

En d’autres termes, pour imposer légitimement la peine maximale, une véritable procédure pénale est nécessaire. Mais les diocèses et le Saint-Siège ont été submergés par une telle exigence. Nous avons donc formulé un niveau minimum de procédure pénale et laissé ouverte la possibilité que le Saint-Siège lui-même prenne en charge le procès lorsque le diocèse ou l’administration métropolitaine n’est pas en mesure de le faire. Dans chaque cas, le procès devra être revu par la Congrégation pour la Doctrine de la Foi afin de garantir les droits de l’accusé. Enfin, à la Feria IV (c’est-à-dire l’assemblée des membres de la Congrégation), nous avons établi une instance d’appel afin de prévoir la possibilité d’un appel.

Parce que tout cela dépassait les capacités de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, et parce qu’il y a eu des retards qu’il fallait éviter en raison de la nature du problème, le Pape François a entrepris de nouvelles réformes.

III.

(1) Que faut-il faire ? Peut-être devrions-nous créer une autre Église pour que les choses s’arrangent ? Eh bien, cette expérience a déjà été entreprise et a déjà échoué. Seule l’obéissance et l’amour pour notre Seigneur Jésus-Christ peuvent nous indiquer le chemin. Essayons donc d’abord de comprendre à nouveau et de l’intérieur [de nous-mêmes] ce que le Seigneur veut et a voulu de nous.

Tout d’abord, je suggère ce qui suit : Si nous voulions vraiment résumer très brièvement le contenu de la Foi tel qu’il est énoncé dans la Bible, nous pourrions le faire en disant que le Seigneur a initié un récit d’amour avec nous et veut y inclure toute la création. Le contrepoids contre le mal, qui nous menace, nous et le monde entier, ne peut finalement consister qu’en notre ‘entrer’ (infinitif utilisé comme substantif) dans cet amour. C’est le véritable contrepoids contre le mal. La puissance du mal naît de notre refus d’aimer Dieu. Celui qui se confie à l’amour de Dieu est racheté. Le fait que nous ne soyons pas rachetés est une conséquence de notre incapacité à aimer Dieu. Apprendre à aimer Dieu est donc le chemin de la rédemption humaine.

Essayons maintenant de déballer un peu plus ce contenu essentiel de la révélation de Dieu. Nous pourrions alors dire que le premier don fondamental que nous offre la Foi est la certitude que Dieu existe.

Un monde sans Dieu ne peut être qu’un monde sans sens. Car d’où vient alors tout ce qui est ? En tout cas, il n’y a pas de but spirituel. C’est tout simplement là et n’a ni but ni sens. Alors il n’y a pas de normes du bien ou du mal. Alors, seul ce qui est plus fort que l’autre peut s’affirmer. Le pouvoir est alors le seul principe. La vérité ne compte pas, elle n’existe pas. Ce n’est que si les choses ont une raison spirituelle, sont destinées et conçues – seulement s’il existe un Dieu Créateur qui est bon et qui veut le bien – que la vie de l’homme peut aussi avoir un sens.

Qu’il y a Dieu comme créateur et comme mesure de toutes choses est d’abord et avant tout un besoin primordial. Mais un Dieu qui ne s’exprimerait pas du tout, qui ne se ferait pas connaître, resterait une présomption et ne pourrait donc pas déterminer la forme [Gestalt] de notre vie.

Mais un Dieu qui ne s’exprimerait pas du tout, qui ne se ferait pas connaître, resterait une hypothèse et ne pourrait donc pas déterminer la forme de notre vie. Pour que Dieu soit vraiment Dieu dans cette création délibérée, nous devons nous tourner vers Lui pour qu’Il s’exprime d’une certaine manière. Il l’a fait de bien des façons, mais de façon décisive dans l’appel qui est allé à Abraham et qui a donné aux personnes à la recherche de Dieu une orientation qui va au-delà de toute attente : Dieu Lui-même devient créature, parle comme l’homme avec nous, êtres humains.

De cette façon, la phrase “Dieu est” se transforme finalement en un message vraiment joyeux, précisément parce qu’il est plus que de la compréhension, parce qu’il crée – et est – l’amour. Rendre les gens conscients une fois de plus de cela est la première et fondamentale tâche que le Seigneur nous a confiée.

Une société sans Dieu – une société qui ne Le connaît pas et Le traite comme inexistant – est une société qui perd sa mesure. De nos jours, le slogan de la mort de Dieu a été inventé. Quand Dieu meurt dans une société, elle devient libre, nous a-t-on assuré. En réalité, la mort de Dieu dans une société signifie aussi la fin de la liberté, parce que ce qui meurt, c’est le but qui donne une orientation. Et parce que disparaît la boussole qui nous indique la bonne direction en nous apprenant à distinguer le bien du mal. La société occidentale est une société dans laquelle Dieu est absent dans la sphère publique et n’a plus rien à lui offrir. Et c’est pourquoi c’est une société dans laquelle la mesure de l’humanité est de plus en plus perdue. À certains moments, il devient soudain évident que ce qui est mauvais et détruit l’homme est devenu une chose évidente.

C’est le cas avec la pédophilie. Elle a été théorisée il n’y a pas si longtemps comme étant tout à fait légitime, mais elle s’est répandue de plus en plus. Et maintenant, nous réalisons avec stupeur que des choses arrivent à nos enfants et à nos jeunes qui menacent de les détruire. Le fait que cela puisse aussi se répandre dans l’Église et parmi les prêtres devrait nous troubler particulièrement.

Pourquoi la pédophilie a-t-elle atteint de telles proportions ? En fin de compte, la raison est l’absence de Dieu. Nous, chrétiens et prêtres, préférons aussi ne pas parler de Dieu, parce que ce discours ne semble pas être pratique. Après les bouleversements de la Seconde Guerre mondiale, nous, en Allemagne, avions encore expressément placé notre Constitution sous la responsabilité de Dieu comme principe guide. Un demi-siècle plus tard, il n’était plus possible d’inclure la responsabilité envers Dieu comme principe directeur dans la Constitution européenne. Dieu est considéré comme la préoccupation d’un petit groupe et ne peut plus être le principe directeur de la communauté dans son ensemble. Cette décision reflète la situation en Occident, où Dieu est devenu l’affaire privée d’une minorité.

Une tâche primordiale, qui doit résulter des bouleversements moraux de notre temps, est que nous recommencions nous-mêmes à vivre par Dieu et pour Lui. Avant tout, nous devons nous-mêmes réapprendre à reconnaître Dieu comme le fondement de notre vie au lieu de le laisser de côté comme une phrase quelque peu inefficace. Je n’oublierai jamais l’avertissement que le grand théologien Hans Urs von Balthasar m’a écrit sur une de ses cartes. “Ne présupposez pas le Dieu trinitaire, Père, Fils et Saint-Esprit, mais présentez-les !”

En effet, dans la théologie, Dieu est souvent considéré comme allant de soi, mais concrètement, on ne traite pas avec Lui. Le thème de Dieu semble si irréel, si éloigné des choses qui nous concernent. Et pourtant tout devient différent si l’on ne présuppose pas mais qu’on présente Dieu. Ne Le laissant pas en quelque sorte à l’arrière-plan, mais le reconnaissant comme le centre de nos pensées, de nos paroles et de nos actions.

(2) Dieu s’est fait homme pour nous. L’homme en tant que créature est si proche de Son cœur qu’Il s’est uni à lui et est ainsi entré dans l’histoire de l’humanité d’une manière très concrète. Il parle avec nous, Il vit avec nous, Il souffre avec nous et Il a pris sur Lui la mort pour nous. Nous en parlons en détail dans la théologie, avec des paroles et des pensées savantes. Mais c’est précisément de cette manière que nous courons le risque de devenir maîtres de la foi au lieu d’être renouvelés et maîtrisés par la Foi.

Considérons cela en ce qui concerne une question centrale, la célébration de la Sainte Eucharistie. Notre célébration de l’Eucharistie ne peut que susciter l’inquiétude. Le Concile Vatican II s’est concentré à juste titre sur le retour de ce sacrement de la Présence du Corps et du Sang du Christ, de la Présence de sa Personne, de sa Passion, de sa Mort et de sa Résurrection, au centre de la vie chrétienne et de l’existence même de l’Église. En partie, cela s’est vraiment produit, et nous devrions en être très reconnaissants au Seigneur.

Et pourtant, une attitude assez différente prévaut. Ce qui prédomine n’est pas une nouvelle révérence pour la présence de la mort et de la résurrection du Christ, mais une manière de traiter avec Lui qui détruit la grandeur du Mystère. Le déclin de la participation à la célébration eucharistique dominicale montre combien nous, chrétiens d’aujourd’hui, nous savons encore peu de choses sur la grandeur du don qui consiste en sa présence réelle. L’Eucharistie est dévalorisée en un simple geste cérémoniel lorsqu’on tient pour acquis que la courtoisie exige qu’il soit offert à tous ceux qui sont invités pour des raisons familiales, lors de célébrations familiales ou à l’occasion de mariages ou d’enterrements, par exemple.

La façon dont les gens reçoivent souvent simplement le Saint Sacrement dans la communion comme une évidence montre bien sûr que beaucoup voient la communion comme un geste purement cérémoniel. Par conséquent, lorsque l’on réfléchit d’abord et avant tout à l’action à entreprendre, il est assez évident que nous n’avons pas besoin d’une autre Église de notre propre conception. Au contraire, ce qu’il faut avant tout, c’est le renouvellement de la Foi en la Réalité de Jésus-Christ qui nous a été donnée dans le Saint Sacrement.

Lors de conversations avec des victimes de pédophilie, on m’a fait prendre conscience de cette exigence primordiale. Une jeune femme qui était une [ancienne] servante d’autel m’a dit que l’aumônier, son supérieur en tant que servant d’autel, introduisait toujours les abus sexuels qu’il commettait contre elle avec ces mots : “Ceci est mon corps qui sera abandonné pour vous.”

Il est évident que cette femme ne peut plus entendre les paroles mêmes de la consécration sans ressentir à nouveau toute l’affreuse détresse de son abus. Oui, nous devons implorer d’urgence le Seigneur pour le pardon, et d’abord et avant tout nous devons jurer par Lui et Lui demander de nous enseigner tous à nouveau à comprendre la grandeur de Sa souffrance, Son sacrifice. Et nous devons faire tout ce qui est en notre pouvoir pour protéger le don de la Sainte Eucharistie des abus.

(3) Et enfin, il y a le Mystère de l’Église. La phrase avec laquelle Romano Guardini, il y a presque 100 ans, exprimait l’espoir joyeux qui lui avait été inculqué, à lui et à bien d’autres, reste toujours d’actualité : “Un événement d’une importance incalculable a commencé ; l’Église s’éveille dans les âmes.”

Il voulait dire que l’Église n’était plus vécue et perçue comme un simple système extérieur entrant dans nos vies, comme une sorte d’autorité, mais qu’elle commençait à être perçue comme étant présente dans le cœur des gens – comme quelque chose non seulement extérieure, mais qui nous touche intérieurement. A peu près un demi-siècle plus tard, en reconsidérant ce processus et en regardant ce qui s’était passé, j’ai été tenté de renverser la phrase : “L’Église meurt dans les âmes.”

En effet, l’Église aujourd’hui est largement considérée comme une sorte d’appareil politique. On en parle presque exclusivement en catégories politiques, et cela vaut même pour les évêques, qui formulent leur conception de l’Église de demain presque exclusivement en termes politiques. La crise, provoquée par les nombreux cas d’abus cléricaux, nous pousse à considérer l’Église comme quelque chose de presque inacceptable, que nous devons maintenant prendre en main et redessiner. Mais une Église qui s’est faite elle-même ne peut constituer une espérance.

Jésus lui-même a comparé l’Église à un filet de pêche dans lequel les bons et les mauvais poissons sont finalement séparés par Dieu Lui-même. Il y a aussi la parabole de l’Église comme champ sur lequel croît le bon grain que Dieu lui-même a semé, mais aussi l’ivraie que “l’ennemi” a semée en secret. En effet, les mauvaises herbes dans le champ de Dieu, l’Église, sont excessivement visibles, et les mauvais poissons dans le filet montrent aussi leur force. Néanmoins, le champ est toujours le champ de Dieu et le filet est le filet de pêche de Dieu. Et à tout moment, il n’y a pas seulement les mauvaises herbes et les poissons mauvais, mais aussi les récoltes de Dieu et les bons poissons. Proclamer les deux avec emphase n’est pas une fausse forme d’apologétique, mais un service nécessaire à la Vérité.

Dans ce contexte, il est nécessaire de se référer à un texte important de l’Apocalypse de saint Jean. Le diable est identifié comme l’accusateur qui accuse nos frères devant Dieu jour et nuit (Apocalypse 12:10). L’Apocalypse de saint Jean reprend donc une pensée du centre du cadre narratif dans le livre de Job (Job 1 et 2, 10 ; 42:7-16). Dans ce livre, le diable cherchait à discréditer devant Dieu la rectitude de Job comme étant simplement extérieure. Et c’est exactement ce que l’Apocalypse a à dire : Le diable veut prouver qu’il n’y a pas de gens justes ; que toute justice des gens ne s’affiche qu’à l’extérieur. Si l’on pouvait se rapprocher d’une personne, alors l’apparence de sa justice s’effacerait rapidement.

Le récit de Job commence par une dispute entre Dieu et le diable, dans laquelle Dieu avait parlé de Job comme d’un homme vraiment juste. Il doit maintenant servir d’exemple pour tester qui a raison. Enlevez-lui ses biens et vous verrez qu’il ne reste rien de sa piété, affirme le diable. Dieu lui permet cette tentative, d’où Job émerge positivement. Maintenant, le diable continue et il dit : “Peau pour peau ! Tout ce qu’un homme a, il le donnera pour sa vie. Mais étends ta main, touche ses os et sa chair, et il te maudira en face.” (Job 2:4f)

Dieu accorde au diable un second tour. Il peut aussi toucher la peau de Job. Seul le meurtre de Job lui est refusé. Pour les chrétiens, il est clair que ce Job-là, qui se tient devant Dieu comme un exemple pour toute l’humanité, est Jésus Christ. Dans l’Apocalypse de Saint-Jean, le drame de l’humanité nous est présenté dans toute son ampleur.

Le Dieu Créateur est confronté au diable qui dit du mal de toute l’humanité et de toute la création. Il dit, non seulement à Dieu, mais surtout aux gens : Regardez ce que ce Dieu a fait. Soi-disant une bonne création, mais en réalité pleine de misère et de dégoût. Ce dénigrement de la création est vraiment un dénigrement de Dieu. Il veut prouver que Dieu Lui-même n’est pas bon, et ainsi nous détourner de Lui.

L’opportunité de ce que l’Apocalypse nous dit ici est évidente. Aujourd’hui, l’accusation contre Dieu, c’est avant tout de qualifier Son Église d’entièrement mauvaise, et donc de nous en dissuader. L’idée d’une Église meilleure, créée par nous-mêmes, est en fait une proposition du diable, avec laquelle il veut nous éloigner du Dieu vivant, par une logique trompeuse par laquelle nous sommes trop facilement dupés. Non, même aujourd’hui, l’Église n’est pas seulement composée de mauvais poissons et de mauvaises herbes. L’Église de Dieu existe aussi aujourd’hui, et c’est aujourd’hui l’instrument même par lequel Dieu nous sauve.

Il est très important d’opposer les mensonges et les demi-vérités du diable avec toute la vérité : Oui, il y a le péché dans l’Église et le mal. Mais même aujourd’hui, il y a la Sainte Église, qui est indestructible. Aujourd’hui, il y a beaucoup de gens qui croient humblement, souffrent et aiment, en qui le vrai Dieu, le Dieu d’amour, se montre à nous. Aujourd’hui, Dieu a aussi Ses témoins (martyrs) dans le monde. Il suffit d’être vigilant pour les voir et les entendre.

Le mot martyr est tiré du droit procédural. Dans l’épreuve contre le diable, Jésus-Christ est le premier et actuel témoin de Dieu, le premier martyr, qui a depuis été suivi par d’innombrables autres.

L’Église d’aujourd’hui est plus que jamais une “Église des Martyrs” et donc un témoignage du Dieu vivant. Si nous regardons autour de nous et écoutons avec un cœur attentif, nous pouvons trouver des témoins partout aujourd’hui, surtout parmi les gens simples, mais aussi dans les hautes sphères de l’Église, qui se lèvent pour Dieu avec leur vie et leur souffrance. C’est une inertie du cœur qui nous conduit à ne pas vouloir les reconnaître. Une des grandes et essentielles tâches de notre évangélisation est, dans la mesure du possible, d’établir des habitats de foi et, surtout, de les trouver et de les reconnaître.

Je vis dans une maison, dans une petite communauté de personnes qui découvrent de tels témoins du Dieu vivant encore et encore dans la vie quotidienne et qui me le font remarquer avec joie. Voir et trouver l’Église vivante est une tâche merveilleuse qui nous fortifie et nous rend toujours joyeux dans notre foi.

Au terme de mes réflexions, je voudrais remercier le Pape François pour tout ce qu’il fait pour nous montrer, encore et encore, la lumière de Dieu, qui n’a pas disparu, même aujourd’hui. Merci, Saint-Père !

Culture #Doctrine / Formation

Mai 68 et Vatican II : les deux révolutions

de Pierre de Lauzun sur son blog :

Comment le Concile a ouvert les bras au monde au moment précis où celui-ci partait dans la direction opposée.

Peut-on rapprocher Vatican II et mai 68 ? Entre les foules de jeunes en révolte et les vénérables évêques assemblés dans Saint-Pierre la différence paraît énorme. Pourtant ils ont quelque chose en commun, et au minimum un rôle central dans les bouleversements des années soixante. Concile, quel concile ?

Le Concile avait pour tâche ce que Jean XXIII appelait l’aggiornamento : ne pas changer le dépôt de la foi mais le dire autrement et dialoguer avec le monde d’aujourd’hui. Le résultat est-il en rapport ? Certains insistent sur la mutation, d’autres sur la continuité. Mais le bouleversement est incontestable. Benoît XVI avait distingué le Concile des textes (en théorie le seul vrai) et le Concile des médias. Le mouvement massif de remise en cause qui a alors saisi l’Église serait alors en grande partie le fruit de cette interprétation appelée concile des médias, qui ne s’appuie que partiellement sur les textes conciliaires. Mais la réalité est plus complexe. Car même dans les textes les changements sont importants. Le langage utilisé est très nouveau ; les anathèmes (listes de propositions condamnées comme fausses) sont supprimés ; on donne la priorité absolue au pastoral, etc. Ce qui fait qu’en restant en principe cohérent on envoie en réalité un message assez différent. Par exemple, dans le texte sur les autres religions, Nostra Aetate, on ne parle que de ce que ces religions ont de bon. On peut donc dire qu’on ne change rien. Mais en fait on change l’attitude : au lieu de voir d’abord ces religions comme fausses, on s’attache aux éléments communs. Ce qui permettra ensuite à certains de dire qu’elles ont une valeur comme telles. Ce que ne dit pas le texte. Mais son flou sur le sujet a permis le glissement. On voit alors poindre une des affinités possibles avec mai 68. « Il est interdit d’interdire » disait ce dernier : en un sens, c’est un peu ce qu’a fait le Concile.

Ce n’est pas le seul point commun. Sous un autre angle, les effets de mai 68 sont faibles doctrinalement, mais considérables dans la pratique et les mœurs ; or c’est aussi ce qui se passe avec le Concile (au moins celui des médias). Prenons la liturgie : des changements aussi emblématiques que l’orientation du culte ou la communion dans la main ne résultent pas de textes conciliaires, mais de la pratique, entérinée par les autorités. On peut enfin noter aussi, en commun, cet optimisme utopique caractéristique de l’époque.

Des différences sensibles

En revanche, en termes de résultats concrets les résultats sont inverses. Évidemment si on voit mai 68 (et tous les événements apparentés, partout dans le monde développé) comme une révolution, c’est un échec. Mais en réalité ce n’était pas d’abord une révolution politique. L’effet principal, massif, en a été de bouleverser les mœurs, à commencer par les relations sexuelles, et de refuser toute autorité et tradition ; avec pour produit involontaire final l’exaltation de la consommation et de l’argent. En tout cas son impact en a été immense ; les effets s’en sont fait sentir jusqu’à nos jours, imprégnant toute la société bien au-delà de son point de départ. De son côté le Concile n’avait pas l’intention de changer les traits essentiels de la foi catholique. Et s’il a présidé lui aussi à un bouleversement sans précédent, on a constaté en même temps un effondrement quantitatif. L’imprégnation de la société par la foi chrétienne, qui restait très forte, est devenue au fil du temps minime. Sur ce plan donc la ressemblance a ses limites. Dans un cas on a vu une mutation majeure (pas entièrement voulue) et un effet puissant ; dans l’autre, l’effet socialement visible (je ne parle pas de l’intériorité spirituelle) a été l’effondrement quantitatif.

Il semble qu’on puisse trouver la raison de ce contraste dans les positions opposées des deux événements par rapport à leurs traditions respectives ainsi qu’à l’évolution de la société (émancipation, rejet des normes, individualisme, relativisme), qui reflétait une tendance lourde déjà présente, libérale et révolutionnaire. Mai 68 allait tout à fait dans le sens de cette évolution. Mais l’Église était dans la position inverse. Dans la phase antérieure elle s’était opposée vigoureusement à la modernité ; et cela avait donné certains résultats même si elle connaissait une lente attrition, car elle résistait assez bien. Cela dit, de façon souterraine, une partie du clergé et des fidèles étaient plus ouverts aux « valeurs » de l’époque et espéraient des retrouvailles avec le monde moderne ; s’ajoutant au besoin permanent de ressourcement spirituel et au renouvellement nécessaire, cela a conduit au Concile. On espérait même, assez naïvement, que cela pourrait déboucher sur une rechristianisation. D’où l’optimisme, et des initiatives plus ou moins débridées. Des traits d’époque caractéristiques, mais inattendus dans une institution où la tradition et l’autorité jouaient un rôle central. Mais cela a été perçu comme un véritable tête-à-queue par rapport aux attitudes précédentes, d’où une grande confusion.

Des fruits assez différents

D’où le résultat. Dans un livre récent, Guillaume Cuchet a admirablement analysé l’effondrement de l’Église catholique en France, commençant dans les années 1960 et poursuivie ensuite. On dit que la baisse était séculaire et continue depuis bien longtemps : c’est inexact. Elle a été brutale, et pas vraiment préparée par des signes avant-coureurs. On le voit au fait que la conviction commune au début des années soixante était à la stabilisation de la pratique (sous réserve d’une lente érosion séculaire et de l’exode rural) ; d’où l’optimisme de l’Église du temps, qui explique en un sens le Concile et son ton naïvement confiant.

Comme Guillaume Cuchet le montre, la baisse soudaine de la pratique date de 1965 et pas de 1968 comme beaucoup le croient. Il y a évidemment là à l’œuvre des mouvements sociologiques majeurs. Mais souligne-t-il, la datation précise du décrochage et sa brutalité mettent en évidence le choc du Concile et de sa mise en œuvre. La pratique religieuse, obligatoire avant sous peine de péché mortel, l’a été d’un coup beaucoup moins. Dieu n’était plus (aussi) un juge mais pur amour, incapable de condamner qui que ce soit. Les fins dernières ont disparu de la pastorale. Certes, ce n’est pas le Concile qui a relativisé la pratique (notamment le rôle de la confession) ou l’idée de l’enfer. Mais outre qu’il n’insistait pas dessus, il a dans la perception commune relativisé l’idée que le Salut s’obtenait normalement par l’Église et ses pratiques. Et de son côté le clergé a progressivement démonté l’ancien système de normes, de pratique et de dogmes, ainsi que la religiosité populaire, tout en bouleversant la liturgie. Pour Guillaume Cuchet tout se passe donc comme si Vatican II avait entraîné la révolution qu’il voulait éviter. Même si pour lui la crise se serait produite de toute façon, quoique plus tard et autrement.

Tout ne pouvait continuer comme avant

On ne sait évidemment pas ce qui se serait passé s’il n’y avait pas eu ce Concile, décision personnelle de Jean XXIII. Ou avec un Concile différent. Avec le recul toutefois, on reste étonné de l’improvisation et surtout de la naïveté du processus. La lecture des signes des temps si prisée alors s’est avérée assez défectueuse : le Concile a ouvert les bras au monde au moment précis où celui-ci partait dans la direction opposée. On a voulu alors oublier l’idée chère à l’Église préconciliaire que la modernité contenait des ferments incompatibles avec le message chrétien. Or non seulement ces ferments étaient bien là, mais ils se sont nettement aggravés avec le passage à la postmodernité relativiste et libertaire après 1968. Pour ne prendre qu’un domaine, rien ne montre que le Concile ait eu la moindre anticipation de l’avortement de masse, des mœurs dites libres, de la pornographie, de l’effondrement du mariage etc., qui allaient déferler sur nos sociétés. Cela ne vaut pas dire que tout pouvait continuer comme avant, tant s’en faut : notamment, il fallait chercher à parler aux hommes de notre temps, et reconnaître ce qu’il y a de bon dans le monde moderne. Plus encore, une réforme spirituelle s’imposait. Mais il est étonnant qu’on ait à ce point sous-estimé les tendances profondes de l’époque et ses ferments destructeurs. Et encore plus étonnant est le fait que cinquante ans après, l’Église ne soit pas en état de prendre lucidement la mesure de ce qui lui est arrivé.

Article paru dans Aleteia le 27 juin 2018 https://fr.aleteia.org/2018/06/27/m…

A la une #NLQ

L’édito – Merci au courage des prêtres

 

Nous avons tous plus ou moins à l’idée que la vie de prêtre dans un monde hostile n’est pas facile. Nous imaginons également le poids d’une solitude renforcée dans une société elle-même cloisonnée. Les prêtres, jeunes et moins jeunes, sont issus, comme nous, de ce monde abimé. Comme nous, ils sont fragilisés par une culture ambiante déstructurante pour la personne humaine. Comme beaucoup de catholiques ils ont choisi une forme de radicalité dans leur vie par amour du Christ et de la mission. Mais plus que nous ils sont exposés. Exposés au regard du monde qui les attend au tournant. Exposés aux paroissiens exigeants et bien souvent critiques à leur égard. Pressions et tensions qui s’ajoutent à leur propre combat spirituel, humain, familial et bien entendu psychologique. Par le fait même de leur mission ils sont écartelés parfois entre absolu de la vérité et fragilité quotidienne de la pastorale. Mais qui se rend compte de la difficulté que représente, pour certains, la hiérarchie et les lourdeurs mêmes de l’Eglise.  Bien des séminaristes et des prêtres doivent affronter l’opposition de l’institution qui par endroit oublie la Vérité même du Christ. Si les séminaristes sont mis au pas ou renvoyés, les prêtres eux doivent parfois vivre dans l’isolement, confinés dans des placards. On dira cet édito excessif ? les témoignages sont pourtant légions, même s’ils semblent s’amenuiser. Mais le nier n’est pas rendre service à l’Eglise. L’année du sacerdoce a vu se déchaîner les affaires de pédophilie et cela, si douloureux fut-il, a permis de « purger » un mal au sein même de l’Eglise. Mais il reste encore bien des non-dits idéologiques qui minent l’Eglise et le clergé. Ils n’ont peut-être pas le même impact psychologique et les médias n’ont pas intérêt à s’en mêler, mais l’institution ecclésiale n’est pas en grande forme et une certaine idéologie imprègne encore bien des curies diocésains. L’affaire du MRJC n’a été que le début d’un mouvement de mise en lumière d’une autre forme de pu qui gangrène l’institution ecclésiale. Bien des prêtres « nouvelle génération » se battent avec courage, obéissance et simplicité, mais aussi avec quelles souffrances, contre ces restes encore tenaces d’une « vielle Eglise » qui sous couvert de modernité s’est en fait figée en 68. Merci à eux !

 

Tribunes et entretiens

D. Tillinac : “il faut bazarder intégralement l’héritage de mai 60”

Le gaulliste Denis Tillinac livre pour RT France une critique incisive de Mai 68 et de ses leaders, qu’il définit comme « des générations de jouisseurs égoïstes ». L’écrivain constate d’ailleurs que « Mai 68 a désintégré toute la société ».

RT France : Denis Tillinac, vous publiez un livre, Mai 68, l’arnaque du siècle (aux éditions Albin Michel). Tout d’abord, racontez-nous votre Mai 68. Vous viviez à Bordeaux, vous étiez étudiant : comment l’avez-vous vécu ?

Denis Tillinac (D. T.) : J’ai écrit ce livre pour dire que j’ai très mal vécu Mai 68. J’étais un étudiant de 20 ans, pas politisé, romantique, un peu anar’ – comme toujours à 20 ans – et je m’indigne de voir que, 50 ans après, on persiste à nous présenter Mai 68 comme un moment de ludisme, de créativité, de générosité et de libération, sexuelle entre autres – or ce n’est pas vrai. Personnellement, j’ai vécu quelque chose de très ennuyeux où les copains devenaient au fil des jours – ça avait commencé d’ailleurs dès mai 67 – de plus en plus politisés avec un langage de plus en plus manichéen, des mœurs de plus en plus policières.

J’ai trouvé cela ennuyeux, oppressif et pas du tout créatif. Je trouvais que les slogans étaient ineptes. En définitive, j’ai pris mon solex et j’ai traversé la route sur des autoroutes désertes à 30 km/h pour aller retrouver à l’autre bout de la France la femme que j’aimais. C’était cela mon acte politique de Mai 68… Une fuite.

RT France : En tant qu’anar’, n’étiez-vous pas légèrement révolté par la société ?

D. T. : J’étais contre la société capitaliste qui me paraissait injuste. J’étais contre la société de consommation, de spectacle. On avait tous lu Jean Baudrillard et Guy Debord. J’aurais été tout à fait d’accord pour une révolte contre le mercantilisme, le matérialisme. A l’époque, on vivait une période de croissance où commençait le règne de la pub. Néanmoins, j’ai senti tout de suite que la révolte dégénérait dans quelque chose qui n’avait pas de hauteur d’âme, qui n’avait pas d’altitude.

Les gars tournaient autour de leur nombril, ils étaient mal dans leur peau, comme on l’est tous à 20 ans – moi je l’ai été comme les autres – mais ils mettaient cela sur le dos de la société en essayant de mimer les révolutionnaires de 1848, de la commune de Paris ou d’Octobre 1917. C’était faux parce que c’était inauthentique et parce qu’on en était plus là.

RT France : Mais la révolte de Mai 68, n’était-ce pas aussi une lutte contre le mercantilisme ?

D. T. : Non : la preuve c’est que l’on juge un arbre à ses fruits. L’arbre gaucho a donné un fruit bobo, jouisseur, mercantiliste, égocentré, hédoniste, sceptique… Tout ce que l’on voit aujourd’hui. Et cela a désintégré toute la société.

 

RT France : En Mai 68, vous l’aviez déjà entraperçu ?

D. T. : Oui parce qu’ils étaient matérialistes. Car « jouir sans entraves » n’est pas une formule avec laquelle on peut exalter des cœurs vaillants. « Table rase », « il est interdit d’interdire », « degré zéro »… Moi j’aurais rêvé, en tant que rabelaisien, que ces slogans soient remplacée par « amour et liberté », une révolution en rose et bleu, fraîche, printanière…

J’avais lu Les Trois Mousquetaires. Je venais aussi de lire La condition humaine de Malraux : il y avait des héros qui se sacrifiaient pour de vraies causes. Or, la révolte de Mai 68 était inauthentique.

 

RT France : De Daniel Cohn-Bendit à Romain Goupil en passant par Bernard Kouchner, ses soixante-huitards, parfois anar’, parfois maoïstes, parfois trotskistes, devenir macroniens… C’est un parcours logique selon vous ?

D. T. : Il faut distinguer : Bernard Kouchner était communiste, Romain Goupil était trotskiste et Daniel Cohn-Bendit était anar’. Avec les anar’, je pouvais discuter. Avec un trotskard, un mao ou un communiste, ce n’était pas possible, leur langage était buté, ils étaient totalitaires et certains le sont restés.

Daniel Cohn-Bendit, c’était l’arbre gai, ludique et distancié qui cachait la forêt. Lui, il était moins con que les autres. Il voit le passé avec le recul et l’humour. On peut s’entendre et puis on parle de foot. Avec les autres, c’est vraiment difficile. Dans un débat récent sur France 5, il y avait Romain Goupil. J’ai ressenti qu’il y avait des restes d’idéologues en lui qui font que cela ne colle pas avec lui. Moi je n’aime pas les idéologues, je n’aime pas les « ismes », quels qu’ils soient. Alors qu’ils soient devenus macronistes… Du libertaire on est passé au libéral, c’est cohérent. Ils ont voulu détruire toutes les valeurs verticales et ils ont été dans la déconstruction, comme le nom que portaient les philosophes, de ce temps-là, tels que Foucault et Derrida. Les soixante-huitards ont déconstruit et le capitalisme mondialisé est plus que jamais à son aise. Ils en sont les serviteurs zélés.

 RT France : Mais y a-t-il tout à jeter dans l’héritage de Mai 68 ? La société française était tout de même corsetée à cette époque…

D. T. : Sur ce point, ils ont réussi à le faire croire aux nouvelles générations. Pour rappel, la libération sexuelle, c’était l’euphorie de l’après-guerre, c’était les années 1950. Et dieu… créa la femme était un film de 1956, l’essai Le Deuxième sexe était le manifeste du féminisme, écrit par Simone de Beauvoir en 1949, Histoire d’O. de Pauline Réage, le roman érotique hard qui avait été tiré à 300 000 exemplaires, était écrit à la même époque, en 1954, et toute la littérature romanesque de l’époque faisait une apologie de l’adultère.

Tout ce qui manquait c’était la pilule. Et là encore, les soixante-huitards n’y sont pour rien. Celle-ci est arrivée en 1967 avec la loi Neuwirth. Les rapports avec les autorités verticales, l’Eglise, les profs, la justice, la police, les parents… Tout cela était déjà extrêmement décomplexé. Le début des années 1960, c’était les premières chansons de Johnny Hallyday, c’était le twist à Saint-Trop’. Je peux vous dire que la bourgeoisie s’était dessalée depuis un bon moment déjà. Donc ce n’est pas vrai qu’il y a eu une libération sexuelle : elle était antérieure. Tout cela est un mythe, c’est une légende. La fin des libertés, de la joie de vivre dans ce vieux pays date de ce moment-là : Mai 68.

RT France : Sauf que Mai 68 a aussi abouti aux accords de Grenelle du 27 mai 68 avec des salaires relevés…

D. T. : Alors oui, vous avez raison. Il y a eu un deuxième Mai 68 qui a débuté avec la grève générale. Quand les frères siamois de l’époque, la CGT et le Parti communiste, ont décidé de rentrer dans la danse pour ne pas se laisser déborder par les gauchistes, qu’ils conspuaient dans les 15 premiers jours. A partir de ce moment-là arrivent des revendications légitimes de la classe ouvrière, pour laquelle j’ai le plus grand respect. Je ne parle que de ce que j’ai vu. J’ai essayé, dans ce livre, de restituer mes sentiments de l’époque. Or, je n’ai pas vu cela pour la simple et bonne raison qu’il n’y avait pas de prolos dans les facs, parmi mes copains. On était tous des petits et moyens bourgeois. Les prolos, ils étaient à l’apprentissage ou au boulot.

Ce que vous évoquez, c’est un autre Mai 68 : celui-là a abouti sur les accords de Grenelle entre la CGT et le gouvernement Pompidou. Ils ont donc obtenu des avantages très substantiels. Ils faut croire que leurs revendications n’étaient pas illégitimes puisque le patronat ne semble pas s’en être plus mal porté.

RT France : A partir de quel moment peut-on dire que les soixante-huitards ont pris le pouvoir politique ?

D. T. : C’est très simple : il y a toujours un décalage entre le moment où des idées sont dominantes dans le champ mental – on dit le champ épistémologique en philo – et le  moment où cela se traduit par une prise de pouvoir d’Etat.

Pour les soixante-huitards, ce sera avec François Mitterrand en 1981. Les gauchos commencent à avoir les crocs, ils ont 30 ans, 35 ans, et Mitterrand leur file des circonscriptions, des portefeuilles ministériels, des nominations dans les sociétés publiques. Il les vénalise très facilement. D’ailleurs, les leaders ont fait de belles carrières mais la piétaille, elle, allait ruminer son désenchantement en fumant quelques joints à Katmandou et, après, ils ont fait ce qu’ils ont pu. Ils ont élevé leurs gosses à la soixante-huitarde, cela n’a pas donné de très bons résultats… Tout le monde commence à le reconnaître maintenant.

 

RT France : A ce que je sache ni Jacques Chirac, ni Nicolas Sarkozy, que vous avez soutenu, n’ont remis en cause l’héritage de Mai 68 ?

D. T. : Non c’est sûr. Mais ce libertarisme un peu amoral était partagé par la droite et la gauche. D’ailleurs, les mesures dites sociétales, considérées comme de gauche, c’est-à-dire la libéralisation de l’avortement, la majorité à 18 ans, le divorce par consentement mutuel, c’est Giscard qui les instaure ! Donc le clivage droite-gauche s’estompe et la société toute entière s’enfile dans cette espèce de logique libertarienne qui devient très vite libérale. Je rappelle que c’est sous Mitterrand qu’ont régné les communicants, les traders, les golden boys. La bourse a explosé et le capitalisme est devenu cynique et sans culpabilité.

RT France : Si les idées de Mai 68 ont aujourd’hui gagné, c’est-à-dire cet esprit libertaire de 68 qui est devenu au fil du temps le défenseur du capitalisme libéral, ce sont finalement bien les Français qui choisissent cette voie à travers les élections ?

 D. T. : Bien sûr : ce sont les valeurs dominantes. Elles le sont depuis près d’un demi-siècle. Vous remarquerez toutefois que la commémoration de Mai 68 est un peu honteuse, elle rase les murs. Ils ne sont pas très fiers d’eux, ils ont vu ce qu’ils ont fait du pays. Toutefois, depuis une dizaine d’années, on sent bien qu’il y a des symptômes d’une autre façon de considérer ce que doit être le sens de la vie, la dignité humaine, le rapport à la cité. Quand vous écoutez ce que dit monsieur Blanquer, le ministre de l’Education nationale… Il ne dit rien de bien méchant, il dit qu’il faut apprendre à un gosse à lire, à écrire, à compter et à être poli avec ses parents, ses profs et ses maîtres d’école. Il y a 20 ans, dire cela, était considéré comme fasciste.

RT France : Que faut-il selon vous pour une remise en cause idéologique du mouvement Mai 68 ?

D. T. : Il faut bazarder intégralement, dans ce que Lénine appelait « les poubelles de l’histoire », l’héritage de Mai 68. Puisqu’ils ont tout déconstruit, il faut tout reconstruire. Aux nouvelles générations de se demander « qui je suis ? », « d’où je viens ? », « de quoi je procède ? », « qu’est-ce que ma cité ? », « quelle est mon identité collective, réelle et non fictive ? ».

A partir de là, il faut reconstruire une relation politique, une relation à la sociabilité, une relation à la féminité, parce que le féminisme a aussi dérivé. Dans les années 1960, c’était encore la revendication de la spécificité de l’imaginaire féminin, du désir féminin. Maintenant elles veulent simplement être des hommes au féminin, l’égalité comptable sur tous les plans.

Il faut aussi repenser le rapport à l’économie. Avant Mai 68, on parlait de décroissance, de croissance zéro, on se posait le problème du bien-fondé de produire pour consommer, pour ensuite produire et consommer… comme un hamster dans sa cage. C’est fini, maintenant. Il y a cette espèce d’apologie de croissance, des start-up, de la Silicon Valley : innover, innover, innover… A force d’innover, on rend fou les gens. Les psychismes humains ont besoin de permanence, de stabilité, besoin d’ancrage. Il va falloir réinventer cette stabilité et ces ancrages.

RT France :Ne manque-t-il pas des lumières intellectuelles pour lancer ce mouvement ?

D. T. : Cela vient. On voit quand même des philosophes de France ou d’ailleurs, des Christopher Lasch, des Alain Finkielkraut, des Chantal Delsol…

RT France : Mai 68 est né alors que la France était dans une certaine prospérité économique….

D. T. : Oui il y avait le plein emploi, une croissance soutenue. On voyait la classe ouvrière se rapprocher du niveau de vie des classes moyennes. Il y avait l’inflation. Déjà les experts et les économistes libéraux nous bassinaient avec le différentiel d’inflation avec l’Allemagne, alors que cette inflation permettait à la classe ouvrière de se payer son crédit et son pavillon… La guerre d’Algérie était résolue, on était en paix avec tout le monde, la bipolarisation donnait un monde paradoxalement assez fiable. On était dans le monde libre.

En face, il y avait le monde soviétique. Je savais bien que notre dissidence, notre anarchisme, était protégé par les missiles américains. Les leaders étaient plus âgés que nous, les Alain Geismar, les Jacques Sauvageot, les Henri Weber, les Daniel Bensaïd : ils ont manipulé des jeunes pour leur faire risquer une conflagration qui aurait abouti inéluctablement à un régime militaire à la grecque. C’était inéluctable. Il n’était pas question d’un régime communiste, les Américains ne l’auraient pas accepté.

RT France :Aujourd’hui nous sommes au temps de la rigueur et du serrage de ceinture. Malgré les réformes qui s’attaquent au droit du travail tant public que privé, et alors que les inégalités explosent, on ne voit pas d’embrasement comme Mai 68. Comment l’expliquez-vous ?

D. T. : Les richesses sont possédées dans le monde par de moins en moins de gens. C’est cela l’héritage de Mai 68, l’héritage de ces générations de jouisseurs égoïstes. Ils ont détruit les valeurs verticales qui s’interposaient entre la vie humaine et le fric pour arriver à un truc où on peut prévoir une lutte des classes à l’échelle mondiale.

Mais les étoiles rouges se sont éteintes dans le ciel donc il n’y a plus de substrat idéologique. C’est pour cela qu’il n’y aura pas de convergence avec les étudiants, à nouveau mal dans leur peau. On est dans une société de plus en plus précaire où les gens ont le sentiment de dépossession. Je crois en des possibilités de conflagration mais pour reprendre une citation, « l’histoire ne repasse pas les plats ». Cela ne sera donc pas une révolution marxiste, il n’y aura pas de convergence de cet ordre-là. En effet, on sait qu’il faut surmonter le capitalisme, mais l’idée socialiste issue des idéologies du XIXe siècle était une mauvaise façon de le faire. Il faut en inventer une autre. Il faut détruire le capitalisme mais surtout pas pour restaurer quelque forme de socialisme que ce soit. Ce sera le défi du XXIe siècle.

NLQ

Yves Chiron : “le malaise dans le clergé et la baisse de la pratique religieuse a commencé avant le Concile Vatican II”

Yves Chiron, historien, publie aux éditions Artège “L’Eglise dans la tourmente de 1968”.

Il était l’invité de RCF.

Un entretien à retrouver sur le site de RCF

 

NLH #NLQ #Tribunes et entretiens

Mai 68 a-t-il détruit l’Eglise ? Discussion avec Guillaume Cuchet

Tribunes et entretiens

Gérard Leclerc : Mai 68, une révolution spirituelle ?

Entretien d’Eugénie Bastié avec Gérard Leclerc dans le FigaroVox :

Lire aussi notre recension de l’essai de Gérard Leclerc

FIGAROVOX.- Provenant de l’Action française, catholique, vous racontez dans « Sous les pavés, l’Esprit » votre confrontation avec les révoltés de Mai 68, dont, dites-vous, vous ne pouviez être « l’adversaire inconditionnel ». Pourquoi ? Qu’est-ce qui vous attirait dans ce mouvement ? Y a-t-il quelque chose à sauver de Mai 68 ?

Gérard LECLERC.– Quand les premières émeutes de Mai 68 ont éclaté, je me suis d’abord interrogé sur la nature du phénomène. Alors étudiant en philosophie à la Sorbonne, j’étais témoin de l’activité des groupuscules qui rêvaient de recommencer la révolution de 1917 en Russie (dont on avait célébré le cinquantième anniversaire l’année précédente). Mais il apparut vite qu’une telle révolution était impossible, car le Parti communiste n’en voulant pas et s’engageait avec la CGT dans une vaste négociation avec Georges Pompidou, qui allait permettre une sortie de crise. Les gauchistes ne l’entendaient pas de cette oreille, mais leurs manœuvres de débordement ne jouaient que sur ce que Paul Yonnet appelait « le peuple adolescent ».

En tant que militant politique, présent sur les tribunes des lycées et des facs, je me suis vite aperçu que la révolution engagée était de nature culturelle et sociétale. Le meilleur et le pire y étaient mêlés. Ce qui m’était sympathique, c’était une ouverture intellectuelle qui contredisait le dogmatisme idéologique des initiateurs. On me laissait la parole, alors qu’on aurait eu la possibilité de me casser la figure et avec certains gauchistes, le dialogue pouvait aller très loin. Ce qui m’intéressait, ce n’était pas de casser du bolcho mais d’essayer de comprendre ce qui était en train de se passer et qui allait engager tout l’avenir de ma génération.

La droite aujourd’hui voit dans Mai 68 la racine de tous les maux, notamment dans la déconstruction de l’autorité et de la transmission. N’a-t-elle pas raison ?

Elle a en partie raison, mais en partie seulement. Si l’autorité et la transmission ont été déconstruites, ce n’est pas du fait de Mai 68, mais de la crise qui précède et dont la convulsion du peuple adolescent signifie l’exaspération. Je cite dans mon livre la formule du cinéaste Alexandre Astruc à Maurice Clavel : « Dire que les cons vont appeler ça la révolte contre le père ! C’est la révolte contre l’absence de père, au nom du père ! » Il y a bel et bien rupture, mais celle-ci s’explique par la dérobade des pères héritiers, embarrassés de leur héritage, et paralysés devant la perspective de la transmission. Maurice Clavel l’avait pressenti prophétiquement : « Ayant réalisé enfin l’abîme de votre néant, juste avant d’y sombrer ou en début de chute, ils battent des bras dans le vide. »

Vous rendez hommage à la figure de Maurice Clavel, écrivain converti. Quelle était sa vision des événements de Mai ? En quoi était-elle originale ?

Clavel avait une vision très originale de l’événement, en décalage total avec les analyses du temps. Pour lui cette formidable convulsion ne pouvait trouver son explication adéquate dans une question de simple adaptation aux évolutions sociales et économiques. Le problème, c’est que la modernité avouait un certain épuisement de ses ressources intérieures. Et le marxisme n’était pas seul en cause. Seule une introspection des profondeurs pouvait permettre d’envisager les vraies dimensions de la crise. Et ces profondeurs n’étaient pas de nature freudienne mais augustinienne. Clavel, qui venait de se convertir au catholicisme à la suite d’une dépression personnelle, transposait ce qu’il avait vécu pour obtenir la radioscopie de la dépression sociale. Il pensait que l’Esprit pouvait renaître en son sein, mais ce n’était qu’un souhait ardent.

Bien sûr, c’était un penseur paradoxal, mais au sens que Kierkegaard et le père de Lubac ont donné à ce terme. Un peu comme Léon Bloy, il attendait « les Cosaques et le Saint-Esprit », à ceci près que les Cosaques s’étaient mués en gauchistes extrêmes. Mais il était sûr que leur incandescence idéologique ne pouvait déboucher que sur une vraie recherche de l’absolu. Il n’a pas eu tort avec certains, comme Benny Lévy terminant sa vie dans une yeshiva de Jérusalem. De Le Bris et Le Dantec, figures de proue du maoïsme, il me disait : « Ce sont des Chouans. »

Il est certain que « la révolution selon l’être » qu’il espérait n’a pas eu lieu, et que c’est Jean-François Revel qui a eu raison, dans son essai Ni Marx ni Jésus, où il prévoyait sur le moment que c’était l’Amérique qui deviendrait la nouvelle Terre promise, car s’y trouveraient réconciliés l’esprit libertaire et le libéralisme. Mais en même temps, Mai 68 avait ouvert tous les dossiers, et aujourd’hui encore aucun n’a été refermé. Les interrogations béantes soulignées par Clavel demeurent toutes dans leur radicalité.

En ce moment ont lieu des manifestations ultra-violentes et l’on tague dans les facs « plutôt nihilistes que capitalistes »… Avez-vous perçu une telle violence nihiliste à l’époque ? Si vous deviez définir « l’esprit de Mai 68 », comment le feriez-vous ?

Il y a eu des épisodes très violents en 68. On a gardé en tête l’image des voitures calcinées de la rue Gay Lussac. Mais au total les violences ont été limitées, notamment à cause de l’intelligence du préfet de police de l’époque, Maurice Grimaud, qui a su maîtriser le mouvement. Dans des moments comme ceux-là, il y a toujours des phénomènes de délinquance et d’anomie qui se font jour. Je pense à l’épisode des Katangais à la Sorbonne. Mais un des miracles de l’époque, ce fut justement d’échapper à la tentation des confrontations trop dures. Les slogans surréalistes, du genre « sous les pavés la plage » signifient une sorte d’apesanteur, qui permet d’échapper aux rugosités de la vie. J’ajoute que par rapport aux casseurs d’aujourd’hui, les militants de 68 étaient encore les héritiers de toute une culture, alors même qu’ils la rejetaient. Où est la culture des casseurs ?

Vous abordez également la question du rapport de l’Église à Mai 68… La crise de l’Église était-elle présente avant Mai 68 ou bien a-t-elle été déclenchée par le mouvement ? Comment l’Église a-t-elle réagi ?

La crise de l’Église est antérieure de peu à Mai 68. Elle suit immédiatement le concile Vatican II, qui, à mon sens, n’en est pas la cause. Elle se traduit après 1965 par ce que l’historien Guillaume Cuchet appelle un effondrement de la pratique religieuse. La pastorale post-conciliaire ne saura pas parer à la catastrophe. D’une certaine façon elle l’accompagnera en fragilisant le dispositif disciplinaire qui encadrait l’accès aux sacrements. L’effritement individualiste et ce que l’historien Pierre Chaunu a appelé « le changement fondamental des attitudes devant la vie », avec ses marqueurs statistiques tels que le refus du mariage et la démographie déclinante, expliquent aussi « comment notre monde a cessé d’être chrétien ».

Ce qui a lieu en 1968, c’est la révolte du clergé. Emmanuel Le Roy Ladurie me faisait remarquer un jour que c’étaient les classes intellectuelles qui avaient été les plus affectées alors. Et plus que toutes les autres, le clergé ! Cela se traduira par des départs massifs, autant dans les séminaires que parmi les jeunes prêtres ordonnés. L’épiscopat réagira tant bien que mal. En 1975, ce sera le dernier épisode de l’effondrement avec la disparition du catholicisme de gauche qui avait été prééminent depuis la Libération. Ce dernier avait sans doute conçu, avec Mai 68, des illusions qui se sont révélées cruelles. Mais Clavel n’était pas du tout sur cette longueur d’onde, pas plus qu’un Jean-Marie Lustiger qui avait observé de très près les événements depuis la Sorbonne et qui envisageait la renaissance possible au-delà des ruines.

Conférences/Formations #NLH #NLQ

Les Rendez-vous du Lac saison 2018 – conférences, projections… aux Bagnoles-de-L’Orne (61) du 17 mai au 11 octobre 2018

Proposés depuis de nombreuses années à Bagnoles de l’Orne par la paroisse du lieu et les soeurs de St François d’Assise pour les curistes, paroissiens et tous ceux qui le désirent, ces rendez-vous alternent projections vidéos, conférences, débats ou témoignages le jeudi après-midi à la belle saison. Téléchargez le tract recto et verso pour découvrir les thèmes abordés cette année.

Doctrine / Formation #NLQ

Yves Chiron : “le malaise dans le clergé et la baisse de la pratique religieuse a commencé avant le Concile Vatican II”

Yves Chiron, historien, publie aux éditions Artège “L’Eglise dans la tourmente de 1968”.

Il était l’invité de RCF.

Un entretien à retrouver sur le site de RCF

 

Livres #NLQ

Livre – Sous les pavés, l’Esprit, Gérard Leclerc

Sous les pavés, l’Esprit, Gérard LECLERC, France-Empire, Salvator, 2018

 

« D’où parles-tu camarade ? »

Gérard Leclerc, comme soixante-huitard à la façon de Maurice Clavel, parle depuis les événements de mai 68, se refusant à condamner a priori et a posteriori le soubresaut d’une jeunesse, d’une société toute entière, avec, à l’horizon, le monde nouveau.

Brossant le portrait de la genèse intellectuelle de mai 68, Gérard Leclerc regarde, comme observateur attentif de la vie des idées, le « changement des attitudes devant la vie » pour reprendre l’expression de Pierre Chaunu.

Gérard Leclerc analyse aussi les mutations de l’Eglise au tournant des années soixante-dix et n’épargne pas les chrétiens, qu’ils soient laïcs ou clercs, qui se sont rendus au monde pour avoir voulu y aller, qui ont mis la foi au service de la révolution.

 

Et si les convulsions révolutionnaires de mai 68 étaient le réveil de l’absolu discerné par Clavel ?

Les interrogations demeurent au regard de la charge nihiliste et déstructurante des événements de mai !

Un essai intéressant, rapide à lire à défaut d’être naturellement facile car il s’agit aussi de philosophie, pour s’interroger sur ce que la révolution peut apporter à la foi.

 

François Meslier

 

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